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University of Ottawa
l
littp://www.arcli ive.org/details/lelivreliistoriqu02cima
ALBLKT CIM
r.ibliotlK'rairc du Sons-Spcrétariat d'État des Postes Pt des T/'lrgraphr?
LE LIVRE
HISTORIQUE
FABUICATION — ACHAT — CLASSEMENT
USA CE ET ENTRETIEN
Ne séparons pns l'amour clrs
livres de l'amour dfs l.rtirps.
Il
HISTOll
IQUE
II
La rel
gion des Lettres.
— Premières lectures.
Diverses façons de lire.
— Choix des livres.
liibliomanes et
bihliolàtrcs.
Bihlioclasles el
)il)liophol)es.
Les femmes et les livres. —
Prêt des livres. — Etc.
PARIS
ER^ESX^FLAMMARION, ÉDITEUR
^ "34,<,TVUE RACINE, 9.C>
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LE LIVRE
Il a été tiré de cet ouvrage
dix exemplaires sur papier de Hollande,
tous numérotés.
ALBERT CIM
Bibliothécaire du Sous-Secrétariat d'État des Postes et des Télégrai)hes
LE LIVRE
HISTORIQUE
FABRICATION — ACHAT — CLASSEMENT
USAGE ET ENTRETIEN
Ne séparons pas l'amour des
livres (le l'amour des Letlres
II
HISTORIQUE
II
La rel
igion des Lettres^
— Premières
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Diverses façons de 1
re.
— Choix des
livres.
Bibliomanes
et
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Biblioclastes
et
bibliophobes.
Les femmes et les livres
. —
- l'n;t des livres. — Etc.
PARIS
ERNEST [FLAMMARION, [ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous lès pays
V compris la Suède et la Norvège,
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TABLE DES MATIÈRES
HISTORIQUE
III
Variétés bibliographioles et littéraires.
I. La religion des Lettres. — Le grand diocèse. 1
IL Premières lectures 21
m. Diverses façons de lire. — L'art de parcou-
rir. — Extraits, notes et résumés de lectures.
— Annotations manuscrites sur les livres . . 5'2
IV. Dénombrement des livres. — Beaucoup de
livres ou peu? — Choix des livres. — Lire
beaucoup ou beaucoup relire? — Relectures. 80
V. Livres de luxe et bouquins 144
VI. Livres anciens et livres nouveaux 1(jl
VIL Thérapeutique bibliographique 170
VIII. Le calendrier des livres 17"
IX. Les romans 180
X. Les journaux -195
XL Bibliomanes et bibliolàtres 21
XII. Biblioclastes et bibliophobes. — Les femmes
et les livres 265
XIII. Du prêt des livres 512
Index alimiabétioue 355
LE LIVRE
TOME II
HTSTOR[QUE
m
VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES ET LITTÉRAIRES
I
LA RELIGION DES LETTRES
LE GRAND DIOCÈSE
Dans un discours qu'il prononça au Sénat, le
19 mai 18()8, lors de la discussion sur la liberté de
l'enseignement, Sainte-Beuve (1804-1869), s'adres-
sant aux prélats sénateurs, défenseurs de « la foi
de leurs diocésains », leur rappela qu'il y avait un
autre diocèse que le leur, et un diocèse d'une bien
autre étendue et d'une bien autre importance, celui
de la pensée libre :
« Il est aussi un grand diocèse, Messieurs, celui-là
sans circonscription fixe, qui s'étend par toute la
France, par tout le monde, qui a ses ramifications et
ses enclaves jusque dans les diocèses de messei-
gneurs les prélats ; qui gagne et s'augmente sans
LE LlVUt, T. M. 1
2 LE LIVRE.
cesse, insensiblement et peu à peu. plutôt encore
que par violence et avec éclat ; qui comprend dans
sa largeur et sa latitude des esprits émancipés à
divers degrés, mais tous d'accord sur ce point qu'il
est besoin avant tout d'être affranchi d'une autorité
absolue et d'une soumission aveugle ; un diocèse
immense (ou, si vous aimez mieux, une province
indéterminée, illimitée), qui compte par milliers des
déistes, des spiritualistes et disciples de la religion
dite naturelle, des panthéistes, des positivistes, des
réalistes, des sceptiques et chercheurs de toute
sorte, des adeptes du sens commun et des secta-
teurs de la science pure : ce diocèse (ce lieu que
vous nommerez comme vous le voulez), il est par-
lout... '. »
Développant cette thèse, M. Albert Collignon
(1839-. . . •)* 81 publié plusieurs ouvrages {la Vie lit-
\. Sainte-Becve, Premiers Lundis, t. IIL pp. '281-282.
2. Voir la lettre adressée par Sainte-Beuve à M. Albert
CoUignon le 14 juillet 1867 {Correspondance, t. H, pp. 187-188) :
« ... Qu'on en gémisse ou non, la foi s'en est allée; la
science^ quoi qu'on dise, la ruine; il n'y a plus, pour les
esprits vigoureux et sensés, nourris de l'histoire, armés de
la critique, studieux des sciences naturelles, il n'y a plus
moyen de croire aux vieilles histoires et aux vieilles Bibles.
Dans cette crise, il ny a qu'une chose à faire pour ne point
languir et croupir en décadence : passer vile et marcher
ferme vers un ordre d'idées raisonnables, piobables. enchaî-
nées, qui donne des convictions à défaut de croyances, et
qui, tout en laissant aux lestes de croyances environnantes
toute liberté et sécurité, préjiare chez tous les esprits
neufs et robustes lui point d'appui pour raveiiir. Il se crée
LA RELIGION DES LETTRES. 3
téraire^ la Religion des Lettres-, Notes et Réflexions
d'un lecteur'^) en faveur du « grand diocèse », et de
« celte antique religion des Lettres, la seule qui,
depuis Homère jusqu'à Épicure et Lucrèce, depuis
Cicéron jusqu'à Gœthe, Littré et Sainte-Beuve, ait
continuellement civilisé les hommes sans jamais leur
nuire, la seule qui n'ait jamais fait naître parmi eux
aucune guerre, aucune persécution.... et qui n'ait
jamais eu, — avec Hypatie et Sçcrate, avec Giordano
Bruno, Jean Huss, Etienne Dolet, — que des mar-
tyrs' ..
« La religion des Lettres, dit encore j\L Albert
Gollignon^ a pour culte la lecture des livres. Ce
sont les livres qui nous éclairent et qui nous donnent
lenlement une morale et une justice à base nouvelle, non
moins solide que par le passé, plus solide même, parce qu'il
n'y entrera rien des craintes puériles de Tenfance. Cessons
donc le plus tôt po.~sible, liommes et femmes, d'être des
enfants : ce sera difficile à bien des femmes, direz-vous. —
A bien des hommes aussi. Mais, dans l'état de société où
nous sommes, le salut et la virilité d'une nation sont là et
pas ailleurs. On aura à opter entre le byzantinisme et le
vrai progrès. -
1. Paris, Fischbarher, 1896, 2= édit.
2. Paris, Fiscbbacber, 1896.
5. Paris, Fiscbbacber. 1896.
4. La Vie littéraire, pp. 216 et 45. Cf. Volt.\ire, Diction-
naire philusophiqtie, art. Superstition; t. I, p. 642 (Paris,
édit. du journal le Siècle, 1867) : « Je vous défie de me mon-
trer un seul philosophe, depuis Zoroaslre jusqu'à Locke,
qui ait jamais excité une sédition, etc.... La superstition met
le monde entier en flammes: la philosophie les éteint. ■-
5. Or>- cit.. \). 2")0.
4 LE LIVRE.
les meilleurs plaisirs. En nous rendant sages, ils
nous rendent heureux; ils nous moralisent et nous
perfectionnent, ils nous consolent des hommes et
nous enseignent à les supporter, à les aimer, à ne
jamais leur nuire et à leur faire du bien. »
« Le progrès remplace aujourd'hui dans les
esprits l'attente décevante du royaume de Dieu. Ce
royaume de Dieu, dans la saine religion des Lettres,
c'est la civilisation, qui résulte du dévouement de
tous, savants, philosophes, écrivains, poètes, roman-
ciers, journalistes et moralistes, au bien moral, à
l'art et à la vérité'. »
« La religion des Lettres... n'est pas une nou-
veauté. Elle existe depuis longtemps pour tous les
lettrés qui connaissent les chefs-d'œuvre de l'esprit
humain et qui aiment à les lire-. »
« La religion des Lettres, voilà le lien divin qui
relie les esprits et les cœurs. Par qui donc sommes-
nous unis à toute la série de nos ancêtres, sinon par
ces mêmes livres qui nous font pratiquer le culte
pieux de nos grands morts, par les ivres qui nous
font connaître et aimer nos contemporains, par les
livres qui servent et serviront toujours à l'échange
des sentiments, des connaissances et des idées parmi
les hommes^?
1. La Vie liUéraire, p. '21 i.
2. Op. cit., p. 528.
7). Op. rit., |>. 505.
LA RELIGION DES LETTRES. 5
Ailleurs*, M. Albert Collignon cite cette instante
recommandation de Prévost-Paradol (1829-1870) :
« Restons fidèle au culte des Lettres; vivons le plus
possible dans la fréquentation des écrivains immor-
î. Dans la Religion des Lettres, p. 103. Voir encore la pro-
fession de foi de M. Camille Saint-Saëns (1835- ), dans son
petit volume PnMèmes et Mystères (Paris, Flammarion,
1894), dont voici un extrait des conclusions : (En fait d'idéal
et d' '■ au-delà ••) •• Est-ce que vous n'a^ez pas la science?
Est-ce que vous n'avez pas l'art ? En fait de mystère,
qu'y a-t-il de plus profond que la Nature? En fait d'idéal,
qu'y a-t-il de plus élevé que l'Art?... Mais enfin, si loin
que soit ce jour, il viendra, celui de la fin de notre
espèce! Le soleil s'éteindia; peut-être avant ce temps la
terre aura-t-elle résorbé ses mers, son atmosphère, et sera-
t-elle devenue impropre à la vie ; après avoir progressé
dans des proportions que nous ne pouvons imaginer, l'huma-
nité régressera, dégénérera, disparaîtra. - Et il ne resterait
« rien de nous, qui avons pensé, de nous, qui avons aimé,
" «jui avons souffert! Ce n'est pas possible. Nous sentons
• en nous quelque chose (jui ne peut périr! » Soyez tran-
quilles, personne ne vous prouvera le contraire. Mais ce que
nous sentons en nous pourrait très bien n'être ipie l'insliiK l
de la conservation, transfiguré par notre imagination, qui eu
a fait bien d'autres, transformant, par exemple, les brouil-
laids et les feux follets en fées, fantômes et revenants, aux-
quels on a cru pendant des siècles.... Mais alors où est le
Bit? Le but? Il n'y en a pas. Rien, dans la nature, ne tend
h un but, ou plutôt chaque but est à son tour un point de
déi»art.... On s'est toujours cassé le nez en cherchant les
causes finales; cela tient peut-être tout simplement à ceci,
qui! n'y a pas de causes finales. En tout cas, s'il y en a, il
en va exactement pour nous comme s'il n'y en avait point.
Si nous sommes emprisonnés dans le temps comme dans
l'espace, tâchons de nous accommoder de notre prison;
quoi qu'on en dise, elle est assez vaste pour nous. Péné-
trnns-nous de cette vérité,, que rhumanité est un corps
dont nous sommes une molécule, et que le vuju de là na-
6 LE LIVRE. I
tels qui ont exprimé avec le plus de bonheur les ;
meilleures pensées de l'humanité ; plus nous les ;
connaîtrons, plus nous aimerons la justice et l'hon- '
neur, plus nous serons éloignés de ce qui pourrait i
émousser notre sens moral et affaiblir la dignité de ]
notre ame. » j
lure est que nous vivions pour les autres, qui sont nous- i
mêmes. Profitons de l'héritage de nos aines; travaillons 1
pour que ceux qui nous suivront soient plus heureux que ■
nous, s'il est possible, et nous soient reconnaissants de
l'existence que nous leur aurons préparée. Nous verrons
alors que la vie est bonne, et, le moment venu, nous nous i
endormirons avec le calme et la satisfaction de l'ouvrier '
qui a Uni sa tâche et bien employé sa journée. Les joies ;
<[ue la nature nous donne, qu'elle ne refuse même pas com- ,
plètement aux plus déshérités d'entre nous, celles que pro- \
cure la découverte des vérités nouvelles, les jouissances J
esthétiques de l'art, le si)ectacle des douleurs soulagées et '
les elTorls pour les supprimer dans la mesure du possible,
tout cela peut suffire au bonheur de la vie. Il est à craindre
que tout le reste ne soit que folie et chimère. Des hommes
sérieux et éclairés, de grands savants, croient pourtant à
ces ■■ chimères » et à ces <■ folies ». Cela ne prouve rien; la
logique ne gouverne pas toujours les hommes, fussent-ils
éminents, et les contradictions les plus surprenantes vivent
à l'aise dans le milieu élastique de la conscience. Kepler, le
grand Kepler, un des fondateurs de la science moderne,
l'auteur des lois immortelles qui portent son nom, croyait
à l'astrologie: il écrivait sérieusement que la conjonction de
Jupiter et de Saturne, dans le signe du Lion, j)ouvail provo-
quer des insurrections. Une des forces les plus mystérieuses
de la nature, l'atavisme, est la source de ces illogismes et
la cause que certaines idées préconçues résistent à tous les
assauts de la raison. Humiliée par la foi, déifiée parla libre-
pensée, la raison reste ce qu'elle est : le gouvernail du navire,
rien de plus. Cela suffit pour qu'il soit impossible de s'en
passer. » (Camille S.\iNT-S.\iiKS, op. cit., pp. 74 et 81-89.)
LA RELIGION DES LETTRES.
Bien d'autres extraits mériteraient de prendre
place ici, dans ce chapitre de « la Religion des
Lettres ».
D'abord cette règle de conduite du savant et
vertueux Abauzit (1679-1767)' : « Être plutôt que
paraître, savoir plutôt qu'enseigner, préférer une
vie égale et tranquille avec l'estime des siens à
une réputation lointaine, renoncer aux chimères,
aux grands desseins, pour cultiver cette sorte de
mérite qui a sa récompense en soi-même et se
suffit.... »
Puis cette profession de foi de Voltaire (1694-
1778)- : « Au milieu de tous les doutes qu'on tourne
depuis quatre mille ans en quatre mille manières, le
plus sûr est de ne jamais rien faire contre sa con-
science. Avec ce secret, on jouit de la vie, et on ne
craint rien à la mort. Il ny a que des charlatans qui
soient certains. Nous ne savons rien des premiers
principes. Il est bien extravagant de définir Dieu,
les anges, les esprits, et de savoir précisément pour-
quoi Dieu a formé le monde, quand on ne sait pas
pourquoi on remue son bras à sa volonté. Le doute
1. Ap. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. X\'. p. IÔ8.
'i. Correspondance, leltip h Fivdéiic-Guillnuinp. 28 no-
veinljic 1""0, t. VIII, p. 80Ô. (P;iris, édit. du journal U >ièr(e,
1870.)
8 LE LIVRE.
n'est pas un étal bien agréable, mais l'assurance est
un état ridicule*. »
De Mirabeau (1749-1791) : « Mais enfin que
penses-tu ? me dira peut-être Sophie. Y a-t-il un
i. Voltaire renouvelle fréquemment cette constatation do
l'irrémédiable et foncière ignorance humaine : •• ... Comment
donc pommep-nous assez hardis pour affirmer ce (juc c'est
que l'âme ? Fs'ous savons certainement que nous existons,
que nous sentons, que nous pensons. Voulons-nous faire
un pas au delà, nous tombons dans un abîme de ténèbres :
et, dans cet abîme, nous avons encore la folie témérité de
disputer si cette âme, dont nous n'avons pas la moindre
idée, est faite avant nous ou avec nous, si elle est périssable
ou immortelle. » Etc. {Dictionnaire philosophique, art. Ame ;
t. L pp. 76-77.) <■ ... Il y a des gens qui ont résolu toutes ces
questions. Sur quoi un homme d'esprit et de bon sens disait
un jour d'un grave docteur : " Il faut que cet homme-là soit
« un grand ignorant, car il répond à tout ce qu'on lui
« demande. «{Op. cit.,ari. Annales; t. I, p. 108.) « ...Vous me
demandez comment le penser et le vouloir se forment en
vous. Je vous réponds que je n'en sais rien. .Je ne sais pas
plus comment on fait des idées, que je ne sais comment le
monde a été fait. Il ne nous est donné que de chercher à
tâtons ce qui se passe dans notre incompréhensible ma-
chine. » {Op. cit., art. Franc Arbitre; t. I, p. 407.) « Les gens
de lettres qui ont rendu le plus de services... sont les lettrés
isolés, les vrais savants renfermés dans leur cabinet, qui
n'ont ni argumenté sur les bancs des universités, ni dit les
choses à moitié dans les académies; et ceux-là ont presque
tous été persécutés. Notre misérable espèce est tellement
faite, que ceux qui marchent dans le chemin battu jettent
toujours des pierres à ceux qui enseignent un chemin nou-
veau. •- (Op. cit., art. Lettres, Gens de lettres; t. I, p. 507.)
« Après les assertions des anciens philoso|>hes,... que nous
reste-t-il? un chaos de doutes et de chimères. Je ne crois
pas qu'il y ail jamais eu un philosophe à système qui n'ait
avoué à la (in de sa vie qu'il avait perdu son temps. Il faut
avouer que les inventeurs des arts mécani(iues ont été bien
LA RELIGION DES LETTRES. 9
Dieu? n'y en a-t-il pas? Se mêle-1-il des affaires de
ce monde? ne s'en mêle-t-il pas? Ici, je te répondrai
naïvement ce que je t'ai répondu et ce que je té
répondrai bien souvent : Je n'en sais rien; ce sont
quatre grands mots, crois-moi'. Je n'en sais rien, et
peu m'importe, parce que je suis assuré qu'il m'est
impossible d'en savoir plus que j'en sais, et que ma
bonne foi, mes sentiments, mes intentions, ne sau-
raient déplaire à l'être infiniment juste, s'il en est un.
Je -ne sais ni s'il existe, ni comment il existe; mais
je sais que le bien moral, utile et même nécessaire à
l'homme, indispensable à l'organisation et au main-
lien de la société, est obligatoire pour tout être
raisonnable.... Je sais que, s'il est un Dieu, l'homme
juste et bon lui sera agréable. Je sais que, s'il n'en
est pas, l'homme juste et bon sera souvent le plus
heureux et le moins agité, et qu'alors même qu'il
sera persécuté et malheureux, le témoignage de sa
plus utiles aux hommes que les inventeurs des syllogismes :
celui qui imagina la navette l'emporte furieusement sur
celui qui imagina les idées innées. ■■ {Op. cit., art. Philoso-
phie; t. I, p. 577.)
1. « ... Si je comprends bien, vous non plus vous ne
croyez pas à un au-delà?... — Excusez-moi, monsieur, je
n'ai pas d'oi)inion là-dessus. C'est comme si vous me deman-
diez s'il y a des trulTes au pied de cet arbre : il est possiljle
(pi'il y en ait, il est possible (pi'il n'y en ait pas. La seule
dilTérence est que nous pourrions creuser pour nous en
assurer, tandis que nous aurions beau creuser ce pro-
l)lème.... » (Léon Barracand [1844-....], VAdoratioti, p. 172;
Paris, Lemerre, 1893.)
10 LE LIVRE.
conscience adoucira ses maux, que des remords en-
venimeraient, comme ils empoisonnent sans doute
Ta prétendue félicité des méchants'. » Elc. « On dit
communément que, si la divinité n'est pas, il n'y a
que le méchant qui raisonne, le bon est un insensé.
Mais pourquoi, si le bon est le plus paisible, le moins
agité, le mieux garanti*? »
\. Mirabeau, Lettres d'umour, pp. 293-294. (Paris, Garnier,
•1874.)
2. Id., Lettres de carhet, chap. ii, p. 54. (Hambourg, sans
nom (ledit., 1782.) Ailleurs {Lettres d'amour, pp. 29Î-292),
Mirabeau dit encore : ■■ ...Tu vas en juger par ma profes-
sion de foi, que tu m'as déjà demandée deux fois et que
que je n'ai jamais eu le temps de te faire, parce que toutes
ces discussions, immenses à faire, difficiles à résumer,
n'apprennent, après tout, qu'un gros rien, si l'on veut être
de bonne foi. Un ancien philosophe, interrogé par un roi
sur l'essence de la divinité, demanda du temps pour y
répondre. Le délai expiré, il en demanda un autre. Enfin,
pressé de s'expliquer, Simonide dit à Hiéron : « Plus j'e.xa-
« mine cette matière et plus je la trouve au-dessus de mon
« intelligence ■•. Je crois «jue Simonide a bien dit. — Veux-
tu de grands et de beaux mots ? Racine te dira, en parlant de
Dieu :
L'Éternel est son noni, le monde csl son ouvrage.
Et voilà un admirable vers, mais une mauvaise définition.
\'eux-tu quelque chose de plus grand et de moins vague?
Lis cette inscription que Plutarque dit avoir été gravée sur
le temple de Sais : •• Je suis tout ce qui a été, qui est, et ce
'• qui sera; et nul d'entre les mortels n'a encore levé mon
>. voile... ». En effet, on ne peut faire un aveu plus sublime
d'une invincible ignorance. Je t'entends bien d'ici, toi qui
marches pas à pas. et ne crois point sur parole. 11 faudrait,
dis-tu sans doute, prouver qu'il y a un Dieu, avant d'expli-
quer ce que c'est que Dieu. Peut-être l'un n'esl-il guère plus
facile que l'autre; car te démontrer l'existence de Dieu, en
faisant attention à la nature de l'être infiniment j)arfait et à
LA RELIGION DES LETTRES. 11
De Goethe (1749-1852)' : « S'occuper des idées sur
limmortalité [de l'âme], cela convient... aux femmes
qui n'ont rien à faire. Mais un homme d'un esprit
solide, qui pense à être déjà ici-bas quelque chose
de sérieux, et qui, par conséquent, a chaque jour
à travailler, à lutter, à agir, cet homme laisse tran-
quille le monde futur, et s'occupe à être actif et
utile dans celui-ci. »
Et cette autre belle profession de foi du critique
Charles Labitte (1816-1845)- : « II y a un mot de
Bossuet ou de Fénelon"^ qui dit : « L'homme s'agite
pcs allributs, c'est-à-dire par une démonslralion diiecle, i>ar
des raisonnements tirés de la nature même du sujet, c'est
supposer l'idée de l'infini, qui est inconcevable: c'est mettre
en fait ce qui est en question, et ces sortes de preuves
sont tout au moins insuffisantes. — Démontrer l'existence
de Dieu par celle du monde et de l'univers, c'est-à-dire
indirectement, c'est une tâche bien difficile; car les lois
simples qui dérivent de la forme imprimée à la matière
nécessitent bien un premier mouvement; mais ce premier
mouvement sera-t-il Dieu:' Il faut convenir que celte pre-
mière cause est très inconnue, très obscure, et. par consé-
quent, de nulle application, de nulle utilité dans les choses
liumaines. » Etc.... " Dieu, qui ne se mêle de rien ostensi-
blement; Dieu, «lui — selon l'expres&ion de Jacob Boeume
(157.J-1624), — est le silence éternel >- (George Sand, ht
Comtesse de Rudulsladt, chap. xix, t. 1, \). '286: Paris. Michel
Lévy, 1867), Dieu ne se manifeste à nous que par le culte
que nous lui rendons.
1. Conversations recueillies par Eckermann, Irad. Déieiot,
t. I, i)p. 10.'5-104.
2. Ap. S.\inte-Beuve, Portraits littéraires, t. III, p. 588.
3. Le mot est de Fénelon et non de Bossuet. « L'homme
s'agite, mais Dieu le mène. » (Fénelon, Sermon pour la fête de
l'Epiphanie, Œuvres cfiuisies, t. IV, p. 23 ; Paris. Hachette, 1862.)
12 LE LIVRE.
« et Dieu le mène ». Tout le secret de la vie est là:
il faut s'étourdir par l'action. De jour en jour, d'ail-
leurs, j'ai moins la peur d'être détrompé, et ma
philosophie se fait toute seule. Je me suis aperçu
que le bonheur, comme il faut l'entendre, n'est autre
chose, quand on n'en est plus aux idylles, que le
parti pris de s'attendre à tout et de croire tout pos-
sible. La vie n'est qu'une auberge où il faut toujours
avoir sa malle prête. Cette théorie, qui est triste
au fond, n'altère en rien ma bonne humeur. Elle me
donne le droit de nepluscroirequ'àtrèspeude choses,
de me fier aux idées plutôt qu'aux hommes, de rire des
sots, de mépriser les fripons de toute nuance, de me
réfugier plus que jamais dans Tidéale sphère du vrai,
du beau, du bien, et d'avoir à cœur encore les bon-
nes, les vieilles, les excellentes amitiés de quelques
fidèles. La beauté dans l'art, la moralité en politique,
l'idéalisme en philosophie, l'affection au foyer,... il
n'y a rien après. Je ne donnerais pas une panse d'à
de tout le reste. »
Le philosophe Théodore Jouffroy (1796-1842),
l'auteur de cette étude analytique si fouillée, si pro-
fonde, intitulée : Comment les dogmes finissent^ a
écrit une page très émouvante et demeurée célèbre
sous le nom de « la Nuit de Jouffroy », que le spi-
ritualiste Edme Caro déclare avec raison « égale
1. Dans les Mélamjes philusuphiques, j»p. 1-1!). (Paris, Ha-
chclle, 1800.)
LA RELIGION DES LETTRES. 13
aux plus belles pages qu'aient produites en ce
genre les lettres françaises depuis Pascal' ». En
voici le début :
« Je n'oublierai jamais la soirée de décembre où
le voile qui me dérobait à moi-même ma propre in-
crédulité fut déchiré. .Jentends encore mes pas dans
cette chambre étroite et nue, où, longtemps après
rheure du sommeil, j'avais coutume de me prome-
ner; je vois encore cette lune à demi voilée par les
nuages, qui en éclairait par intervalles les froids
carreaux. Les heures de la nuit s'écoulaient et je
ne m'en apercevais pas ; je suivais avec anxiété ma
pensée, qui, de couche en couche, descendait vers
le fond de ma conscience, et, dissipant l'une après
l'autre toutes les illusions qui m'en avaient jusque-
là dérobé la vue, m'en rendait de moment en mo-
ment les détours plus visibles.
« En vain je m'attachais à ces croyances der-
nières, comme un naufragé aux débris de son na-
vire; en vain, épouvanté du vide inconnu dans lequel
j'allais flotter, je me rejetais pour la dernière fois
avec elles vers mon enfance, ma famille, mon pays,
tout ce qui m'était cher et sacré ^ : l'inflexible cou-
rant de ma pensée était plus fort : parents, famille,
1. Ap. Larousse, Grand Dictionnaire, art. Doute, le Douteet
-'•s victimes..., l. Vl p- 1165. col. ô.
•1. Cf. abbé CiALiANi, lettre du 21 septembre 1776 à
Mme d'Épinay {Lettres, t. II, p. 245; Paris. Charpentier.
1881) : . L'incrédulité est le plus grand efîort que resjMit
U LE LIVRE.
souvenirs, croyances, il m'obligeait à tout laisser;
l'examen se poursuivait plus obstiné et plus sévère,
à mesure qu'il approchait du terme, et il ne s'arrêta
que quand il l'eut atteint. Je sus alors qu'au fond
de moi-même il n'y avait plus rien debout.
« Ce moment fut affreux, et quand, vers le malin,
je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir
ma première vie, si riante et si pleine, s'éteindre,
et, derrière moi, s'en ouvrir une autre, sombre et
dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec
ma fatale pensée, qui venait de m'y exiler et que
j'étais tenté de maudire...'. »
(le l'homme puisse faire contre son propre instinct et son
goût. Il s'agit de se priver à jamais de tous les plaisirs de
l'iniagiiiation, de tout le goût du merveilleux; » etc.
1. Th. JouFFROY, De l'organisation des sciences philoso-
phiques, Nouveaux Mélanyes philosophiques, pp. 8.>84. (Paris
Hachette. 1882.) On ne lira pas non plus sans intérêt les
extraits suivants du même psychologue, relatifs à l'émanci-
pation de la pensée : « Y a-t-il quelque chose de plus ridi-
cule que d'en vouloir aux philosophes du xviii* siècle
d'avoir pensé ce qu'ils ont pensé:' C'est comme si l'on se
fâchait contre la toupie (jui tourne sur le fouet de l'enfant :
ce n'est pas la toupie qui est coupable, c'est l'enfant. Ouand
le peuple en France a su lire, pouvait-il ne pas lire? pou-
vait-il lire sans comprendre, et comprendre sans croire ou
douter? Croire certaines choses, douter de certaines autres,
n'est-ce point avoir une opinion? Et a-t-on jamais vu qu'une
opinion, riilicule ou sublime, bonne ou mauvaise, manquât
de représentants?... » Etc. (In.. De la Sorbonne et des phih)-
sophfS, Mclantjes philosojihiques, p. 51.) Et i)lus loin (j). 0-2) :
•' Est-ce à dire que rien n'est absolument vrai ni absolu-
ment faux, (jue les opinions sont comme les modes, belles
quand on les prend, laides quand on les quitte ? Nous
LA RELIGION DES LETTRES. 15
(lomme Proldhon (1809-1865)', JoutYroy se trouva
ainsi amené et astreint à cette constatation : « Je
ne ci'ois plus, je sais ou l'ignore, » aveu qui semble
être le formulaire ou symbole de leur siècle et
encore plus du nôtre.
L'historien des Orifjines du Christianisme, Ernest
Renan (182r)-1892), est, sans conteste, un des pen-
seurs et des maîtres qui ont le mieux pratiqué la
religion des lettres, le mieux célébré ce culte de la
justice, de la raison et de la vérité. Voici quelques-
unes de ses déclarations : «... Je veux, dis-je, qu'on
mette sur ma tombe : veritatem dilexi. Oui, j'ai
aime la vérité; je l'ai cherchée: je l'ai suivie où elle
m"a appelé, sans regarder aux durs sacrifices qu'elle
m'imposait. J'ai déchiré les liens les plus chers pour
lui obéir. Je suis sûr d'avoir bien fait. Je m'expli-
que. Nul n'est certain de posséder le mot de
l'énigme de l'univers, et linfini qui nous enserre
échappe à tous les cadres, à toutes les formules que
nous voudrions lui imposer. Mais il y a une chose
qu'on peut affirmer, c'est la sincérité du cœur, c'est
sommes loin do le penser. Nous estimons qu'il est absolu-
ment vrai que deux et deux font quatre, et absolument faux
que deux et deux font cinq; mais nous pensons aussi que
jamais siècle n'a cru ni ne croira que deux et deux font
cinq: nous pensons que jamais le faux ne peut devenir
l'opinion d'une époque.... Ce n'est point de la vérité à l'er-
reur et de l'erreur à la vérité fjue voyage l'esprit humain,
mais d'une vérité à une autre, ou. pour mieux dire, d'une
face de la vérité à une autre face... •
I. A}t. S.\inte-Belve, P.-J. Proudhon, p. l'2ô.
16 LE LIVRE.
le dévouement au vrai et le sentiment des sacrifices
qu'on a faits pour lui. Ce témoignage, je le porterai
haut et ferme sur ma lète au jugement dernier'. »
« Plût à Dieu, sï'crie ailleurs Renan ^, que j'eusse
fait comprendre à quelques belles âmes qu'il y a
dans le culte pur des facultés humaines et des
objets divins quelles atteignent une religion tout
aussi suave, tout aussi riche en délices, que les
cultes les plus vénérables! J'ai goûté dans mon
enfance et dans ma première jeunesse les plus pures
joies du croyant, et, je le dis du fond de mon âme,
ces joies n'étaient rien, comparées à celles que j'ai
senties dans la pure contemplation du beau et la
recherche passionnée du vrai. Je souhaite à tous
mes frères restés dans l'orthodoxie une paix com-
parable à celle où je vis depuis que ma lutte a pris
fin et que la tempête apaisée ma laissé au milieu de
ce grand océan pacifique, mer sans vagues et sans
rivages, où l'on n'a d'autre étoile que la rai.son, ni
d'autre boussole que son cœur. »
Et la péroraison de la Prière sur l'Acropole :
«... Un immense fleuve d'oubli nous entraîne dans
un gouffre sans nom. 0 abîme, tu es le Dieu unique.
Les larmes de tous les peuples sont de vraies larmes;
les rêves de tous les sages renferment une part de
i. Discours prononcé à Tréguier le 2 août 1884 : Discours
et Conférences, p. 216.
2. L'Avenir de la science, \t. Ô18.
LA RELIGION DES LETTRES. 17
vérité. Tout n'est ici-bas que symbole et que songe.
Les dieux passent comme les hommes, et il ne serait
pas bon qu'ils fussent éternels. La loi qu'on a eue
ne doit jamais être une chaîne. On est quitte envers
elle quand on l'a soigneusement roulée dans le
linceul de pourpre où dorment les dieux morts'. »
«... La vie n'a de prix que par le dévouement à la
vérité et au bien-. »
Et enfin cette solennelle attestation et ces actions
de grâces : « ... C'est Renan sain d'esprit et de cœur,
comme je le suis aujourd'hui, ce n'est pas Renan à
moitié détruit par la mort et n'étant plus lui-même,
comme je le serai si je me décompose lentement,
que je veux qu'on croie et qu'on écoute. Je renie
les blasphèmes que les défaillances de la dernière
heure pourraient me faire prononcer contre l'Éternel.
L'existence qui m'a été donnée sans que je l'eusse
demandée a été pour moi un bienfait. Si elle m'était
offerte, je l'accepterais de nouveau avec reconnais-
sance.... A moins que mes dernières années ne me
réservent des peines bien cruelles, je n'aurai, en
disant adieu à la vie, qu'à remercier la cause de
tout bien de la charmante promenade qu'il m'a été
donné d'accomplir à travers la réalités »
Quant à cette « faillite » qu'on reproche parfois
L Ernest Renan, Souvcnir^i fl'enfance et de jeunesfie, p. 72.
2. Id., op. cit., p. 1.36.
5. Id., op. cit., pp. 377-578.
Lt LIVRE. — ï. II. îJ
18 LE LIVRE.
singulièrement à la science, — comme si la science
avait pris envers nous des engagements et pouvait
« faire faillite », — voici la réponse formulée à ce
sujet par l'érudit et judicieux Gaston Pams (1859-
1905)' :
« ... Cette science pourtant, dont Pasteur fut le
prêtre et le prophète, cette science à qui l'on doit
tant de merveilles, on l'accuse de n'avoir pas tenu
1. Dans son discours de réception à l'Académie française,
le 28 janvier 18!)7. Citons encore ces extraits de deux articles
de M. H. Harduin, rédacteur au journal le Matin, qui se
rapportent à notre sujet : ■• J"ai eu à me défendre, l'autre
jour, contre les reproches à moi adressés par une dame bien
pensante. <■ Passe pour la politique, m'a dit la dame, mais
■■ vous ne respectez pas souvent des croyances qui sont
cependant respectables. — Madame, ai-je répondu avec
une douceur qui n'excluait pas la fermeté, il n'y a pas de
croyances respectables. — Vous dites? fît la dame stu-
péfaite. — Je dis qu'il n'y a pas de croyances respec-
tables : il n'y a que des croyances.... Lorsque saint
Pierre et saint Paul vinrent à Rome, ils se trouvèrent en
présence de croyances considérées alors, elles aussi,
comme infiniment dignes de respect par ceux qui les
professaient. Les Romains y étaient depuis longtemps
attachés, de même que vous l'êtes aux vôtres, el Néron
remi)lit son devoir en les défendant énergiquement contre
la ])ropagande des nouveaux venus. Ce n'était pas, en effet,
pour autre chose que pour conserver l'ordre de choses
existant qu'il était empereur; tous les empereurs et tous
les monarques étant, à ce point de vue, logés à la même
enseigne. Si lesdils Pierre et Paul avaient été retenus par
■ la considération qu'il existe des croyances dites respec-
tables, vous ne seriez pas chrétienne, ni moi chrétien. »
(Le Malin, 14 juillet 1902.) Et cette comparaison des religions
et de la science : - Ce <iui constitue la supériorité de la
science sur les religions, c'est que, pour elle, le dogme, le
LA RELIGION DES LETTRES. 19
des promesses dont les unes ont été faites par des
représentants quelle désavoue, dont les autres ne
pourront se réaliser qu'avec le temps. On lui re-
proche surtout de ne pas être en état de fournir à
l'humanité la direction morale dont elle a besoin.
La science pourrait répondre qu'elle n'étend pas si
loin son empire, et que d'autres forces, qu'elle ne
nie pas, sont appelées à faire dans l'ordre du senti-
ment et de l'action ce qu'elle fait dans l'ordre de la
connaissance. Mais elle peut, et à bon droit, comme
dogme intangible n'existe jjas. Elle admet le fait nouveau;
les religions ne l'admettent pas. Ce fait inconnu, elle est
toujours prête à l'examiner, à le discuter; les religions le
condamnent, parce qu'il dérange ce qui est établi. Exemple :
un homme se lève, Galilée, et dit : •< La teire tourne, elle
« tourne autour du soleil ». Aussitôt, les chefs religieux se
dressent devant lui : « La terre ne tourne pas, car si elle
« tournait, elle ne serait plus le centre du monde, ce qui a
<' toujours été enseigné, ce que nous savons par révéla-
• tion, ce qui, conséquemment, est vrai. » Et Galilée est
condamné. Mais voici qu'un savant présente un corps nou-
veau, le radium. Toutes les notions enseignées, admises
sur les propriétés de la malière paraissent devoir être
bouleversées. Immédiatement, la science s'émeut. Un fait
nouveau? Voyons le fait nouveau. Il va peut-être démolir
de fond en comble le dogme scientifique. Tant mieux! S'il
fait succéder la vérité à l'erreur, la science brûlera ce
qu'elle avait adoré, elle adorera ce qu'elle brûlait. Et voilà
jiourquoi ce n'est pas la science qui fait faillite, mais les
religions, les unes après les autres, disparaissant en bloc
pour ne plus revenir, alors que la science renaît perpé-
tuellement de ses cendres. (Le Matin, 28 décembre 1003.
.. Saint Augustin riait de ceux qui croyaient aux antipodes :
aujourd'hui, on rit de saint Augustin, qui n'y croyait pas. >■
(P.-J. M.viiTiN, VEsprit de tout le inonde, p. 256.)
20 LE LIVRE.
l'affirmait Pasteur, prétendre à sa large part dans
celte direction morale elle-même. S'il n'est malheu-
reusement pas certain qu'en montrant dans l'instinct
social la Araie base de la morale, elle assure à cet
instinct la prédominance sur les instincts égoïstes,
il est certain qu'en rapprochant les hommes, en sa-
pant les barrières qui les séparent encore, elle rend
plus facile et montre plus prochaine la civilisation
du monde entier ; en augmentant le bien-être et la
sécurité, en atténuant l'âpreté de la lutte pour
l'existence, elle ne contribue pas seulement au bon-
heur des hommes : par cela même qu'elle tend à
rendre plus légère la servitude des besoins maté-
riels, elle tend à donner plus de douceur aux cœurs,
plus d'essor aux âmes, plus de dignité aux conscien-
ces. En déracinant, partout où elle s'implante, les
préjugés, causes de tant de haines, et les supersti-
tions, sources de tant de crimes, elle défriche le
champ où pourra germer et fleurir la senaence que
trop dépines étoufîent, que trop de rocailles stéri-
lisent.... Toutefois, disons-le Oien haut, ce n'est pas
là qu'est son grand bienfait moral : il est dans la
disposition d'esprit qu'elle piescrità ses adeptes: il
est dans son objet même, la recherche de la vérité.
Tout ce qui se dit et se fait contre elle se dit et se
fait, qu'on le sache ou non, contre la recherche de
la vérité. »
II
PREMIÈRES LECTURES
On connaîl la forco, la vilalilé, la persislante in-
fluence (les impressions reçues durant l'enfance et
au seuil de la jeunesse. Au point de vue qui nous
occupe, au point de vue des livres et de la lecture,
l'existence entière peut se ressentir de ces premières
fréquentations intellectuelles et de ces premières
manifestations du goût'. Aussi nous a-t-il paru in-
téressant de relever quelques-uns de ces témoi-
g-nages.
1. Cf. t. I, p. '244, ce que dit Lamartine de la jn-édilection
de Bossuet pour Horace : « ... I^eul-ètre aussi celte inexpli-
cable prédilection pour le moins divin de tous les poètes
tenait-elle à ce que la poésie avait apparu à Bossuet enfant
pour la première fois dans les pages de ce poète. Cette
ravissante ai)parition s'était prolongée et changée en recon-
nais^^ance dans son âme.... - (Lamartine, Leclurea pour toua.
Vie de Bossuet, pp. 420-4'21; Paris, Hachette, 1860.) Notons
aussi, pour mémoire, un article fantaisiste de Jules Vallès,
— influence exercée sur les jeunes esprits par Rnhinson Cm-
soé, les contes de fées, les histoires d'aventures, par Waller
ScotL lord Byron. Alfred de Musset, Murger, Balzac, etc.,
— intitulé les Victitnes du livre, dans le volume les Réfrac-
(aires, pp. i.j9-lSi. (Paris, Charpentier, 1881.)
■n LE LIVRE.
Tout d'abord, comment lit-on à treize, quatorze ou
qainze ans, voire à dix-huit, vingt ou vingt-cinq?
Comment, à ces âges, apprécie-t-on un livre, et quel
fruit peut-on, d'ordinaire, retirer de ses lectures?
« Quand on est jeune, a très justement écrit le
bibliographe Alfred de Martonne (1820-....)', on n'a
nul souci de la forme du livre : qu'il soit beau ou
laid, bien ou mal relié, peu importe. On se moque
des éditions rares, des textes curieux, des livres de
prix. On ne s'occupe que de l'idée et surtout du
sentiment. On n'a cure que de ce qui plaît au cœur,
et touche et émeut. Foin de l'esprit et des belles
dorures ! Il n'y a pas de bibliophile de vingt ans.
Quand on est jeune, on ne sait pas relire un livre.
A peine sait-on le lire. On le dévore, et, pour
bien juger un livre, il faut le relire et à différentes
époques de sa vie. Il y a, comme cela, des livres
qui sont un thermomètre de l'esprit ou plutôt du
cœur. »
« Il n'y a pas de bibliophile de vingt ans » : voilà,
en effet, une vérité quasi absolue, une sorte
d'axiome. A vingt ans, le sentiment prime le raison-
nement, prime tout. On a hâte de tout voir, de tout
connaître, de tout lire, de tout feuilleter plutôt ;
ceux-là sont rares qui, à cet âge heureux, relisent
sans y être contraints, soit par un besoin du cœur,
\. Ap. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 252.
PREMIÈRES LECTURES. 23
soit par manque de livres nouveaux, de livres non
encore lus ou parcourus'.
Nous verrons du reste plus loin, en parlant des
livres anciens et des livres nouveaux -, que les jeunes
lecteurs n'aiment guère remonter au delà de leur épo-
que et se plaisent surtout avec leurs contemporains.
L'évêque d'Avranches Huet (16r)0-17i21), « l'homme
qui a peut-être le plus lu^ », éprouva, dès sa petite
enfance, cette ardente passion qu'il manifesta toute
sa vie pour les livres et pour la lecture. « L'amour
de l'étude prévint en lui, écrit son biographe, l'abbé
d'Olivet \ ne disons pas tout à fait la raison, puis-
que nous ignorons quand elle commence, mais au
moins l'usage de la parole. « A peine, dit-iP, avais-je
« quitté la mamelle, que je portais envie à ceux que
« je voyais lire. »
Voici quelques-uns des curieux détails que l'évê-
que Huet nous donne, dans ses Mémoires, sur ses
premières lectures et son irrésistible penchant pour
les livres et les Lettres :
1. Rappelons ici le mot du critique d'art Ernest Chesneau
(la Chimère, p. 9) : •■ On ne commence à savoir lire qu'après
la sortie du collège ■>, déjà cité dans notre tome I, page IflO,
notes, où se trouve aussi une anecdote de Tallemant des
Réaux, relative à notre sujet.
2. Chap. VI, p. 162.
5. CI", supra, t. I, p. 150.
4. ItHoge historique de Huet, en tète des Mémoires de Daniel
Huet, trad. Charles Nisard, p. ru. (Paris, Hachette, 1855.)
5. Cf. irifni, p. 26.
2^ LE LIVRE.
« ... Devenu plus grand, quoique encore très
enfant, je fus mis aux Jésuites du collège de Mont-
Royal, à Caen. J'y étudiai cinq ans les Belles-Lettres
et trois ans la philosophie. Mais si, peut-être char-
més de mon goût pour les Belles-Lettres, les Pères
ne m'eussent vivement poussé, encouragé, soutenu,
tout ce qu'il pouvait y avoir de bon en moi eût été
détruit par les. mauvais exemples que j'avais à la
maison. Car, comme ma passion pour les Lettres
excitait l'envie de mes cousins, ils ne négligeaient
rien de ce qu'ils croyaient pouvoir troubler mes
études. Ils me volaient mes livres, déchiraient mes
cahiers, les trempaient dans l'eau ou les frottaient
de suif afin qu'il me fût impossible d'y écrire. Ils
fermaient les portes de notre chambre, de peur que,
tandis qu'ils joueraient, je ne m'y cachasse avec un
livre, ainsi qu'ils m'avaient surpris plusieurs fois
à la campagne, pendant les vacances d'automne.
Regardant comme un crime de toucher seulement à
un livre, ils exigeaient qu'on passât les journées
entières à jouer, à chasser, ou à se promener. Pour
moi, porté vers des plaisirs d'un autre genre, je
m'esquivais au lever du soleil, et comme ils dor-
maient encore ; puis, m'enfonçant dans les bois, je
m'arrêtais à l'endroit le plus sombre et le plus com-
mode pour lire et étudier, à l'abri de leurs regards.
De leur côté, après m'avoir longtemps cherché, tra-
qué, cerné, ils m'expulsaient de mon gîte, soit en
PREMIERES LECTURES. 25
me jetant des pierres ou des mottes de terre mouil-
lée, soit en me lançant de l'eau avec un tube à
travers les branches. Mais autant leur envie et leur
méchanceté opposaient d'obstacles à mes efTorts,
autant ces mêmes efîorts se développaient, se sou-
tenaient par le désir infini d'apprendre, que la
nalun^ m'avait inspiré. Tel est même l'empire que
cette passion a exercé sur moi dès ma naissance,
que, si prêt d'ailleurs à céder à d'autres la gloire
dans les Lettres, je ne le cède à personne en amour
constant, incroyable pour elles ; j'ai le droit, je
pense, et je le déclare franchement, de revendiquer
ce genre de mérite : il est un des principaux bien-
laits que Dieu ma si libéralement répartis ; c'est
i^r'âce à mon assiduité à l'étude, à mes nobles soucis,
«{ue je n'ai point eu de peine à me préserver des
excès de l'adolescence et des vices de la jeunesse,
quoique j'y aie été depuis trop souvent entraîné
par les courants d'une nature impétueuse et par la
fougue d'un caractère rebelle et singulièrement
éveillé.
« De ce goût imperturbable pour les Lettres et
de l'étude continuelle des choses qui en sont l'objet,
je conclus que, parmi une foule d'autres avantages
qu(» j'y ai acquis, je dois faire état principalement
de celui-ci, à savoir : que je n'ai jamais senti ce
dégoût de la vie ni cet ennui des hommes et des
choses, dont, en général, on a coutume de se
26 LE LIVRE.
plaindre plus que de raison, et que la plus grande
de toutes mes pertes ayant toujours été le temps,
j'ai toujours aussi taché de la réparer à force de
diligence et d'opiniâtreté dans le travail '. Je me
souviens que, ayant à peine quitté la mamelle, et
ne sachant pas même encore mes lettres, s'il m'arri-
vait d'entendre quelqu'un lire un conte, je portais
une envie extrême à cette personne-là, me figurant
mille plaisirs, du moment que je pourrais de moi-
même, et sans l'aide d'autrui, lire et m'amuser
comme elle. Plus tard, ayant su le faire, mais
1. Voici ce que nou« dit encore Huet (op. cit.. p. 175) sur
les moyens qu'il employait pour consacrer le plus de temps
possil)le à la lecture : ■■ ....J'espérais néanmoins parer à ces
inconvénients, à force de diligence et d'économie de temps ;
aussi pris-je la résolution de ne pas laisser perdre une
minute, pas même celles qui sont perdues pour tout le
monde, comme le temps qu'on passe en voyage, au lit,
avant de s'endormir et lorsqu'on vient de s'éveiller, en
shal)illant et en se déshabillant. Des enfants me servaient
alors de lecteurs, et, parmi mes domestiques, je ne souf-
frais pas qu'un seul fût illettré. Souvent encore, une fois
ma leçon donnée au Dauphin, jaccourais à Paris le soir et
même la nuit close: puis, après avoir employé une grande
partie de la nuit à feuilleter les livres de ma bibliothèque, à
faire des recherches et des extraits, je revenais à mon
poste. Ce travail dura dix ans. Cependant il me fallait con-
former ma vie à la vie agitée de la cour, changer de rési-
dence à chaque instant, courir les routes et n'être jamais
dans la même place. Que le lecteur, s'il est ami des Lettres
et de l'étude, se figure combien il est facile pour l'esprit,
au milieu de ces allées et venues continuelles et de ces
agitations du jour et de la nuit, de s'appliquer aux médita-
tions qui sont le fruit de la tranquillité! -
PREMIÈRES LECTURES. 27
n'ayanl point encore appris à écrire, si je voyais
quelqu'un ouvrir et lire une lettre, je pensais com-
bien il me serait agréable de communiquer et de
causer de même avec un camarade*. »
Et plus loin- :
« Mon but principal était d'acheter des livres....
Jaccourus donc bien vite à Paris et plus vite encore
chez les libraires. Mais Targ'ent que j'avais destiné
à m'approvisionner dans leurs boutiques fut bientôt
épuisé.... Tout l'argent que j'avais pu ramasser, en
le dérobant à mes autres plaisirs, les libraires de la
rue Saint-Jacques me l'enlevaient jusqu'au dernier
sou. D'où il advint que, durant toute cette époque
de ma jeunesse, mon escarcelle, presque toujours
vide, ne logeait que des araignées. Au contraire,
ma bibliothèque était si bien remplie, qu'elle n'avait
pas son égale dans tout le pays, ni pour le choix, ni
pour le nombre des livres. Ce choix consistait dans
les écrivains de l'antiquité, qu'avant tout j'avais
voulu posséder. D'ailleurs, je n'attachais pas la
moindre importance à la reliure, qu'elle fût en par-
chemin ou en maroquin; je laissais ce luxe aux
publicains et aux banquiers. Plus tard, quand je
pus me rendre la justice de n'avoir point amassé
tant de livres par une vaine ostentation, mais uni-
quement pour en faire usage, je me souciai peu de
1. HiET, op. cit., i»p. 9-10.
2. Op. rit., p. 7,1.
28 LE LIVRE.
les entretenir propres. Si je trouvais, en les lisant,
quelque chose qui valût la peine d'être noté,
soit pour la correction du texte, soit pour l'éclair-
cissement des passages, je le notais à la marge.
Une pensée toutefois m'obsédait : ce travail de
tant d'années, me disais-je, cette masse de vo-
lumes rassemblés à si grands frais pour le plai-
sir ou l'aliment de mon esprit, seront dispersés un
jour ', ou retourneront dans les boutiques des
libraires, ou tomberont dans les mains des sots.
Cette idée m'épouvantait, et, pour empêcher qu'elle
1. Les mésaventures arrivées à la bibliotlièque de Jacques
de Tlîou avaient fortement donné à réflécliir à Huet . Voici
ce qu'il écrit à ce propos [op. rit., pp. 2'A-2~ih) : « J'étais en
bons termes avec de Thou depuis quelques années. Il vint
chez moi, l'air triste et se plaignant fort de la difficnlté des
temps. Bref, il me demanda si je croyais pouvoir persuader
au roi d'acheter sa bibliothèque pour le Dauphin. « Elle
'■ n'est pas, me dit-il. absolument indigne de cette haute des-
" lination, soit à cause du choix des livres, soit à cause de
« leur nombre et de leur beauté. « Je lui promis que la pro-
position en serait faite au roi et à Colbert. Ce qui eut lieu,
mais sans succès. Le roi répondit qu'il avait une biblio-
thèque assez considérable, dont le Dauphin pouvait faire
usage. De Thou, frustré de son espoir, chercha d'autres
acheteurs; mais il les trouva froids ou marchandeurs, et sa
bibliothèque resta invendue jusqu'à sa mort. Alors (je le
dis à la honte de la littérature) elle fut offerte par les héri-
tiers à si bas prix, que les ouvrages qui la composaient et
dont la reliure seule, ainsi que de Thou me l'avait affirmé,
avait coûté cent mille livres, ne furent pas même vendus le
tiers de cette somme. J'en achetai quelques-uns <jui font
aujourd'hui l'ornement principal de ma bibliothèque Je
n'en déi)lore pas moins la dispersion d'un si magnifique
PREMIERES LECTURES. 29
ne s^e réalisât, je pris une mesure dont il sera parlé
dans la suite '. »
trésor littéraire et linsuffisance des précautions qu'avait
prises Jacques de Thou pour la conserver. Jappris par là
quel serait, à coup sûr. le sort de ma bibliolliè([ue, si je ne
me mettais aussitôt en mesure de le prévenir (1691). Cette
pensée étant l'objet de ma préoccupation constante, il me
parut que le meilleur moyen de la conserver à toujours dans
son intégrité était de la donner à (jueique solide établisse-
ment religieux où les Lettres fussent particulièrement culti-
vées, d'abord afin d'en pouvoir jouir ma vie durant, ensuite
afin qu'après ma mort elle ne soit ni divisée ni confondue
avec d'autres, ni échangée en partie, ni transportée ailleurs
([ue là où elle était, sous prétexte den rendre l'accès plus
facile à ceux qui lisent et qui étudient, ou pour tout autre
motif. Sil en était autrement, la donation serait nulle, et
mes héritiers ou leurs descendants rentreraient dans leurs
droits. Et, pour perpétuer la mémoire de ces conditions, je
les fis graver en lettres capitales sur une tablette de marbre,
qui, placée dans un endroit élevé et bien apparent de la
bibliothèque, attirait immédiatement les regards. Elles
furent acceptées par les Jésuites de la maison professe de
Paris, à qui. je la donnai, et par le révérend père général.
L'acte en fut passé devant notaire. »
1. Cette mesure, comme on vient de le voir dans la note
précédente, et comme il a été dit dans notre tome I, page 155.
consista à léguer cette vaste bibliolhèciue aux Jésuites de
la rue Saint-Antoine, où demeuiait et où est mort Huet, et
où se trouvait la maison professe de cet ordre. Huet, qui
tenait avant tout à ce <iue ses livres ne fussent pas disper-
sés, avait introduit dans son testament une clause por-
tant <iue, dans le cas où la Société de Jésus « cesserait
d'exister en France, ses héritiers à lui pourraient réclamer
cette partie de la succession .. Ai)rès la suppression des
Jésuites (1762-171)4), « le legs fut déclaré nul juridiquement,
et la bibliothèque fit retour aux héritiers du prélat par un
arrêt du Conseil de juillet 1763. Elle a passé depuis en masse
dans la Bibliothèque du Roi ■-. (S.\inte-Belve, Causeries du
lundi, t. II, p. 108, n.l.)
30 LE LIVRE.
Ne quittons pas Tévêque Huet sans rappeler l'in-
fluence qu'eurent, sur son caractère et sa santé, sa
vie studieuse et sédentaire, son absorbante et exclu-
sive passion pour les livres et la lecture *.
« ... Puisque j'ai commencé de donner l'histoire
de mes études, j'ajouterai ceci, que je suis plein de
reconnaissance pour la grâce singulière que j'ai
reçue de Dieu, ayant été formé par lui de telle sorte,
que, non seulement pendant que j'étais jeune et
vigoureux, mais encore depuis que je suis aflaibli
par l'âge, je n'ai jamais senti la moindre fatigue de
mes lectures continuelles, de mon existence séden-
taire, et du prolongement de mes veilles. Jamais je
ne succombai à l'ennui; jamais la pâleur de l'oisi-
veté ne flétrit mon visage ; je quittais mes livres
toujours frais et dispos, même après six ou sept
heures de contention d'esprit. Souvent même alors
j'étais gai et chantais à moi et aux Muses, contraire-
ment à la plupart qui quittent le travail tristes et
épuisés. Il me paraît donc que la race des médecins
ne fait pas preuve d'un grand jugement, lorsqu'elle
pose en principe général que les forces du corps
s'affaiblissent dans l'inaction, se nourrissent et se
fortifient par le mouvement. Combien ai-je connu
d'hommes de lettres qui arrivèrent avec une santé
ferme jusqu'à la dernière vieillesse! Je voyais sou-
1. Cf. supni, l. I, i)p. 150-151, ce que dit à ce sujet l'abbé
d'Olivet.
PREMIÈRES LECTURES. 31
vent, étant jeune, le docte Jacques Sirmond, alors
presque centenaire, mais dont le corps était sain,
quoiqu'il ne lui donnât point dexercice. Je le trou-
vais, pour ainsi dire, couché parmi ses livres, rare-
ment sorti, et ne prenant de relâche (si l'on peut
employer ce mot dans le cas dont il s'agit) que ce
qu'en exigeaient ses entretiens avec ses amis sur des
matières sérieuses et de littérature. Combien ai-je
vu de vieillards décrépits, mais en bonne santé,
suivre le barreau, ou passer leurs jours dans la
pieuse, uniforme et constante tranquillité du cloître !
Combien d'artisans dont la vie est recluse ! Au con-
traire, que de laboureurs, de chasseurs, de voya-
geurs, d'hommes de cheval, de maîtres d'armes, de
maîtres de danse et autres, dont les professions
exigent du mouvement, qui, fatigués, usés avant le
temps par un exercice continuel, livrent à la vieil-
lesse un corps infirme et impotent * ! »
Au début de ses Confessions ^, Jean-Jacques
Rousseau (1712-1778) évoque en ces termes les inef-
façables souvenirs de ses premières lectures, faites
à Genève, en compagnie de son père : « Je ne sais
comment j'appris à lire; je ne me souviens que de
mes premières lectures et de leur effet sur moi :
c'est le temps d'où je date sans interruption la
1. IIlet, op. cit., pp. '25-26.
2. Partie I, livre I. (Tome \, pp. .jIo-ôIG. Pari.'*, Hachette,
1804, 8 vol. iii-IO.)
32 LE LIVRE.
conscience de moi-même. Ma mère avail laissé des
romans; nous nous mîmes à les lire après souper,
mon père et moi. Il n'était question d'abord que de
m'exercer à la lecture par des livres amusants; mais
bientôt lintérêt devint si vif, que nous lisions tour
à tour sans relâche, et passions les nuits à cette
occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu'à
la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant
le matin les hirondelles, disait, tout honteux : « Al-
« Ions nous coucher; je suis plus enfant que toi »...
Plutarque surtout devint ma lecture favorite. Le
plaisir que je prenais à le relire sans cesse me guérit
un peu des romans ; » etc.
Dès son bas âge, Mme Roland (1754-1 795) témoigna
le goût le plus vif pour la lecture. Ainsi que son
maître Rousseau, elle ne sait non plus comment
elle apprit à lire :
« Vive sans être bruyante, et naturellement re-
cueillie, je ne demandais qu'à m'occuper, écrit-elle
dans ses Mémoires^ et saisissais avec promptitude
les idées qui m'étaient présentées. Cette disposition
fut mise tellement à profit que je ne me suis jamais
souvenue d'avoir appris à lire ; j'ai ouï dire que
c'était chose faite à quatre ans, et que la peine de
m'enseigner s'était, pour ainsi dire, terminée à cette
époque, parce que, dès lors, il n'avait plus été besoin
1. Tome III, pp. 11-12, et 23-2'.». (Paris, Bibliothèque natio-
nale, 1«C'J.)
PREMIÈRES LECTURES. 33
que de ne pas me laisser manquer de livres. Quels
que fussent ceux qu'on me donnait ou dont je
pouvais m'emparer, ils m'absorbaient tout entière,
et l'on ne pouvait plus me distraire que par des
bouquets. La vue d'une fleur caresse mon imagina-
tion et flatte mes sens à un point inexprimable; elle
réveille avec volupté le sentiment de l'existence.
Sous le tranquille abri du toit paternel, j'étais heu-
reuse dès l'enfance avec des fleurs et des livres :
dans l'étroite enceinte d'une prison, au milieu des
fers imposés par la tyrannie la plus révoltante,
j'oublie l'injustice des hommes, leurs sottises et mes
maux, avec des livres et des fleurs'....
« Avec les livres élémentaires dont on avait soin
de me fournir, j'épuisai bientôt ceux de la petite
bibliothèque de la maison. Je dévorais tout, et je
recommençais les mêmes lorsque j'en manquais de
nouveaux. Je me souviens de deux in-folio de Vies
des Saintu, d'une Bible de même format en vieux lan-
gage, d'une ancienne traduction des Guerres civiles
d'Appien, d'un Théâtre de la Turquie en mauvais
style, que j'ai relus bien des fois. Je trouvai ainsi
Ir Roman comique de Scarron et quelques recueils
de prétendus bons mots, que je ne relus pas deux
1. Cf. supra, l. I, pp. 12 et 141, le portrait de • Ihomme
heureux», tracé par Cicéron: S* horlum in biblioUieca habes,
décrit nihil : « Pour peu que nous ayons un jardin à côté de
notre Itibliothèque, — c'est-à-dire des fleurs et des livres, —
il ne manquera rien à notre bonheur. »
i.K i.ivuk.. — T. II. 5
34 LE LIVRE.
fois ; los Mémoires du brave de Pontis, qui m'amu-
saient, et ceux de Mlle de Montpensier, dont j'ai-
mais assez la fierté, et quelques autres vieilleries,
dont je vois encore la forme, le contenu et les
taches. La rage d'apprendre me possédait tellement,
qu'ayant déterré un Traité de l'Art héraldique, je
me mis à l'étudier ; il y avait des planches coloriées
qui me divertissaient, et j'aimais à savoir comme on
appelait toutes ces petites figures : bientôt j'éton-
nai mon père de ma science en lui faisant des obser-
vations sur un cachet composé contre les règles de
l'art; je devins son oracle en cette matière, et je ne
le trompais point. Un petit Traité des Contrats me
tomba sous la main ; je tentai aussi de l'apprendre,
car je ne lisais rien que je n'eusse l'ambition de le
retenir; mais il m'ennuya, je ne conduisis pas le
volume au quatrième chapitre.
« La Bible m'attachait, et je revenais souvent à
elle. Dans nos vieilles traductions, elle s'exprime
aussi crûment que les médecins ; j'ai été frappée de
certaines tournures naïves qui ne me sont jamais
sorties de l'esprit. Cela me mettait sur la voie
d'instructions que l'on ne donne guère aux petites
fdles ; mais elles se présentaient sous un jour qui
n'avait rien de séduisant, et j'avais trop à penser
pour m'arrêter à une chose toute matérielle qui ne
me semblait pas aimable. Seulement je me prenais
à rire quand ma grand'maman me parlait de petits
PREMIERES LECTURES. 35
enfants trouvés sous des feuilles de choux, et je
disais que mon Ave Maria m'apprenait qu'ils sor-
taient d'ailleurs, sans m'inquiéter comment ils y
étaient venus.
« J'avais découvert, en furetant par la maison,
une source de lectures que je ménageai assez long-
temps. Mon père tenait ce qu'on appelait son atelier
tout près du lieu que j'habitais durant le jour;
c'était une pièce agréable, qu'on nommerait un salon
et que ma modeste mère appelait la salle, propre-
ment meublée, ornée de glaces et de quelques ta-
bleaux, dans laquelle je recevais mes leçons. Son
enfoncement, d'un côté de la cheminée, avait permis
de pratiquer un retranchement qu'on avait éclairé
par une petite fenêtre ; là, était un lit si resserré
dans l'espace que j'y montais toujours par le pied,
une chaise, une petite table et quelques tablettes ;
c'était mon asile. Au côté opposé, une grande
chambre, dans laquelle mon père avait fait placer
son établi, beaucoup d'objets de sculpture et ceux
de son art, formait son atelier. .Je m'y glissais le
soir ou bien aux heures de la journée où il n'y avait
personne; j'y avais remarqué une cachette où l'un
des jeunes gens mettait des livres. J'en prenais un
à mesure ; j'allais le dévorer dans mon petit cauinet,
ayant grand soin de le remettre aux heures conve-
nables, sans en rien dire à personne. C'était, en
général, de bons ouvrages. Je m'aperçus un jour
36 LE LIVRE.
que ma mère avait fait la même découverte que moi;
je reconnus dans ses mains un volume qui avait
passé dans les miennes ; alors je ne me gênai plus,
et, sans mentir, mais sans parler du passé, j'eus l'air
d'avoir suivi sa trace. Le jeune homme qu'on appe-
lait Coursou, auquel il joignit le de par la suite en se
fourrant à Versailles instituteur des pages, ne res-
semblait point à ses camarades ; il avait de la poli-
tesse, un tact décent, et cherchait de l'instruction.
Il n'avait jamais rien dit non plus de la disparition
momentanée de quelques volumes : il semblait qu'il
y eût entre nous trois une convention tacite.
« Je lus ainsi beaucoup de voyages que j'aimais
passionnément, entre autres ceux de Renard, qui
furent les premiers ; quelques théâtres des auteurs
du second ordre, et le Plutarque de Dacier. .Je
goûtai ce dernier ouvrage plus qu'aucune chose que
j'eusse encore vue, même d'histoires tendres qui me
touchaient pourtant beaucoup, comme celle des
époux malheureux de La Bédoyère, que j'ai présente,
quoique je ne Taie pas relue depuis cet âge. Mais
Plutarque semblait être la véritable pâture qui me
convînt. Je n'oublierai jamais le carême de 1705
(j'avais alors neuf ans), où je l'emportais à l'égHse
en guise de Semaine sainte. C'est de ce moment que
datent les impressions et les idées qui me rendaient
républicaine, sans que je songeasse à le devenir'.
1. Nous avons vu, dan;5 noire tome I, l'affection parlicu-
PREMIERES LECTURES. 37
« Télémaque et la Jérusalem délivrée vinrent un
peu troubler ces traces majestueuses. Le tendre
Fénelon émut mon cœur, et le Tasse alluma mon
imagination. Quelquefois je lisais haut, à la de-
mande de ma mère : ce que je n'aimais pas ; cela
me sortait du recueillement qui faisait mes délices,
et m'obligeait à ne pas aller si vite; mais j'aurais
plutôt avalé ma langue que de lire ainsi l'épisode de
l'île de Galypso, et nombre de passages du Tasse.
Ma respiration s'élevait, je sentais un feu subit cou-
vrir mon visage, et ma voix altérée eût trahi mes
agitations. J'étais Eucharis pour Télémaque, et Her-
minie pour Tancrède; cependant, toute transformée
en elles, je ne songeais pas encore à être moi-même
quelque chose pour personne; je ne faisais point de
retour sur moi, je ne cherchais rien autour de moi;
Hère et l'enthousiasme témoignés en faveur de Plutarque
par Henri IV, par Montaigne, Vauvenargues, Alfieri, etc.
Donnons encore ici quel([ues topiques appréciations du
grand historien et moraliste de l'antiquité. " Plutarque, c'est
vraiment V Encyclopédie des anciens. » (Grimm, ap. Sainte-
Beuve, Causeries du lundi, t. VII, p. 514.) « Plutarfiue, le
^^'alter Scott de l'antiquité. » (Micmelet, BUAe de l'Huma-
nité, p. 180.) " Plutarque est le plus curieux des répertoires.
C'est une de ces ruches de réserve où presque tout le miel
de l'antiquité a été déposé. Ce qui a paru de plus grand
dans l'esprit humain s'y montre à nos yeux, et ce que les
hommes ont lait de meilleur nous y sert d'exemple. La
sagesse antique est là tout entière. Plutarque a été le bré-
viaire de toules les grandes âmes du xvi" siècle, le siècle
qui en a le plus compté. • (Bardoux, le Magasiti pittoresque,
février 1887, p. 42.)
38 LE LIVRE.
j'étais elles et je ne voyais que les objets qui exis-
taient pour elles; c'était un rêve sans réveil....
« Ces ouvrages dont je viens de parler firent place
à d'autres, et les impressions s'adoucirent; quelques
écrits de ^ oltaire me servirent de distraction. Un
jour que je lisais Candide, ma mère s'étant levée
d'une table où elle jouait au piquet, la dame qui fai-
sait sa partie m'appela du coin de la chambre où j'é-
tais et me pria de lui montrer le livre que je tenais.
Elle s'adresse à ma mère qui rentrait dans l'apparte-
ment, et lui témoigne son étonnement de la lecture
que je faisais; ma mère, sans lui répondre, me dit
purement et simplement de reporter le livre où je
l'avais pris. Je regardai de bien mauvais œil cette pe-
tite dame, à figure revèche, grosse à pleine ceinture,
grimaçant avec importance, et depuis oncques je n'ai
jamais souri à Mme Charbonné. Mais ma bonne
mère ne changea rien à son allure fort singulière,
et me laissa lire ce que je trouvais, sans avoir l'air
d'y regarder, quoiqu'en sachant fort bien ce que
c'était. Au reste, jamais livre contre les mœurs ne
s'est trouvé sous ma main ; aujourd'hui même je ne
sais que les noms de deux ou trois, et le goût que
j'ai acquis ne m'a point exposée à la moindre tenta-
tion de me les procurer.
« Mon père se plaisait à me faire de temps en
temps le cadeau de quelques livres, puisque je les pré-
férais à tout; mais, comme il se piquait de seconder
PREMIÈRES LECTURES. 39
mes goûts sérieux, il me faisait des choix fort plai-
sants, quant aux convenances; par exemple, il me
donna le traité de Fénelon sur l'éducation des filles,
et l'ouvrage de Locke sur celle des enfants; de ma-
nière qu'on donnait à l'élève ce qui est destiné à di-
riger les instituteurs. Je crois pourtant que cela
réussissait très bien, et que le hasard m'a servi
mieux peut-être que n'auraient fait les combinaisons
ordinaires. »
Le poète des Mois, .Jean-Antoine Roucher (1745-
I79i), dit, de son côté, en s'adressant à son père' :
« Je n'oublierai jamais ces jours de mon enfance, où,
me menant avec vous dans des promenades solitaires,
vous m'entreteniez du génie précoce de Pascal et du
Tasse, et me faisiez lire la vie de ces deux grands
hommes- Grâces à vous, mon cœur palpitait déjà au
nom de la gloire. Je n'oublierai jamais qu'à ces pre-
mières lectures, vous fîtes bientôt succéder celles de
Télémaque et de la Jérusalem délivrée. Quel charme
je trouvais à ces deux ouvrages! »
Benjamin Franklin (1706-1790), dans ses Mémoi-
res, nous parle ainsi de ses premiers livres : « Dès
mon enfance j'étais passionné pour la lecture, et
j'employais à acheter des livres tout l'argent qui me
venait dans les mains. J'étais très amateur de voya-
ges. Ma première acquisition fut les Œuvres de
\. Les Mois, poème on douze chants. Dédicace, t. I, sans
pagination. (Paris, Quiliian, 1770.^
40 LE LIVRE.
Bunyan on petits volumes séparés. Je les revendis
ensuite pour être à même d'acheter les Collections
historiques de Burton. C'étaient de petits livres de
colporteurs, à fort bon marché, formant en tout qua-
rante volumes. La petite bibliothèque de mon père
était presque toute composée d'ouvrages de polé-
mique religieuse. Je les lus presque tous. J'ai sou-
vent regretté que, à une époque où j'étais dévoré
d'une telle soif de m'instruire, il ne me fût pas tombé
sous la main des livres mieux appropriés à mes
goûts, puisqu'il était décidé que je ne serais pas
théologien. Parmi ces livres étaient les Vies de Plu-
tarque : je les lus avec avidité.... Cette passion
livresque détermina enfin mon père à faire de moi
un imprimeur*.... »
Sur Stendhal (Henri Beyle, 1783-1842), M. Albert
Collignon nous conte les détails suivants- : < Son
père, qui allait souvent seul à la campagne, avait sa
bibliothèque dans son domaine de Claix, à deux
lieues de Grenoble. Cette bibliothèque était toujours
fermée. Mais Henri ayant découvert le lieu où il met-
lait la clef, l'ouvrit quelquefois, et trouva moyen de
s'emparer de la Nouvelle Héloïse et de Grandisson:
il lisait ces deux romans, les yeux pleins de larmes,
L Benjamin Franklin. Autobwijrapliie, Irad. Éd. Laboii-
laye, pp. 0-10. Taris, IlacheUe, 1887.)
2. VArl et la Vie de Steiullint, pp. 5.Vr>0.-( Paris, dermer-
Baillière, 1868.)
PREMIÈRES LECTURES. ^1
dans un galetas, où il se livrait en toute sécurité à
ce plaisir délicieux.
« Dès l'âge de dix ans, il avait en germe cette pas-
sion de lecture qui devint plus tard si ardente. Tous
ses biographes s'accordent à lui reconnaître ce pré-
coce et secret penchant pour les livres. Il les aimait
d'autant plus qu'il fallait les lire en cachette et qu'il
avait bien de la peine à les découvrir. Dès qu'il put
sortir seul, un de ses premiers actes d'indépendance
fut d'en acquérir pour lui-même, en toute propriété.
Un louis d'or de vingt-quatre livres, lentement amas-
sées, était toute sa fortune d'enfant. Il l'échangea
contre les œuvres complètes de Florian, et il faut
lire dans les souvenirs de son jeune camarade,
M. R. Colomb, le récit des sensations délicieuses que
leur firent éprouver la lecture d'Estelle, Galatée,
Gonzalve, Numal etc. »
Dans ses Confidences^ Lamartine (1790-1861)) parle
en termes aussi émus qu'émouvants de ses premières
lectures : «... Mon père tient un livre dans la main.
Il lit à haute voix. .J'entends encore d'ici le son mâle,
plein, nerveux et cependant flexible de cette voix qui
roule en larges et sonores périodes, quelquefois in-
terrompues par les coups du vent contre les fenêtres.
Ma mère, la tète un peu penchée, écoute en rêvant.
Moi, le visage tourné vers mon père et le bras ap-
1. Livre III, iv, pp. .12-5"»; livre IV, vu, p. '.■>; livre VI, v
pp. 112-lir). (Paris, Michel Lévy. i85,j.)
42 . LE LIVRE.
puyé sur un de ses genoux, je bois chaque parole,
je devance chaque récit, je dévore le livre dont les
pages se déroulent trop lentement au gré de mon
impatiente imagination. Or quel est ce livre, ce pre-
mier livre dont la lecture, entendue ainsi à l'entrée
de la vie, m'apprend réellement ce que c'est qu'un
livre, et m'ouvre, pour ainsi dire, le monde de l'émo-
tion, de l'amour et de la rêverie?
« Ce livre, c'était la Jérusalem délivrée, la Jérusa-
lem délivrée traduite par Lebrun.... Ainsi le Tasse,
lu par mon père, écouté par ma mère avec des
larmes dans les yeux, c'est le premier poète qui ait
touché les fibres de mon imagination et de mon cœur.
Aussi fait-il partie pour moi de la famille universelle
et immortelle que chacun de nous se choisit dans
tous les pays et dans tous les siècles, pour s'en faire
la parenté de son âme et la société de ses pensées'.
a J'ai gardé précieusement les deux volumes ; je
les ai sauvés de toutes les vicissitudes que les chan-
gements de résidence, les morts, les successions, les
partages apportent dans les bibliothèques de famille.
De temps en temps, à Milly, dans la même chambre.
L C'est ce que Sénèque a dit. dans son traité Z)e la Brièveté
de la Vie, xv (cf. supra, 1. 1, p. 15) : ■■ Nul n'a eu le privilège
de se choisir ses aïeux, dit-on tous les jours; c'est le sort
(jui les donne. On se trompe : riiomnie jteut désigner à qui
il devra sa naissance. Il va des familles de nobles génies :
à laquelle veux-tu appartenir? Choisis, et non seulement son
nom. mais ses richesses seront les tiennes. »
PREMIERES LECTURES. 43
quand j'y reviens seul, je les rouvre pieusement ; je
relis quelques-unes de ces mêmes strophes à demi-
voix, en essayant de me teindre à moi-même la voix
de mon père, et en m'imag-inant que ma mère est là
encore avec mes sœurs, qui écoute et qui ferme les
yeux. Je retrouve la même émotion dans les vers du
Tasse, les mêmes bruits du vent dans les arbres, les
mêmes pétillements des ceps dans le foyer; mais la
voix de mon père n'y est plus, mais ma mère a laissé
le canapé vide, mais les deux berceaux se sont chan-
gés en deux tombeaux qui verdissent sur des collines
étrangères! Et tout cela finit toujours pour moi par
quelques larmes dont je mouille le livre en le refer-
mant....
«( Le goût de la lecture m'avait pris de bonne
heure. On avait peine à me trouver assez de livres
appropriés à mon âge pour alimenter ma curiosité.
Ces livres d'enfants ne me suffisaient déjà plus ; je re-
gardais avec envie les volumes rangés sur quelques
planches dans un petit cabinet du salon. Mais ma
mère modérait chez moi cette impatience de con-
naître ; elle ne me livrait que peu à peu les livres,
et avec intelligence. La Bible abrégée et épurée, les
Fabh'< de La Fontaine, qui me paraissaient à la fois
puériles, fausses et cruelles, et que je ne pus jamais
apprendre par cœur*, les ouvrages de Mme de Genlis,
1. Sur ia sévérilé de Lamartine à l'égard de La Fonlainej
cf. supra, t. I, pp. 244-2i6.
44 LE LIVRE.
ceux de Berquin, des morceaux de Fénelon et de
Bernardin de Saint-Pierre, qui me ravissaient dès ce
temps-là, la Jérusalem délivrée, Rohinson, quelques
tragédies de Voltaire, surtout Mérope, lue par mon
père à la veillée : c'est là que je puisais, comme la
plante dans le sol, les premiers sucs nourriciers de
ma jeune intelligence....
«... Outre ces livres instructifs vers la lecture des-
quels mon père dirigeait sans alïectation ma curio-
sité, j'en avais d'autres que je lisais seul. Je n'avais
pas tardé à découvrir 1 existence des cabinets de lec-
ture à Mâcon où on louait des livres aux habitants
des campagnes voisines. Ces livres, que j'allais cher-
cher le dimanche, étaient devenus pour moi la
source inépuisable do solitaires délectations. J'avais
entendu les titres de ces ouvrages retentir au col-
lège, dans les entretiens des jeunes gens plus avan-
cés en âge et en instruction que moi. Je me faisais
un véritable Éden imaginaire de ce monde des idées,
des poèmes et des romans qui nous étaient interdits
par la juste sévérité de nos études.
« Le moment où cet Éden me fut ouvert, où j'en-
trai pour la première fois dans une bibliothèque cir-
culante, où je pus à mon gré étendre la main sur
tous ces fruits mûrs, verts ou corrompus de l'arbre
de science, me donna le vertige. Je me crus introduit
dans le trésor de l'esprit humain....
« ... Je dévorais toutes les poésies et tous les
PREMIÈRES LECTURES. 45
romans dans lesquels l'amour s'élève à la hauteur
dun sentiment, au pathétique de la passion, à
l'idéal d'un culte éthéré. Mme de Staël, Mme Cottin,
Mme Flahaut, Richardson, l'abbé Prévost, les
romans allemands d'Auguste Lafontaine, ce Gessner
prosaïque de la bourgeoisie, fournirent, pendant des
mois entiers, de délicieuses scènes toutes faites au
drame intérieur de mon imagination de seize ans....
Je vivais de ces mille vies qui passaient, qui Ijril-
laient et qui s'évanouissaient successivement devant
moi, en tournant les innombrables pages de ces
volumes plus enivrants que les feuilles de pavots....
< Mais ce qui me passionnait par-dessus tout.
c'étaient les poètes, ces poètes qu'on nous avait,
avec raison, interdits pendant nos mâles études,
comme des enchantements dangereux qui dégoûtent
du réel en versant à pleins flots la coupe des illu-
sions sur les lèvres des enfants.
« Parmi ces poètes, ceux que je feuilletais de pré-
férence n'étaient pas alors les anciens, dont nous
avions, trop jeunes, arrosé les pages classiques de
nos sueurs et de nos larmes d'écolier. Il s'en exha-
lait, ({uand je rouvrais leurs pages, je ne sais quelle
odeur de prison, d'ennui et de contrainte, qui me les
faisait refermer, comme le captif délivré qui n'aime
pas à revoir ses chaînes; mais c'étaient ceux qui ne
s'inscrivent pas dans le catalogue des livres d'étude,
les poètes modernes, italiens, anglais, allemands.
46 LE LIVRE. ■
français, dont la chair et le sang sont notre sang et i
notre chair à nous-mêmes, qui sentent, qui pensent, ;
qui aiment, qui chantent, comme nous pensons, i
comme nous chantons, comme nous aimons, nous j
hommes des nouveaux jours : le Tasse, Dante, Pé-
trarque, Shakespeare, jNlilton, Chateaubriand, qui
chantait alors comme eux, Ossian surtout.... »
Nous avons vu' que Henri Heine (1797-1856),
aimait Don Quichotte « jusqu'aux larmes ». C'était
le premier livre qu'il avait lu après avoir appris
à prononcer assez couramment ses lettres, dès
l'éveil de son intelligence. « Je me souviens très
exactement, écrit-il^ du jour où je quittai la maison
à la dérobée et m'enfuis au jardin de la cour pour
lire Don (Juichotte sans être dérangé. C'était un beau
jour du mois de mai; le rossignol chantait douce-
ment les louanges du printemps, qui l'écoutait tran-
quille et souriant aux premiers feux du matin.... Je
m'assis sur un banc de pierre couvert de mousse,
dans Vallée des Soi/pirs, et je réjouis mon petit cœur
des grandes aventures du hardi chevalier.... Et je
n'oublierai jamais le jour où je lus le tragique duel
dans lequel mon chevalier devait lomber si triste-
ment. C'était par une sombre journée; de vilains
nuages couraient dans le ciel gris, les feuilles jaunies
1. ToineL page '281.
'2. Reiscbihler, np. Louis Dlcros. Henri Heine et son temps,
p. i"). (Paris, Didol. 1886.') Cf. aussi le Magasin pittorest/ne,
février 1887, p. 0").
PREMIÈRES LECTURES. 47
tombaient des arbres, les rossignols ne chantaient
plus depuis longtemps, — et mon cœur se brisa
lorsque je lus comment le noble chevalier gisait à
terre, tout étourdi et meurtri, et comment, sans re-
lever sa visière, et comme s'il parlait du fond de la
tombe, il dit au vainqueur, d'une voix faible et
épuisée : « Dulcinée est la plus belle dame du monde,
« et moi le plus malheureux chevalier de la terre;
« mais il est contraire à l'honneur que, par faiblesse,
« je consente à nier cette vérité : frappe donc avec
« ta lance, chevalier! »
Et le vainqueur, ce fier et superbe paladin dont
l'écu porte l'éblouissante image de l'aslre de Diane,
ce chevalier de la Blanche-Lune qui fait mordre la
poussière à Rossinante et à son noble et héroïque
maître, n'est, en réalité, qu'un petit bachelier de
village*.... « Je ne connaissais pas encore l'ironie que
Dieu a mise dans le monde, » ajoute Heine, qui s'est
bien rattrapé depuis et amplement dédommagé de
cette ignorance première.
Silvio Pellico (1789-1854), le prisonnier du Spiel-
berg, évoque ainsi, dans un de ses poèmes-, le sou-
venir de SCS jeunes années et de ses premières lec-
tures :
îCervantks, Don Oi""c/*o</c, seconde parlie, chap. lxiv
et Lxv, liad. Louis Viardot; t. II, pp. 450 et siiiv.
'2. Silvio Pellico, Poésies. Appendice à « Mes Priions ■> :
(tuvres de Silvio PcUiro, Irad. Antoine de Latour. pp. 5(1."-
504. (Paris, Charpentier, i8Gi.)
48 LE LIVRE.
« Où est ma jeunesse? que sont devenues les
heureuses années de Famour sur les bords du
Rhône? où est le temps où je revenais aux doux
pénates de la famille, et ma fenêtre ouverte au
souffle tempéré du vent des Alpes? où sont ces glo-
rieux poètes qui, à Milan, me couronnaient du lau-
rier des Muses? où est la gloire, où sont les applau-
dissements qui accueillaient mon nom sur la scène?
et maintenant où sont mes dix années dans les fers?
« De retour dans ma patrie, après avoir été ense-
veli vivant dans une nuit si profonde, je me replon-
geai dans la douceur de ces tendres affections, que
le malheur n'avait pu interrompre: je payai d'abord
le tribut de mes prières et de mes larmes aux êtres
si chers que le trépas m'avait ravis, puis je retour-
nai aux œuvres immortelles qui jadis avaient été le
charme et l'amour de mes veilles.
« Et souvent ma main tremblante se pose sur ces
livres poudreux, et je crois, en les ouvrant, renaître
aux jours studieux de ma jeunesse, et alors mes
larmes coulent. Je retrouve les marques laissées par
moi dans ces livres, à la page où je m'arrêtai sur une
pensée profonde, à celle où j'ajoutai aux sublimes
idées d'un auteur préféré le commentaire de l'erreur
ou celui de la vérité.
« Maintenant c'est avec d'autres impressions que
je vous regarde, ô livres autrefois tant aimés! Je suis
encore un poète, mais je ne saurais plus me pros-
PREMIÈRES LECTURES. 49
terner en idolâtre même devant un Homèi'e; si je
soupire encore en feuilletant les poèmes des maîtres,
ce n'est plus la magie de leurs grandes pensées qui
m'enchante. Plus d'un livre m'est cher, et cependant
en lui c'est lui rarement que je cherche : je me
cherche moi-même. »
Dans ses Lettres d'un Voijafjeur\ George Sand
(1804-1870) a, elle aussi, consacré une très poétique
page au souvenir de ses lectures d'enfance : « Un
livre a toujours été pour moi un ami, un conseil,
un consolateur éloquent et calme.... Oh! quel est
celui d'entre nous qui ne se rappelle avec amour
les premiers ouvrages qu'il a dévorés ou savourés !
La couverture d'un bouquin poudreux, que vous
retrouvez sur les rayons d'une armoire oubliée, ne
vous a-l-elle jamais retracé les gracieux tableaux
de vos jeunes années? N'avez-vous pas cru voir
surgir devant vous la grande prairie baignée des
rouges clartés du soir, lorsque vous le lûtes pour
la première fois, le vieil ormeau et la haie qui vous
abritèrent, et le fossé dont le revers vous servit de
lit de repos et de table de travail, tandis que la grive
chantait la retraite à ses compagnes, et que le
pipeau du vacher se perdait dans l'éloignement?
Oh! que la nuit tombait vite sur ces pages divines!
que le crépuscule faisait cruellement flotter les
caractères sur la feuille pâlissante! C'en est fait,
1. Pages 205-200. (Paris, Mi.hol LôvyMSO"..)
I.F. I.IVRK. T. II. 4
50 LE LIVRE.
les agneaux bêlent, les brebis sont arrivées à l'étable,
le grillon prend possession des chaumes de la
plaine. Les formes des arbres s'effacent dans le
vague de l'air, comme tout à l'heure les caractères
sur le livre. 11 faut partir; le chemin est pierreux,
l'écluse est étroite et glissante, la côte est rude;
vous êtes couvert de sueur, mais vous aurez beau
faire, vous arriverez trop tard, le souper sera com-
mencé. C'est en vain que le vieux domestique qui
vous aime aura retardé le coup de cloche autant
que possible; vous aurez l'humiliation d'entrer le
dernier, et la grand'mère, inexorable sur l'étiquette,
même au fond de ses terres, vous fera, d'une voix
douce et triste, un reproche bien léger, bien tendre,
qui vous sera plus sensible qu'un châtiment sévère.
Mais quand elle vous demandera, le soir, la confes-
sion de votre journée, et que vous aurez avoué, en
rougissant, que vous vous êtes oublié à lire dans un
pré, et que vous aurez été sommé de montrer le
livre, après quelque hésitation et une grande crainte
de le voir confisqué sans l'avoir fini, vous tirerez en
tremblant de votre poche, quoi? Estelle et Némorin,
ou Robinson Crusoél Oh! alors la grand'mère sourit.
Rassurez- vous, votre trésor vous sera rendu ; mais
il ne faudra pas désormais oublier l'heure du souper.
Heureux temps ! ô ma Vallée noire ! ô Corinne ! ô
Bernardin de Saint-Pierre! ô l Iliade l ôMillevoye!
ô Atala ! ô les saules de la rivière ! ô ma jeunesse
PREMIÈRES LECTURES. 51
écoulée! ô mon vieux chien qui n'oubliait pas Fheure
du souper, et qui répondait au son lointain de la
cloche par un douloureux hurlement de regret et de
gourmandise ! »
Citons encore ces éloquentes et évocatrices rémi-
niscences de Charles Delon (1839-1900), dans son
Histoire d'un livret : « 0 mes promenades errantes,
mes libres lectures à travers bois! 0 mes chers
livres, mes amis et mes compagnons! Le bon plai-
sir, si vous saviez, les douces heures! Ce sont là
mes meilleurs souvenirs de ce temps (de mon en-
fance). Et comme je me les rappelle! Il me semble
({ue je vois encore l'étroit sentier le long des blés,
les chemins creux remplis d'ombre fraîche ; l'arbre
au pied duquel j'étais quand je lus telle phrase qui
me frappa, me fit comprendre tant de choses que je
n'avais jamais comprises ; la pierre moussue où
j'étais assis quand je lisais cette page qui m'en-
chanta tellement que je la relus cinq fois de suite,
et que je la sais encore tout entière par cœur aujour-
d'hui.... »
1. Page 10. (Paiiri, Hachette, 1898; 0' édit.)
III
DIVERSES FAÇONS DE LIRE
L'ART DE PARCOURIR
EXTRAITS, NOTES ET RÉSUMÉS
DE LECTURES
ANNOTATIONS MANUSCRITES
SUR LES LIVRES
Nous n'avons pas à nous occuper ici de la lecture
à haute voix : cet art, que le médecin romain Celse
(P' siècle av. J.-C.) classait parmi les exercices salu-
taires à la santé ', et qui est d'une incontestable impor-
tance pour notre sujet même, pour la compréhension
et le « savourement » des livres, est tout spécial, et
les règles qu'il comporte relèvent d'un autre genre
d'études*. Nous nous bornerons à rappeler que les
sons de la voix aident puissamment à graver les pen-
sées dans la mémoire, et que « rien ne nous éclaire
plus que l'étude à haute voix, sur les défaillances
du style,... sur la fausseté des sentiments expri-
més^ ». Notons aussi que « la parole est un encou-
1. r.f. LiTTRÉ. Médcinne et Médecins, p. I.")9.
2. Sur ces règles et ce< principes, on peut notamment con-
sulter les deux agréables petits volumes d'Ernest Lecouvk,
l'Art de la lecture et la Lecture en action. Paris. Helzel, s. d.)
ô. Ernest Legouvé, la Lecture en action, p. 1-26.
DIVERSES FAÇONS DE LIRE. 53
rarement* », et que, selon la remarque de Doudan,
a elle donne aux pensées, outre la précision, l'auto-
1. Comme preuve tle <■ l'encouragement - donné par la
parole, citons l'exemple du poète et philosophe anglais
Pope (1688-1 74i), qui « ne composait jamais rien d'intéres-
sant sans être oblige de déclamer longtemps à haute voix,
et de s'agiter en tous sens |)our exciter sa verve •>. (Xavier
DE Maistre, Expé'lilinn noclnme (tulour de ma rltaniOre,
chap. VII, 1). 118; Paris, Bernardin Déchet, 1864.) Et Xavier
de Maistre ajoute : « Jessayai à l'instant de l'imiter (Pope).
Je pris les poésies, d'Ossian et je les récitai tout haut, eji
me promenant à grands pas pour me monter à l'enthou-
siasme. Je vis, en effet, que cette méthode exaltait insensi-
blement mon imagination, et me donnait un sentiment
secret de capacité poétique, dont j'aurais certainement pro-
filé pour composer... ••,etc. « Relire, chaque matin, même au
liesoin se réciter à haute voix certaines pages favorites
d'auteurs classiques.... Chaque malin, pendant une ou deux
demi-heures, il faut commercer avec les modèles, afin de
se tenir l'oreille et la main constamment habituées au son
l>ur et au i)ur tour de la langue française •> : tel est le con-
seil donné •< à un journaliste ■■ par J.-J. Weiss [V Intermédiaire
des chercheurs et curieux, 30 sejitembre 1897, col. 422 et 425).
Comme exemple de <• mise en train >> de certains écrivains,
citons encore : le poète nu B.\rtas (I544-ir)90), qui, « pour
faire sa fameuse description du cheval, galopait et gamba-
«lait des heures entières dans sa chambre, contrefaisant
ainsi son objet » (Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II.
p. 4!)4); l'ornithologiste Guéneau de MoNTDÉLiArsD (1720-178.')),
qui avait •• l'habitude singulière de commencer presiiue
toutes SCS journées par un madrigal ou par une chanson ».
habitude qu'il conserva jusfju'à ses derniers instants (Notice
sur Guéneau de MonlhéVmvd, Morceaux choisis de Buff'on... et
de Guéneau de Monthéliard, p. 504; Paris, Dezobry, 1848). Et
n'est-ce pas ce pince-sans-rire de Stendhal (1785-1842) qui
recommandait d'avoir soin, chaque matin, avant de prendre
la plume et pour se mettre en goût de bon style, de lire
quelques articles du Code? — M. Gustave Moup.avit (Napo-
léon bibliophile, Revue biblio-iconographique, février 1904,
54 LE LIVRE.
rilé. Ceux qui font un travail pénible, les bûcherons
et les boulangers, s'excitent eux-mêmes par la voix*. »
Quant à « se faire lire », le même maître es livres
et es lettres ne recommande pas ce mode de lecture,
qu'il préfère laisser aux malades et aux aveugles :
« Rien, observe-t-iP, ne ressemble moins à lire que
se faire lire; on dirait un air dont l'accompagnement
ne va pas; chacun a sa manière d'accompagner in-
térieurement ce qu'il lit. »
Atteint de maux d'yeux, et se trouvant dans la
nécessité de recourir à des lecteurs, alors qu'il était
en garnison à Reims, en 1759, Vauvenargues (1715-
1747) écrit^ : « J'ai pris deux hommes pour me faire
la lecture, un le matin, et un autre le soir. Ils défi-
gurent ce qu'ils lisent; je leur donnai, l'autre jour,
les Oraisons funèbres de Rossuet, dont l'éloquence
est divine, et ils coupaient, par le milieu, les plus
belles périodes; je faisais du mauvais sang (sic),
mais il me fallait prendre patience; cela vaut encore
mieux que rien '. »
p. 09) nous apprend que Napoléon « aimait à lire à liauto
voix », surtout des tragédies, celles notamment dont il savait
de grandes tirades par cœur, Cinna, le Cid, la Mort de César.
i. DouDAN, ap. Albert Collignon, Noies et réflexions d'un
lecteur, p. 16.
2. DouDAN, Lettre!., t. IV, p. 204.
3. Lettre au marquis de Mirabeau, 29 août 1759 : Vauve-
nargues, Œiivref. posthwiies et œuvres inédites, Correspon-
dance, p. 148. (Paris, Furne, 1857.)
4. Cf. une citation, que nous donnons plus loin (p. li";,
emi)runléc à M. Gustave Mouravit {le Livre et la Petite Bi-
DIVERSES FAÇONS DE LIRE. 55
Sainte-Beuve, grand lettré et fervent liseur, lui
aussi, ne dédaignait cependant pas de recourir, pour
ses lectures, à ses secrétaires : « J'ai reçu la Cocarde
blanche^ écrivait-il en juin 1868 à Louis Ulbach'. Je
la lirai ou me la ferai lire selon mon habitude....
Cette manière de lire est un peu lente, mais elle est
aussi agréable que sûre. »
Dans maints couvents et collèges, il était — et il
est sans doute encore — d'usage de charger un des
bliothèque cVamnteur, p. 162), et dont le début concerne le
point en question ici, la lecture à haute voix : « Qu'un lec-
teur malhabile entreprenne de vous lire une belle œuvre :
si ses hésitations, ses intonations fausses, la rudesse de son
organe, la gaucherie de son interprétation, brisent constam-
ment vos efforts pour être attentif, et émoussent en vous,
si l'on peut dire, le sentiment de la lecture, le plaisir que
vous vous étiez promis ne deviendra-t-il pas un supplice?
et quel prolit rapporterez-vous de ce labeur? ■•
1. Correspondance, t. II, p. ô^l. Dans l'appendice du
tome \\ des Nouveaux Lundis, p. 437 (" Mes Secrétaires »),
Sainte-Beuve explique les motifs qui l'ont contraint à recou-
rir à d'autres yeux (jue les siens : ■■ ... Dans la modeste con-
dition où je vis, c'était déjà un grand luxe que d'en avoir
un (secrétaire), et je n'y ai été amené d'assez bonne heure
que par une faiblesse de vue et comme une tendresse
d'organes qui se lassait aisément et m'obligeait à user d'au-
trui. Il y a plus de vingt-cinq ans déjà que, considérant
que les soirées sont longues, que la plus grande difficulté
pour l'homme qui vit seul est de savoir passer ses soirées,
je me suis dit qu'il n'y avait pas de manière plus douce et
plus sûre pour cela ([ue l'habitude et la compagnie d'un bon
livre. Mais comme mes yeux se refusaient à toute lecture
de longue haleine, surtout à ces dernières heures de la
journée, j'ai dû songer à me procurei- de bons lecteurs, et
j'en ai trouvé.... >•
56 LE LIVRE.
assistants de faire, durant les repas et à tour de rôle,
une lecture à haute voix. Nous avons vu' que Char-
lemagne aimait à se faire lire, pendant son dîner, le
livre de saint Augustin, lo Cité de Dieu, et que saint
Louis, au contraire, préférait à la lecture à table
ou en sortant de table « une bonne causerie » -. Vol-
taire, lui, ne partageait pas cette préférence : « Je
me fais lire... les Serinons de Massillon à mes
repas^.... J'aime à me faire lire à table: les anciens
en usaient ainsi, et je suis très ancien, » écrit-il à
d'ArgentaH.
Sur les lectures faites à haute voix et en public,
le cardinal Mauhy (1746-1817)^ donne ces sages con-
seils : « Tous les juges du bon goût ont observé que,
dans les lectures ordinaires de société, il faut, pour
en soutenir Tattrait, choisir plutôt des ouvrages
intéressants que des livres d'instruction. La vérité
satisfait en tout genre l'esprit d'un lecteur isolé.
Mais, dès qu'on est réuni, on veut être ému; et l'on
sent le besoin d'un intérêt progressif quand on en-
1. Supra, t. I, p. -lis.
2. Supr», t. I, ]). 91.
5. Lctti'O à d'Argental, 20 iiuii 1709 : Voltaire, Œuvres
eotnplèlea, t. VIII, p. 722. (Paris, édil. du journal le Siècle,
1870.)
4. Lollre du 7 juillet 1769; t. VIII, p. 729. (Première lellre :
deux lellresi de Voltaire au comte d'Argental jwrlent celle
même date.)
5. Essai sur l'éloquence de la chaire, xxxv, i)p. 162-165.
(Paris. Didol. 1877.)
DIVERSES FAÇONS DE LIRE. 57
tend lire, pour concentrer et fixer son attention, qui
n'est jamais et ne peut être qu'une préférence spon-
tanée qu'on accorde aux idées d'autrui sur les
siennes propres. Des écrits, d'ailleurs excellents,
mais froids et surtout abstraits, cessent de plaire,
quand ils subissent la redoutable épreuve d'une lec-
ture à haute voix dans un cercle. Un auteur para-
doxal, systématique, et même, selon le langage de
Montaigne, un peu prorc)<sif pour la conversation, y
réussit mieux que tant de idéaux traités inanimés,
qui ne lui fournissent aucun aliment. »
Doudan, pour revenir encore à lui, avait pris l'ha-
bitude de commencer les romans par la fin : « Je
vais droit au dénouement, disait-il, puis je reviens
sur mes pas. Je n'aime pas lire ces livres à surprises
le dos tourné, comme un condamné qu'on mène sur
une charrette à l'échafaud'. »
Quant aux recueils de maximes et de pensées, il
est à la fois plus agréable et plus profitable de les
lire, non d'une seule traite, mais par fragments, à
petites doses, de môme qu'on n'avale pas d'un seul
coup toute une boîte de pastilles, mais qu'on les
croque et savoure une à une-. « La seule manière
de lire un livre de pensées sans s'ennuyer, écrit à ce
1. Doudan, Lettres, l. I, ]). xxxiii.
2. Celte très judicieuse et jolie comparaison est de Jules
Llvallois {V Année d'un ermite, p. "w) : ■• ... Ses Pensées (de
.loul)erl) me foni l'e(Tet d'exquises pastilles; j'en croque deux
ou trois quand j'ai lu trop de romans modernes ».
58 LE LIVRE.
propos le prince de Ligne (1755-1814)*, c'estde l'ou-
vrir à tout hasard, et, après avoir trouvé ainsi sou-
vent ce qui intéresse, le fermer au bout d'une ou de
deux pages, et de méditer. Si on lit tout de suite,
on croit, comme après avoir passé en revue un por
tefeuille d'estampes, qu'on n'en a vu qu'une. »
Faut-il lire vite ou lentement? d'affilée et assidû-
ment, ou peu à peu, à petites doses? Cela dépend évi-
demment et du lecteur — de ses qualités visuelles-,
de sa puissance d'attention, du loisir dont il dis-
pose, etc., — et de ce qu'il lit, du genre et de l'im-
portance ou de l'attrait du livre qu'il tient en main.
Un ouvrage de philosophie ne se lit pas comme un
roman. Un livre est ennuyeux, il ne nous plaît pas.
on se contente de le parcourir; en le parcourant,
« on trouve quelquefois telle page qui vous fait reve-
nir avec plaisir sur les commencements: mais ne
parcourt pas qui veut: les personnes méthodiques
1. A p. Fep.tiallTj /es Amoureux du livre, p. 247.
2. Nous parlerons jjIus tard «les rapports de la vue avec
les caractères typographiques et avec la lecture. Disons
seulement ici que, le meilleur moyen de reposer les yeux
étant de regarder au loin, il est bon, lorsqu'on se sent la
vue fatiguée, d'interrompre peu ou prou sa lecture et fie
l)romener les regards au dehors, dans la rue, la campagne
ou le ciel.
LART DE PARCOURIR. 59
ont de la peine à s'y faire. Il est vrai qu'on peut
apprendre à parcourir méthodiquement* ».
Pour tous ceux qui vivent dans les livres, dans les
imprimés et les manuscrits, et y opèrent de fré-
quentes recherches, « l'art de parcourir » est indis-
pensable.
Le savant bibliothécaire florentin Magliabecchi
(1635-1714) « avait une manière particulière de lire
ou plutôt de dévorer les livres; quand un ouvrage
nouveau lui tombait sous la main, il examinait le
titre, puis la dernière page, parcourait les préfaces,
dédicaces, tables-, jetait un coup d'œil sur chacune
1. DouDAX, loc. cit.. l. III, p. Ô45. Cf. supra, t. I, p. 19.5.
'i. A propos des préfaces et des tables des matières, et
de leur importance au point de vue de la connaissance du
contenu des livres, voici quelques considérations, où la fan-
taisie et le badinage s'entremêlent au sérieux et à la vérité,
empruntées à Théoyihile Gautier (les Jeunes-France, pré-
face, pp. I et suiv. ; Paris, Charpentier, I880i : — -Je ne
sais si vous avez la fatuité de ne pas lire les préfaces, mais
j'aime à supposer le contraire, pour l'honneur de votre
es[)rit et de votre jugement... Moi, pour mon compte, et je
prétends vous convertir à mon système, je ne lis que les
préfaces et les tables, les dictionnaires et les catalogues.
C'est une précieuse économie de temps et de fatigue : tout
est là, les mots et les idées. La préface, c'est le germe : la
table, c'est le fruit : je saute, comme inutiles, tous les feuil-
lets intermédiaires. Qu'y verrais-je? des phrases et des
formes; que m'importe!... 11 en est des livres comme des
femmes : les uns ont des préfaces, les autres n'en ont pas;
les unes se rendent tout de suite, les autres font une longue
résistance; mais tout finit toujours de même... i)ar la fin.
Cela est triste et banal ; cependant que diriez-vous d'une
femme qui irait se jeter tout d'abord à votre tète?... La pré-
60 LE LIVRE.
des divisions principales, et avait alors assez vu pour
être en état de rendre compte non seulement de ce
face, c'est la pudeur du livre, c'est sa rougeur, ce sont les
demi-aveux, les soupirs étouffés, les coquettes agaceries,
c'est tout le charme.... O lecteurs du siècle! ardélions inoc-
cupés qui vivez en courant et prenez à peine le temps de
inoui'ir, plaignez-vous donc desi)réiaces qui contiennent un
volume en quelques pages, et ([ui vous épargnent la i)cinc
de parcourir une longue enfdadc de chapitres pour arriver à
l'idée de l'auteur. La préface de l'auteur, c'est le post-sciip-
tum d'une lettre de femme, sa pensée la plus chère : vous
pouvez ne pas lire le reste.... Je vous le proleste ici, afin
<iue vous le sachiez, je hais de tout mon cœur ce qui res-
semble, de près ou de loin, à un livre : je ne conçois pas à
quoi cela sert. Les gros Plutarque in-folio, témoin celui de
Chrysale, ont une utilité évidente : ils servent à«metlre en
presse, à défaut de rabats, puiscju'on n'en j)orte plus, les
gravures chiffonnées et qui ont pris un mauvais pli; on peut
encore les employer à exhausser les petits enfants qui ne
sont pas de taille à manger h table. Quant à nos in-octavo,
je veux que le diable m'emporte si l'on peut en tirer parti et
si je conçois pourquoi on les fait. Il a pourtant été un
temps où je ne pensais pas ainsi. Je vénérais le livre comme
un dieu; je croyais implicitement à tout ce qui était im-
primé; je croyais à tout, aux épilaphes des cimetières, aux
éloges des gazettes, à la vertu des femmes. O temps d'inno-
cence et de candeur! Je m'amusais comme une portière à
lire les Mystères cVUdolpIie, le Château des Pyrénées, ou tout
autre roman d'Anne Radcliffe; j'avais du plaisir à avoir
peur, et je pensais, avec Gray, que le paradis, c'était un
roman devant un bon feu*.... Le seul plaisir qu'un livre me
procure encore, c'est le frisson du couteau d'ivoire dans ses
pages non coupées; c'est une virginité comme une autre,
* Tliéopliile Gaulicr pousse ici la fantaisie jusqu'à dénaliirer le mot
(le Gray (et son nom aussi : il écril Greyi, qui estimait que « rester
nonclialamnient étendu sur un sofa et lire des romans nouveaux don
nait une assez l)onne idée des joies du paradis ». (Walter Scott,
Notice sur I.c Sage, ap. Sainte-Beuve, Cnuseries du lundi, (orne der-
nier (sans numéro). Table, p. 28.) Cf. in/'ra, chap. i.\, les Romans,
p. I'.i2.
LART DE PARCOURIR. 61
que le livre contenait, mais encore des sources où
l'auteur avait puisé' ».
« Les vieux routiers de l'art de lire, remarque
M. Paul Stapfei! (18iO-....)^, savent seuls tourner les
feuillets d'un livre quelconque avec une frémissante
impatience, parcourir du regard le champ entier
d'une page, ne point muser ni sommeiller ni se
perdre dans le fatras, aller droit à la perle, et, d'un
coup d'œil sûr, fondre sur la petite proie brillante
qui se cache en un coin. »
On citait, il y a une vingtaine d'années, un de ces
« vieux routiers », un ministres qui avait le talent,
en feuilletant les journaux et en y promenant son
regard, de toujours rencontrer tout ce qui pouvait
l'intéresser, de ne rien laisser échapper qui le tou-
chât, et de ne pas s'arrêter à autre chose, de ne pas
perdre un brin de temps.
S'il est des écrivains qui se formalisent de cette
rapide et irrévérencieuse façon de prendre connais-
sance de leurs œuvres, on en trouve aussi qui se
montrent pliis raisonnables et comprennent mieux
les choses. Agrippa d'AumoNÉ (l^ol-lOôO), par
et cela est toujours agréable à prendre. Le bruit des
feuilles tombant l'une sur l'autre invite immanquablement
nu sommeil, et le sommeil est, après la mort, la meilleure
chose de la vie. »
1. MicnAUD. BioQrapItie universelle, art. Magliabecchi.
2. .1/). Feiîtiallt, les Amoureux du livre, p. 2fl2.
ô. M. Jules D
62 LE LIVRE.
exemple, au début de son Hktoire universelle', con-
state, sans s'émouvoir, que certains de ses lecteurs,
peu charmés de tel ou tel passage de son récit,
« s'en dégoûtent et donnent du pouce au feuillet ».
Il en est, d'ailleurs, qui lisent uniquement comme
lisait GuEz de Balzac (1597-1654)^, « pour trouver de
belles sentences et de belles expressions à recueillir
et à enchâsser ».
C'était la méthode de Delille (1758-1813), qui se
gênait si peu pour plagier et piller ses confrères,
poêles ou prosateurs, anciens ou modernes. Il disait
quelquefois, après une lecture : « Allons, il n'y a
rien là de bon à prendre ». La prose surtout était
pour lui de bonne prise. Un jour qu'il venait de ré-
citer à Parseval-Grandmaison des vers dont l'idée
était empruntée à Bernardin de Saint-Pierre, ce que
Parseval avait remarqué et objecté : « N'importe,
s'écria Delille, ce qui a été dit en prose n'a pas été
dit^ ».
MoNTAiG.NE souvent lisait de cette même façon,
dans l'intention, plus ou moins avouée, de faire main
basse sur quelque sage maxime ou piquante re-
marque de Plutarque ou de Sénèque : « Je feuillette
à cette heure un livre, à celte heure un aullre, sans
1. Préface de la première édition, Appendice des.Wmoire.s-.
p. 2.")6. (Paris, Libiaiiie des bibliophiles, ISS'J.)
2. Cf. supra, t. I, pp. 120-150.
5. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, l. II, p. 100.
LART DE PARCOURIR. 63
ordre et sans desseing, à pièces descousues' ». « Les
abeilles pillotent deçà delà les fleurs; mais elles en
font après le miel, qui est tout leur; ce n'est plus
thym ni marjolaine : ainsi les pièces empruntées
d'aultruy, il (un enfant, le fils de la comtesse de
Gurson, — et c'est surtout ce qu'a fait Montaigne
lui-même) les transformera et confondra pour en
faire un ouvrage tout sien, à savoir son juge-
ment-.... »
Etienne Pasquier de même : « Tout ainsi que
l'abeille sautelle d'une fleur à autre, pour prendre
sa petite pâture dont elle forme son miel, aussi lis-je
ores l'un, ores un autre auteur, comme l'envie m'en
prend ^ » .
C'est le mot de Lucrèce :
Floriferis ut apes in sallibus omnia libant {ou limant),
Omnia nos itidem depascimur aurea dicta*.
\. Essaia, livre III, thap. ni; t. III, p. .'366. (Paris, Charpen-
tier, 1862.)
2. Montaigne, op. cil., livre I, chap. xxv; t. I, p. 205.
Z. Cf. suprn, t. I. pp. 121-122.
4. " De même que l'abeille recueille tout nectar dans les
prés en fleur, nous aspirons tout le suc de tes paroles
d'or. » {De la nature des choses, III, vers H-12; p. 145; Paris,
Lefèvre, 1845.) La même com])araison reparaît bien souvent
chez les anciens comme chez les modernes : cf. Horace
{Odes, IV, 2, trad. Panckoucke, p. H4; Paris, Garnier, 1866) :
" Ego, apis Matin.ne », etc. : •• Pour moi, semjjlable à
l'abeille du mont Malinus, qui va butiner laborieusement
sur le thym odoriférant, j'erre dans les bois et près des ruis-
seaux qui arrosent ïibur; et làj faible poète, je forge péni-
64 LE LIVRE.
Ce que le grammairien philosophe Dumarsàis
(1676-1756) paraphrasait ainsi : « Répandez-vous,
blemenl mes vers » ; et Sénèque {Lettres à Lucilius, 84, Irad.
Baillard. p. 24ô; Paris, Hachette, 1860) : - Imitons, comme
on (lit, les abeilles, qui voltigent çà et là, picorant les fleur»
j)roijre> à faire le miel, qui ensuite disposent et répartis-
sent tout le butin par rayons.... » ; et Plitarque (Comment
il faut lire les poètes, trad. Amyot, t. VIII, p. 100; Paris,
Bastien, 1784) : •• Or tout ainsi comme es pasturages l'abeille
cherche pour sa nourriture la fleur, » etc. (cf. supra, t. I,
p. I.j7, note). Gilles Ménage écrit (Ménagiana, ap. Fertiault
les Amoureux du livre, p. 255) : ■■ Entre tous les livres que
l'on lit, il y en a beaucoup où l'on ne trouve presque rien
de bon. En cela il faut imiter les abeilles; elles voltigent
sur toutes les fleurs, mais elles ne tirent pas de toutes de
quoi faire du miel : •■ Apes in omnibus qua?runt, non ex
■• omnibus carpunt ». Et La Fontaine (Discours à Mme de
la Sablière: Œuvres, t. IX, p. 186; Paris, Hachette, 1892, Col-
lection des Grands Écrivains) :
Papillon (lu Parnasse, et semhlable aux abeilles
A f)ni le bon Platon compare nos merveilles,
Je suis chose IC-gère, et vole à tout sujet;
.Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet.
BoiLEAU (Discours au roi : Œuvres complètes, t. I, p. 55;
Paris, Hachette, 1867) :
Comme on voit au printemps la diligente abeille
Qui du butin des fleurs va composer son miel,
Des sottises du temps je compose mon fiel.
J.-B. Rousseau (Odes, III. i, à M. le comte du Luc : Œuvres
li/iiques, p. 160; Paris. Dezoljry, 18ô2) ;
Et. semblable à l'abeille en nos jardins éclose.
De différentes fleurs j'assemble et je compose
Le miel ((ue je produis.
Anilr('' C.hénier (Étctjies, l\ ; Poésies, j». 79; Paris, Charpen-
tier, 1801) ;
.\insi. bruyante abeille, au retour du matin,
Je vais changer en miel les délices du thym.
Et ces considéi-ations d'Edouard Charton (1807-1890) (Ir
L ART DE PARCOURIR. 65
comme des abeilles, dans le monde passé et dans le
monde présent ; vous reviendrez ensuite dans votre
ruche composer votre miel '. »
VoLTAmE butinait de même : « Je passe ma vie à
chercher des pierres précieuses dans du fumier,
écrit-il à la marquise du Deffand-, et, quand j'en ren-
contre, je les mets à part, et j'en fais mon profit:
c'est par là que les mauvais livres sont quelquefois
très utiles. »
L'archevêque de Reims Landiuot (1810-187 i) a élo-
quemment et fort bien développé cette même pensée,
cette comparaison du lecteur au chercheur et au
glaneur : « Lire vient d'un mot latin, ou plutôt pri-
Tabieau de Céhèg, noies, pp. 170-171; Paris, Hachette, 1882) :
« ...Ce pourrait être la devise des abeilles. S'il n'est pas
inutile de chercher parmi les animaux, nos « frères infé-
« rieurs ••, comme les appelle Michelet.des exemples à suivre,
je n'en connais aucun qui soit plus digne de notre attention
que celui de l'abeille. L'œuvre de sa vie est excellente et d'une
parfaite unité. Jamais le laborieux insecte ailé ne s'attanic
sur les plantes d'où il n'a rien à tirer de bon ; il les fuit. Quel-
quefois, dans un intérêt d'observation scientifique, on a
essayé de le tromper en plaçant sur son passage, dans les
parterres, des (leurs artificielles semblables à celles qu'elle
cherche ; non ! les abeilles ont plané au-dessus une seconde à
peine; leur mervedleux instinct leur a fait découvrir aussi-
tôt la supercherie. Il ny avait rien là jjour leur servir à
faire leur miel, et elles n'avaient pas de temps à perdre. •>
Etc., etc.
1. Jp.VoLTAiHE, le Philosophe pav M. Dumarsais.'.yoLTMv.K.
Œuvres complètes, t. IV, p. 7iO; Paris, édif. du journal .'e
Siècle, 1868.)
2. Lettre du 1" novembre 1775 : Œuvres complètes, t. VIII.
p. 926.
66 LE LIVRE
mitivemeiil dun mot grec, qui signifie « recueillir,
ramasser, faire la collecte s. Un jardinier se pro-
mène dans son verger, il recueille les fruits mûrs, et
les réunit dans ses greniers; le botaniste fait une
course à travers la campagne, il ramasse les fleurs
quil rencontre, les dispose d'abord sans ordre dans
une boîte qui saura les conserver fraîches et
intactes; de retour à la maison, il les classe et les
met en ordre, et leur donne à chacune une place
définitive. Ainsi, le lecteur sérieux se promène dans
le jardin des idées humaines; il voit, il ramasse, il
collige, il met d'abord comme en un seul faisceau
ces fleurs intellectuelles dans son esprit, puis il
les coordonne, il les dispose, et maintient chacune
au rang qu'il (qui?) lui convient'. »
Mais, d'une façon générale, on ne lit bien et avec
fruit que ce qu'on lit lentement, avec suite et mé-
thode. Il en est de la lecture comme de la nourri-
ture : pour bien digérer et s'assimiler aliments,
boissons et lectures, il faut les absorber, non glou-
tonnement, mais par degrés et à petits coups*.
Il est bon de varier ses lectures, et néanmoins de
ne pas lire au hasard et sans ordre : « Une lecture
uniforme profite, une lecture diversifiée réjouil.
Lectio certa prodest, varia delectat. Je lis souvent
1. A}). Jean Dahche, Essai sur la lecture, pp. 49-50.
'2. Cf. Albnt CoLLioNON. A'o/f'.N- cl Réflexinm rVun lecteur,
p. 10.
l'art de parcourir. 67
Hippocrate, Galien, Fernel, Riolan et d'autres illus-
tres patrons de ma profession, écrit le médecin Gui
Patin' : voilà ma lecture uniforme, voilà mon profit.
Je lis de temps en temps Horace, Sénèque. Ovide,
Juvénal, Tacite, Pline et autres auteurs, qui mêlent
utile dulci : voilà ma lecture diversifiée, voilà ma ré-
création; elle nest pas sans utilité. »
« Vous ne savez pas lire, disait un jour l'helléniste
BoissoNADE (1774-1857) à Mme de Trac} ^ Vous Usez
comme si vous mangiez des cerises. Une fois la lec*
turc faite, vous ne pensez plus à ce que vous avez
lu, et il ne vous en reste rien. Il ne faut pas lire
toutes sortes de cho.ses au hasard; il faut mettre
de Tordre dans ses lectures, y réfléchir et s'en
rendre compte. »
« Savoir lire, quelle science! s'écrie le chroni-
queur Edmond Texier (181()-1887)'. C'est interroger
un écrivain, c'est lui demander l'enseignement des
choses que l'on ignore, c'est discuter avec lui sur
tel point et le réfuter sur tel autre. On l'aborde
avec respect, mais sans parti pris ; on entre en
conversation intime avec lui, on se laisse aller, puis
on résiste, et si l'on se sent entraîné, tout va bien. Le
1. Ap. Albert Collignox, la Relig-ion des Lettres, p. 156.
■1. Ap. S\iyTE-BEV\E,Causcries du lundi, i.XlU, pp. 195-190.
'). Les choses du temps présent, Petites Satires, p. ^Gl. (Paris
Iletzel, s. ci. [1862J.) Sur la rareté des gens « qui savent
lire ■', cf. supra, t. I, pp. 189-190, l'opinion de Gœthe, de
Voltaire, de Sainte-Beuve, etc.
68 LE LIVRE.
lecteur intelligent est comme cette fière déesse qui
n'accordait son amour qu'à l'homme robuste qui
l'avait terrassée. Mais il ne sait pas lire ni même
épeler, celui qui, prenant un livre, tourne page sur
page et ne s'arrête essoufflé qu'au dernier feuillet;
il se gorge de mots, l'idée lui échappe. Toute lec-
ture est un voyage d'agrément, un voyage à petites
journées, où l'on prend son temps et ses aises.
Voici un point de vue, conternplons-le ; voici un joli
bois, reposons-nous. »
« Tout livre qui passe sous nos yeux doit nous
instruire, nous avancer d'un degré, nous enrichir
de quelque chose, si médiocre que soit ce livre, si
inconnu qu'il soit. Ne lisez jamais un livre sans
prendre des notes, et, s'il est sérieux, résumez-le
par écrit....
« Prenez avec vous-même la résolution de ne
jamais laisser sortir de vos mains, sans profil, c'est-
à-dire sans résultat écrit, aucun livre lu, parcouru,
ou du moins sur lequel vos yeux se seront arrêtés
quelque temps. C'est peut-être un-moyen excellent
et pratique de tirer parti des moments pei'dus, qui
malheureusement sont les plus nombreux, même
dans une vie intelligente. C'est aussi un moyen de
porter immédiatement son attention sur les idées
vraiment substantielles et fécondes, qui, rares autant
.
EXTRAITS, NOTES ET RÉSUMÉS DE LECTURES. 69
qu'utiles, se peuvent trouver dans des lectures sans
ordre et décousues. Au bout de quelques minutes,
tout livre dont on ne pourra rien tirer qui vous fasse
penser sera rejeté comme vide et inutile, et voilà
encore un autre avantage de l'habitude que je con-
seille de prendre'. »
Prendre des notes, la mémoire humaine est si
courte, si fugitive, qu'il n'y a pas d'autre moyen à
employer pour qui veut garder trace de ses lectures.
Pline l'Ancien, comme nous l'apprend son neveu,
« faisait toujours des remarques et des extraits de
ses lectures, et n'a jamais rien lu sans extraire^ ».
« Pour subvenir un peu à la trahison de ma mé-
moire, et à son défault, si extrême, nous avoue
Montaigne^ qu'il m'est advenu plus d'une fois de
reprendre en main des livres comme récents et à
moi incognus, que j'avais lu soigneusement quelques
années auparavant, et barbouillé de mes notes, j'ai
pris en coustume, depuis quelque temps, d'adjouler,
au bout de chaque livre (je dis de ceulx desquels je
ne me veulx servir qu'une fois), le temps auquel j'ai
achevé de le lire, et le jugement que j'en ai retiré en
gros, » etc.
« On n'apprend jamais rien quand on ne fait que
1. All)ert CoLLiGNON, la Religion des Lettres, pp. 194-107.
••2. " Nihil enini legil, quod non exccrperet » (Pline le
Jeune, Epistnlie. III, 5; t. I, p. 190; Paris, veuve Barbou, 1808.)
"». Essais, livre II, chap. x; t II, p. 2'26. (Paris, Charpen-
liei-, 1802.)
70 LE LIVRE.
lire; il faut extraire et tourner, pour ainsi dire, en
sa propre substance, les choses que Ton veut con-
server, en se pénétrant de leur essence. » Cest
Mme Roland, alors Manon Phlipon, qui donne ce
conseil', et elle avait soin tout d'abord de prêcher"
d'exemple : elle prenait beaucoup de notes et fai-
sait de longs extraits de ses nombreuses îlectures.
Une importante et très juste remarque a été for-
mulée par le chancelier Daguesseau (1G68-175I), re-
lativement au profit à tirer de ces annotations et
extraits : « La grande utilité, et le fruit solide de
ces sortes de travaux, n'est que pour celui qtil les
fait soi-même, qui se nourrit par là à loisir de toutes
les vérités qu'il recueille, et qui les convertit dans
sa propre substance-. »
Ces notes de lectures, les uns les inscrivent sur
des cahiers ou des registres; d'autres, sur des feuilles
\. Ap. Sainte-Beuve, Portrailii de fetnmrs. p. 107.
2. Daguesseau, Instruct.ions sur les études propres ;i for-
mer un magistrat, I, Œuvrer choifties, p. 218. (Paris. Didot.
1871; in-18.) A propos do cette « pâture spirituelle que nous
recevons par la lecture ■>, Joseph de Maistre (les Soirées de
Saint-Pélershourg, t. H, ]>. 09; Lyon, Pélagaud, 1870) constate
que, dans cette opération, " chaque esprit s'approprie ce
qui convient plus particulièrement à ce qu'on pourrait appe-
ler son tempérament intellectuel, et laisse échapper le reste.
De là vient que nous ne lisons pas du tout les mêmes
choses dans les mêmes livres; ce qui arrive surtout à l'aulre
sexe compaié au nôtre, car les femmes ne lisent |)oint
comme nous. ■■ Cf. aussi supra, t. I, pp. 156-108. des citalions
de Gabriel Xaudé, de Sénèque. de Plutarque, etc.. relatives à
celte même •• pâture spirituelle ».
EXTRAITS. NOTES ET RÉSUMES DE LECTURES. 71
séparées, sur des fiches. Celte dernière méthode est
de beaucoup la meilleure; elle permet de classer ces
documents par catégories et laisse toute liberté de
rangerifient. On était jadis d'un avis contraire, et il
n'y a pas très longtemps, il n'y a guère qu'un demi-
siècle, que l'emploi des fiches est unanimement pré-
féré à celui des registres. Dans son Katechismus,
publié en I80O, le bibliographe allemand Petzholdt
(1812-i891)proscrit les catalogues sur fiches', aujour-
d'hui universellement employés, à l'exclusion des
autres. Parmi les adversaires des fiches, on compte
aussi le chancelier Daguesseau, qui, dans les con-
seils adressés à son fils sur la « manière de faire des
extraits » de ses lectures-, objecte qu'avec des fiches,
« il faut avoir toujours devant soi une multitude de
feuilles ou de cartes détachées; et le cabinet d'un
homme de lettres devient bientôt ou l'antre de la
sibylle, dont les feuilles turbata volant rapidis ludi-
bna ventis, ou la boutique confuse et dérangée d'un
Cartier ». Selon lui, la méthode « la plus courte et
la plus simple esl d'écrire tout de suite (sur un
cahier ou recueil) les choses qui nous paraîtront
mériter d'être extraites, et de marquer à côté de
chaque extrait, sur une grande marge, la matière à
laquelle il doit être rapporté ».
1. Cf. Graesel. Manuel de Bihliolhéconomie, p. 2.54, Irad.
Jules Laude. (Paris, Weller. 1897.)
2. Op. cit., p. 289.
72 LE LIVRE.
Machiavel (14G9-1 550), évoquant ce mot de Dante:
« H n'y a point de science, si Ion ne relient ce qu'on
a entendu », nous apprend que, dans ses conversa-
tions avec les anciens, c'est-à-dire ses lectures des
Latins et des Grecs, il note tout ce qui lui paraît
« de quelque importance' ».
Sur le pasteur David Ancillon (1617-1692), et ses
façons de lire et de mettre à profit ses lectures,
nous trouvons dans Bayle ^ les détails suivants :
« Ancillon lisait toutes sortes de livres, même les
anciens et les nouveaux romans. Il n'y en avait
aucun, dont il ne crût qu'on pouvait faire quelque
profit; il disait souvent ces paroles, qu'on attribue à
Virgile : Aurwn ex stercore Ennii coUigo.... Mais il
ne s'attachait proprement qu'aux ouvrages impor-
tants, qu'aux choses sérieuses. Il mettait une
immense différence entre la* lecture des livres qu'il
ne voyait, comme lui-même le disait, que pour ne
rien ignorer, et la lecture de ceux qui étaient utiles
à sa profession. 11 ne lisait les uns qu'une seule
fois, et en courant, perfunctoric, et, comme dit le
proverbe latin : sicut cani>^ ad Nilum bibens et
fugiens: mais il lisait les autres avec soin et avec
application. Il les lisait plusieurs fois : la première.
1. Lcllre à Francesco Velloii : Œuvres littéraires, p. 456.
(Paris, Charpentier, s. d.)
■■2. Dictionnaire Itistorique et critique, art. Anriilon. l. II.
pp. 7:2-73. (Pari?, Desoer, 1820.)
EXTRAITS, NOTES ET RÉSUMÉS DE LECTURES. 73
disait-il, ne servait qu'à lui donner une idée géné-
rale du sujet, et la seconde lui en faisait remarquer
les beautés.... II barrait les livres en les lisant, et
mettait à la marge des renvois à d'autres auteurs,
qui avaient traité les mêmes matières, ou qui avaient
dit des choses qui se rapportaient à celles qu'il
lisait.... Il changeait quelquefois de lecture, et ce
changement lui tenait lieu de repos. »
La comtesse d'Albany (1752-1824)) aimait à se
rendre compte, « la plume à la main, de la plupart
de ses lectures" ».
« Il faut faire des notes et des extraits, quand on
veut lire avec fruit, » écrit Mirabeau (17411-1791) à
Sophie-.
« Le seul moyen de tirer un bon parti de
mes lectures serait d'en faire des extraits raison-
nés, » note, dans son journal, l'historien Michelet
(1798-1874) \
Et Joseph DE Maisthe (1754-1821)' :
« ...Vous voyez d'ici ces volumes immenses cou-
chés sur mon bureau. C'est là que, depuis plus de
trente ans, j'écris tout ce que mes lectures me pré-
sentent de plus frappant. Quelquefois je me borne
\. Sainte-Becve, Nouveaux Lundla, l. V, p. 423.
2. Lettres cVamourde Mirabeau, p. lOi. (Paris, Garnior, 1874.)
3. Mon Journal, 1820-182Ô, p. 200. (I-'aris, Marpon ol Flam-
marion, 1888.)
\. Les Soirées de Sainl-Pélersbuurg, t. II, p. lil. (Lyon, Péia-
gaud,18"0.)
74 LE LIVRE.
à de simples indications; d'autres fois je transcris
mot à mot des morceaux essentiels; souvent je les
accompagne de quelques noies, et souvent aussi j y
place ces pensées du moment, ces illuminations
Koudaincx qui s'éteig-nent sans fruit si l'éclair n'est
fixé par l'écriture. Porté par le tourbillon révolu-
tionnaire en diverses contrées de l'Europe, jamais
ces recueils ne m'ont abandonné; et maintenant
vous ne sauriez croire avec quel plaisir je parcours
cette immense collection. Chaque passage réveille
dans moi une foule d'idées intéressantes et de sou-
venirs mélancoliques mille fois plus doux que tout
ce qu'on est convenu d'appeler plaisirs. Je vois des
pages datées de Genève, de Rome, de Venise, de
Lausanne. Je ne puis rencontrer les noms de ces
villes sans me rappeler ceux des excellents amis que
j'y ai laissés. » Etc.
« La lecture ne fut jamais pour Mme Swetchine
(1782-1857) un simple délassement, écrit le comte
DE Falloux (1811-1886)' : un livre ne sortait de
ses mains quannoté, commenté, copié quelquefois
presque dans son entier. La première date de ces
énormes extraits remonte à 1801, c'est-à-dire à sa
dix-neuvième année, seconde année de son mariage.
Ces recueils ne sont point des albums de luxe, ce
sont des cahiers de papier commun, couverts dune
1. Mme Swetchine, sa vie et ses œuvres, t. L pp. ">()-">".
Paris. Perrin. 1900.)
EXTRAITS, NOTES ET RÉSUMÉS DE LECTURES. 75
('•crituro fine et serrée, reliés poslérieiiremenl, ce
qu'alteslent des lignes engagées dans le dos de la
reliure, ou des mots emportés par la rognure des
marges. Ces volumes s'élèvent au nombre de trente-
cinq: en outre, d'autres ont été perdus. Les plus
petits sont in-8; treize sont in-4.
« Ce que ces livres représentaient pour Mme Swet-
chine d'intérêt ou d'émotion, nous le retrouvons,
par un rapprochement digne d'être noté, décrit par
le comte de Maistre, errant alors en Suisse, en Italie,
en Sardaigne, et qui ne devait connaître Mme Swet-
chine qu'à la dernière étape de sa longue expatria-
tion. « ^'ous voyez d'ici ces volumes immenses cou-
ï chés sur mon bureau, dit le comte de ]\Iaistre.
«t dans les Soirées de Saint-Pétersbourg. C'est laque,
<t depuis plus de trente ans, j'écris, » etc. [Voir la
citation ci-dessus, pages 7.")-74.]
« Pour Mme Swetchine, comme pour M. de Maistre,
ces volumineux extraits de lectures, c'étaient les
étapes successives qu'avait traversées son intelli-
gence. »
En passionné liseur et ibuilleur de livres, Gabriel
Pf.ignot (170)7-1841)) ne manquait pas non plus de
noter tout ce qui l'intéressait, tout ce qui le frap-
pait : dans une liste de ses œuvres inédites, publiée
en 1850, figure « le Mi/riobiblon frnnrais, résumé de
lecture, la plume à la main, pendant quarante-trois
ans, et pouvant former (]è< loi's douze n quinze
76 LE LIVRE.
volumes in-8' », ouvrage qui devait paraître avec
celle épigraphe loul à fail de circonslance : Alhis
olio phi'i invenire potest, ncmo omnin -.
« Lire, écrire, observer, penser, comparer, réflé-
chir, voilà ma vie, nous dil ^\. Alberl Collignon
(ISr»!)-....) ". Je suis avant loul un lecteur, un
curieux, un témoin attentif de mon temps. Philo-
sophe, j'aime à comprendre la raison des choses;
j'aime à dire ma manière de voir et à formuler mes
jugements. En lisant, j'ai mes préférences; mais,
depuis Homère jusqu'à M. Verlaine, depuis Cicéron
et César jusqu'à Frédéric II et à Napoléon, depuis
Aristote jusqu'à M. Zola, j'ai voulu tout connaître;
j'ai tout lu la plume à la main, en notant mes
remarques, mes réflexions et mes extraits. Mes
cahiers, si nombreux, sont le résumé de ma vie; ils
forment aujourd'hui toute une encyclopédie litté-
raire, morale, politique, \o .Dictionnaire critique d'un
homme de lettres. »
C'est qu'en effet la vie d'un véritable homme de
1. QuÉRARD, hi France lilléraire, arl. Pei^not, l. VII, p. 10.
Un autre fervent érudit, le célèbre bibliophile et collection-
neur F"rançois Marucelli (Ui2.'3-1715), laissa, à sa mort, un
index général, en 112 volumes in-folio, de toutes les ma-
tières traitées dans les ouvrages qu'il avait lus. « Ce vaste
répertoire, conservé en manuscrit à Florence, pourrait être
d'une grande utilité aux savants, dont il faciliterait les
recherches. » (Michaud, Biogmpliie universelle.)
'■1. J. SiMONNET, Essai sur la vie et les ouvrages de Gabriel
Pe-iynol, pp. 177 et s.
5. La Vie littéraire, p. (j.
EXTRAITS, NOTES ET RESUMES DE LECTURES. 77
lettres ne se compose pas seulement des livres qu'il
écrit et met au jour, mais de ceux qu'il lit; elle est
dans ses lectures, c'est-à-dire dans son instruction,
dans sa culture intellectuelle et morale, aussi bien
que dans ses propres ouvrages'.
<
« Il ne suffit pas de lire beaucoup, même avec
ordre et sélection, remarque, de son côté, le baron
Tanneguy de Wogan (1850-. ..)^ il fautencore tirer le
meilleur profit de ses lectures, c'est-à-dire retenir le
plus possible. La mémoire, si excellente qu'elle soit,
ne peut conserver qu'une relativement faible portion
de ce qu'on lui confie. Suppléez-y donc en prenant
des notes, beaucoup de notes, chaque fois qu'un
fait, une idée, une remarque vous frapperont, sur-
tout quand le livre qui vous occupera ne présentera
pour vos recherches ultérieures aucun point de
repère, tel qu'un index alphabétique, par exemple,
— et c'est malheureusement la majorité des cas, soit
par négligence de l'auteur, soit que le genre du
volume, poésie, roman, pièce de théâtre, etc., ne se
prête pas au contenu de ce précieux auxiliaire. »
En plusieurs endroits de son Manuel des gens de
lettres, le même écrivain insiste très vivement sur
l'utilité, « l'absolue nécessité », des index à la fin des
livres, et c est avec une conviction non moins pro-
fonde, c'est avec le plus chaleureux empressement
1. Cf. DoLDAN, Lettres, t. I. p. 77.
'2. Manuel des gens de lettres, p. 575.
78 LE LIVRE.
que nous souscrivons aux considérations suivantes :
« ...L'index analytique est absolument nécessaire
aux ouvrages d'histoire et de science. Un index dont
le besoin est urgent est celui de ce monunient
national qu'on appelle une Histoire de France. C'est
ainsi que les grandes *//îs^o<>es de France de Miche-
let et de Henri Martin sont dépourvues d'index*,
ce qui est vrairnent une lacune impardonnable
pour les éditeurs de ces grands ouvrages.
« Un savant allemand a été jusqu'à écrire :
« Faire un ouvrage érudit, surtout un ouvrage phi-
« lologique ou linguistique, sans un index très sûr
« pour trouver immédiatement un renseignement
« cherché, est un véritable assassinat littéraire. On
« se tue à fouiller dans les énormes volumes de
« Pott, un des plus grands investigateurs des
« langues indo-européennes-. Beaucoup pensent
« qu'il en a rendu compte à Dieu ! '" »
Un moyen, plus efficace que cette supposition
comminatoire extraterrestre, de contraindre les
\. M. Tanneguy de Wogan commet ici une erreur fla-
grante : tout un volume de l'Histoire de France de Henri
Martin, le tome XVH (Paris, Furne, 1865), est rempli par un
index alphabétique et analytique qui ne comprend pas moins
de 606 pages.
2. Aussi ne peut-on considérer que comme une hâblerie
ou une plaisanterie ce mot de Jacques Cujas : Cfuj Ubris sine
repertorio nescit. v.li nescit uli : « Qui ne sait se servir de
livres sans répertoire ne sait s'en servir » (Ap. Fertiallt,
les Amoureux du livre, p. 196.)
5. Baron Tanneguy de Wogan op. cit.. ]>. '294.
V
EXTRAITS, NOTES ET RÉSUMÉS DE LECTURES. 79
auteurs à joindre des tables alphabétiques à leurs
ouvrages, serait, comme voulait le demander au
Parlement, en 185(1, le chancelier d'Angleterre lord
Campbell, de priver de ses droits de propriélé litté-
raire tout écrivain qui publierait un livre sans index.
C'est M. A. DE BoiSLisLE (1855-..,.) qui nous conte ce
fait, dans son Avertissement aux Mérnoires de Saint-
Simon^, après avoir proclamé, lui^ussi, qu'un index
alphabétique est « l'accessoire obligé de toute
bonne, complète et commode édition ».
Nombre de liseurs et de travailleurs ne se con-
tentent pas de prendre des notes à la suite de leurs
lectures, ils inscrivent ces notes sur les marges
mêmes du volume, ils soulignent même des mots,
des lignes entières du texte : « ces sôulignures sont
des taches qui font du tort à la vente de louvrage,
constate en gémissant le libraire Sylvestre Boulahd
(^750-^8i9?)^ Ces notes ne sont que des taches
désagréables pour la plus grande partie des acqué-
reurs. »
Mais il est des bibliophiles qui ne considèrent pas
leurs livres uniquement comme des objets de spécu-
1. Tome I, page lxvi. (Paris. Hachette. 1879: Coller tion
des Grands Écrivains de la France.)
2. Traité élémentaire de bihliofjrnpliie, p. 77. (Paris, Bou-
lard, an XIII.)
80 LE LIVRE.
lation; il en est qui tiennent à s'en servir, qui
tiennent à les Ihe^ les ont achetés pour cela, et sans
aucune arrière-pensée de revente et de trafic. Pour
ceux-là, — et c'est à ces lecteurs que notre ouvrage
s'adresse de préférence, — les livres sont mieux que
des articles de parade et de luxe; ce sont des instru-
ments de travail, que nous avons certes le devoir de
soigner et de métiager, mais que nous avons aussi
le droit de rectifier et de compléter; ou plutôt ce
sont des collaborateurs, des compagnons, des amis,
que nous nous plaisons à consulter', mais dont
nous ne sommes pas tenus d'adopter sans réplique
tous les avis, avec lesquels nous avons licence de
douter et d'objecter, que nous contrôlons, reprenons
et amendons au besoin.
Le lecteur, qui veut mettre à profit, savourer et
conserver le fruit de ses lectures, doit forcément
marquer de quelque signe les passages qui le frap-
pent le plus, inscrire dans la marge, de côté, en tête
ou en pied, au crayon, — le crayon suffit, la plume
prendrait trop de temps, et le papier peut boire,
d'ailleurs, — telle remarque, telle critique, qui vous
vient à l'esprit, ou telle comparaison que cet endroit
1. Eh! depuis quand un livre est-il donc autre chose *
Oue le rêve d'un jour qu'on raconte un instant...;
Un ami qu'on aborde, avec le(|uel on cause.
Moitié lui répondant, et moitié l'écoutant?
(A. DE Musset, Namouna, II, 7 : Premières Poésies, p. 555;
Paris Charpentier, 1861 ; in-18.)
ANNOTATIONS MANUSCRITES SUR LES LIVRES. 81
vous suggère. Il n'est p"as question ici, bien entendu,
de ces annotations ou exclamations dont certains
commentateurs surchargeaient jadis les bas de pages
des ouvrages classiques : « Beau! » « Superbe! »
« Admirable! » « Sublime! » « Comme cela est vrai! »
« Comme cela est peint! » etc., de ce qu'on pourrait
appeler « les notes bètes » ; ce ne sont que « les
notes utiles » que nous approuvons et conseillons,
les rectifications d'abord, puis les rapprochements
et analogies de forme ou de fond, les objections, etc.
De cette façon et dans ce sens, c'est un charme que
d'annoter ses livres, et, pour le connaître et l'appré-
cier, ce charme, ainsi que nous en avertit l'érudit
bibliographe Gustave Brunet (1807-1896)', « il faut
la voir goûté ».
Je sais qu'il y a des livres si beaux, si splendide-
ment édités, qu'on n'ose appuyer le crayon sur
leurs pages et altérer la blancheur de leurs marges;
ceux-ci, regardez-les, contemplez-les, admirez-les;
mais ayez quelque autre édition de ces ouvrages, une
édition moins luxueuse et plus abordable, avec qui
vous puissiez converser et discuter. Ou bien, et pour
tout concilier, inscrivez vos notes, non dans les
marges, mais sur une fiche simple ou double, avec
renvois aux pages, et placez ensuite cette fiche en
tête ou en queue du volume. Il en est aussi qui font
interfolier leurs livres, c'est-à-dire intercaler une
1. Fantaisies bibliographiques, p. '264. (Paris, Gay, 18G4.)
LE I.IVKE. — T. ir. G
82 LE LIVRE. ^
page blanche entre chaque feuillet, et écrivent leurs
remarques sur celte page'. Mais nombre de tra-
vailleurs et de liseurs préféreront toujours se servir
des marges pour leurs annotations manuscrites.
Il n"est guère de véritable ami des livres et des
lettres qui ne l'ait commise, cette profanation, qui
nait perpétré ce prétendu crime d'annotation, et ne
se soit livré à cette muette mais délectable et très
profitable causerie. Le Tasse a annoté plus de cin-
quante de ses volumes. Aide et Paul Manuce, Sca-
liger, la reine Christine de Suède, avaient la même
« manie »^; Montaigne aussi ^; La Fontaine pareille-
ment'. « La signature de Jacques-Auguste de Thou
se lit sur quelques-uns des beaux volumes qui
1. C'est ce que faisait Fontanes : •■ ... Fonlanes avait sou-
vent passé sa journée à relire quelque beau passage de
Lucrèce et de Virgile ; à noter sur les pages blanches inter-
calées dans chacun de ses volumes favoris quelques ré- '
flexions plutôt morales que philologiques, quelques essais
de traduction fidèle, ■■ écrit. S.\inte-Beuve {Portraits Utlé-{
raires, t. II, pp. 291-292);, — Sainte-Beuve, qui ne se privait
pas, lui non plus, d'annoter ses livres, habitude qu'avait
aussi son père (cf. Jules Troudat, Essais critiques, p. 202;
et Jd.. Sainte-Beuve, Conférence faite le 11 décembre 190i :
Chronifjue des /à'res,- décembre 1904, p. 5 du tirage à part).
2. Cf. Ludovic L.\lanne, Curiosités bibliograplùr/ues, pp. 346-
547, où figurent encore d'autres noms d'annotateurs de livres.
.". Cf. supra, p. 69.
i. •' J'ai tenu, dit l'abbé d'Olivet, des exemplaires (de Plu- I
tarque et de Platon, qui avaient appartenu à La Fontaine) f
'■ ...ils sont notés de sa main à chaque page; •• et la plupart '
de ses notes étaient des maximes de morale et de politique, |
qu'il a semées dans ses fables. » 'Peignot, Manuel dit I
bibliophile, t. I. pp. 141-142.) '
ANNOTATIONS MANUSCRITES SUR LES LIVRES. 83
composaient sa fameuse bibliothèque.... Racine a
tracé le sien (son nom) avec des notes grecques,
latines ou françaises sur les marges des principaux
poètes dramatiques de l'antiquité.... Le docte Etienne
Baluze [originaire de Tulle] {Slep/tani(s Baluzius Tii-
lelmsi^) a souscrit de ces trois mots, d'une belle et
ferme écriture, chaque volume de sa nombreuse
bibliothèque. Le savant Samuel Bochart jetait ses
premières pensées et faisait, pour ainsi dire, son pre-
mier travail sur les ouvrages mêmes qu'il avait à
consulter.... [De] La M on noyé n'écrivait le sien (son
nom) que sous la forme d'un anagramme; on recon-
naît ses livres à cette devise : .1 Delio nomen, et aux
notes curieuses que sa plume leur confiait en traits
presque microscopiques, mais élégants et bien for-
més'. » Etc. Nous avons vu qu'Ancillon « barrait »
ses livres en les lisant, « et mettait à la marge des
renvois à d'autres auteurs- ».
Le célèbre évèque Huet figure aussi parmi les
annotateurs de livres''. Et Voltaire : « Ma coutume
1. Charles Nodier, A/e'/att^yres tires d'une peiile bibliollièque,
pp. 49-51. « La Monnoye, ce spirituel philologue, qui savait
unir à un goût des i)Ius prononcés ])Our la littérature
enjouée une érudition des plus solides, ligure au premier
rang des annotateurs de livres; près de cent vingt ouvrages
divers, qu'il avait ornés de sa jolie écriture, figurent au cata-
logue des livres de GIuc de Saint-Port (Paris, Praull, 17 il)). ..
(Gustave Brunet, Funlaisies bUjliu'jraplii(jiics, pp. ^OT-'iU.S.)
2. Cf. supra, pp. TS-T-Ï.
5. Cf. supra, p. 28 : « Si je trouvais, en les lisant (mes
84 LE LIVRE.
est d'écrire sur la marge de mes livres ce que je
pense d'eux' »: et Napoléon-, et le poète Lebrun-
Pindare, et Mirabeau, Morellet. Xaigeon. Alfieri,
Dulauro. Letronne, l'astronome Lalande, l'abbé
Mercier de Saint-Léger, l'abbé Rive, le moraliste
Joubert^', Paul-Louis Courier, les érudits Boisso-
nade et Éloi Johanneau, le bibliophile belge Van
Hulthem*, Charles Nodier^, Jacques-Charles Bru-
livres). quelque chose qui valût la peine d'être noté, soit
pour la correction du texte, soit pour l'éclaircissement des
paissages, je le notais à la marge. » (Huet, Mémoires, trad.
Charles Nisard, p. 57.)
1. Voltaire, lettre à Mme de Snint-Julien, 15 décembre
I70G : Œuvres complètes, t. \'I1I, p. 535.
2. A Sainte-Hélène, Napoléon lut en un an sf)ixante-douze
volume^i. Non seulement il dictait des notes, mais surtout
il écrivait abondamment sur les marges. « Ce goût, ce
besoin peut-être, de l'annotation, remontait loin dans les habi-
tudes de l'empereur: sa correspondance, durant son séjour
à Auxonne, de juin 1790 à avril 1791, nous pernaet de le
surprendre annotant tous les livres, dès lors fort nombreux,
qu'il parvenait à se procurer. » (Motravit, Napoléon biblio-
l)hile, Revue biblio-ic.onografjhique, mars 1904, p. 117.)
5. Cf. supra, t. I, pp. IS'i-lSô. ■■ Il (.loubert) lisait tout, et
la plupart des volumes de sa bibliothèque portent encore
les vestiges du passage de sa pensée : ce sont de petits
signes dont j'ai vainement étudié le sens, une croix, un
triangle, une fleur, un thyrse. une main, un soleil, vi-ais
hiéroglyphes que lui seul savait comprendre et dont il a
emporté la clef. » (Paul de Raynal, /" Vie et les Travaux de
M. J. Jouberl, en tète des Pensées de Jouberl. t. I, p. xlv ;
Paris, Didier, 18(V2.)
4. Cf. Larousse, Grand Diilionnaire, art. Hullhem (Van).
5. Nodier avait, paraît-il, une arrière-pensée en annotant
ses livres, celle d'en trafiquer et de leur donner une plus
value : ■< Nodier trouva fort bon de faire, pour son proi)re
ANNOTATIONS MANUSCRITES SUR LES LIVRES. 85
net', elc, etc., sans compter ce « Jamel le jeune,
(jui, au dire de Nodier précisément^ doit sa célé-
brité parmi les bibliophiles aux notes dont il aimait
à couvrir les gardes, les frontispices et les marges
de ses livres ». Quant au marquis de Paulmy, c'était
exclusivement sur les feuillets de garde qu'il inscri-
vait ses annotations, notamment l'analyse critique
qu'il avait coutume de faire de chacun des ouvrages
entrant dans sa l^ibliolhèque, et, « tout grand sei-
gneur qu il était, ses notices n'en sont pas plus bêtes ;
elles doublent même la valeur vénale de l'exem-
plaire, au lieu de la diminuer^ ».
Voilà pour calmer les craintes de maître Sylvestre
l^oulard.
compte, une petite spéculalion sur les livres annotés par
lui. ■• 'MocHAViT, le Livre et la Petite Bibliothèque d'amateur,
|). 156, n.) Lamennais se contcnlail d'apposer sa signature
sur ses livres pour en augmenter le ]irix : ■ M. de Lamen-
nais... a trouvé moyen, dans une occasion, de se moquer un
peu de l'innocente fantaisie de ceux qui, comme moi,
mettent du prix même à la simple signature d'un homme
célèbre. Ayant eu connaissance, lors de la première vente
de sa bibliothèque, en 1836, de cette petite manie des
amateurs, il écrivit, d'une écriture bien évidemment récente,
bien llamboyante, sur tous ses livres : F. de Lumemiais, afin
qu'ils se vendissent un peu mieux et un peu plus cher. ■•
'Tenant de Latour, Mémoires d'un bibliophile, p. 185.)
1. Voir sur ces noms et sur les « annotations manuscrites
sur les livres •-, Gustave Brunet, op. cit., pp. 25i-'268: et
Charles Nodier, op. cit., pp. 46-5G, où figurent encore d'au-
tres noms d'aimolateurs.
2. Ap. Gustave Brunet, op. cit., p. 251.
5. Jules Richard, l'Art de former une bibliothèque, p. ."51.
IV
DENOMBREMENT DES LIVRES
BEAUCOUP DE LIVRES OU PEU?
CHOIX DES LIVRES
LIRE BEAUCOUP OU BEAUCOUP RELIRE?
RELECTURES
Nous avons vu' que Sénèque et Pline le Jeune
sont d'avis que « la multitude des livres dissipe l'es-
prit », et que a beaucoup relire vaut mieux que lire
beaucoup de choses " : Multwn legendum esse, non
milita.
C'est aussi l'opinion de rEcclésiasle- : « Il n'y a
1. Tome I. pages 17 el 19.
2. Chap. XH, verset 12. Voici, comme simple curiosité,
quelques " dénombrements des livres existants ». Le premier,
publié en 1825, est dû à l'ingénieux el érudil Gabriel Pei-
f.NOT (Manuel du bibliophile, 1. 1, pp. 2-4, note). ■• Le curieux....
qui s'était occupé à chercber ce que nous appelions la pierre
philoso]jhale, c'est-à-dire le nombre approximatif des livres
qui ont été mis sous presse depuis l'origine de l'imprime-
rie jus(]u'à 1817, a revu ses calculs et les a continués jus-
qu'à 1822.... Voici lexposé sommaire de son travail, qui
nous parait plus curieux qu'utile. Il a d'abord puisé dans
Mailtaire, Panzer et les autres auteurs qui ont travaillé
sur les éditions du xv'' siècle, el y a trouvé un aperçu
de 42 000 ouvrages imprimés de 1436, ou plutôt 1450 [date
plus probable de l'invention de l'imprimerie], à 1530. Voilà
î ■
DENOMBREMENT DES LIVRES. 87
point de fin à multiplier les livres. » Et nul n'ignore
qu'au temps présent, si justement surnommé '< l'âge
pour le premier siècle. Passant ensuite au dernier siècle
(de 1750 à 182'2j, qui doit lui serur de base pour les cal-
culs des deux siècles intermédiaires, et se servant des ren-
seignements que lui ont fournis, sur le nombre de tous
les ouvrages publiés dans ce dernier siècle, les journaux
littéraires, les grands catalogues de librairie, ceux des foires
d'Allemagne, l'excellente Bibliographie de la France, etc.. etc.,
il a calculé par approximation que, de[)uis quatre-vingt-six
ans, c'est-à-dire depuis 1736, on a pu imprimer en totalité
environ 18Ô9 060 ouvrages : voilà pour le dernier siècle.
Restent les deux siècles intermédiaires ([ui vont de 1556
à 17.50. Ici les données étaient jtlus incertaines; aussi notre
calculateur a établi des proportions }jrogressives de vingt-
cinq ans en vingt-cinq ans. qui ont eu jiour premières bases
les produits du premier et du dernier siècle, et pour secon-
des bases les événements civils, politiques et religieux qui
ont pu, de temps en temps, donner plus d'activité à la presse,
comme nous l'éprouvons en France depuis plusieurs an-
nées ; de sorte qu'il a trouvé, pour le second siècle, 575 OUO ou
vrages; et, pour le troisième, 1225 000. Ainsi les quatre
siècles typographiques donnent le résultat suivant :
1'' siècle, de 1456 [1450] à 1556 . . . 42 000 ouvrages
2- siècle, de 1556 à 1650 575000 —
5' siècle, de 1650 à 1756 1225 000 —
4-- siècle, de 1756 à 1822 (incomplet;. 1850 060 —
Total 5 681000 ouvrages.
■< Voilà donc, pour les quatre siècles, un total de 5681960
ouvrages imprimés dans les différentes parties du monde.
Notre amateur suppose que chaque ouvrage, terme moyen,
peut être évalué à trois volumes, ce qui nous parait un peu
trop fort; et il porte le tirage aussi, terme moyen, à
300 exemplaires pour chacun. 11 en résulterait qu'il serait
sorti de toutes les presses du monde jusqu'à ce jour envi-
ron 5 515 764 000 volumes; mais, selon lui. les deux tiers
au moins de cette masse énorme ont été détruits, soit par
88 LE LIVRE.
du papier », dans ce sièc'.e où sévit, comme une
maladie nouvelle, « la stampomanie », la manie d'im-
un usage journalier, soit par des accidents, soit fjar l'im-
pitoyaijle couteau de l'épicier ou de la beurrière, qui, sem-
blable au glaive dHérode. s'abat chaque jour sur tant d'in-
nocents. 11 ne nous reste donc plus, pour nos menus
plaisirs, dans toutes les bibliothèques publiques et parti-
culières du monde, que 1 104 588 000' volumes. Notre calcu-
lateur ajoute que si tous ces volumes, auxquels il donne,
terme moyen, un pouce d'épaisseur, étaient rangés les uns
à côté des autres, comme dans un rayon de bibliothèque,
ils formeraient une ligne de 155il500 toises [valeur de la
toise : 1 mètre 949], ou de 7G70 lieues de poste. Nous ne
présentons ces résultats, — ajoute Peignol, — que pour
ce qu'ils valent, les considérant plutôt comme un jeu d'es-
prit que comme un calcul sérieux, puisqu'ils sont appuyés
sur des bases extrêmement vagues, et que la vérilicalioii
en est impossible. Ils nous paraissent un peu exagérés.
Cependant, lorsque l'on considère qu'il a été imprimé plus
de 56000 000 d'exemplaires d'un seul ouvrage, la Bible, et
plus de 0 000000 d'un autre ouvrage, Y Imitation de Jésus-
Christ: que la seule Société bii)li(iue britannique, de 1804 à
1820, a distribué à ses frais 2 617 268 Bibles ou Nouveaux
Testaments: que la Société biblique russe en a fait imprimer
en seize langues différentes, jusqu'en 1817 seulement, plus
de 196 000 exemplaires; «jue la Société biblique protestante
de Paris en a aussi publié une grande quantité, il faut
convenir que le nombre des livres en tous genres est d'une
telle immensité, qu'il devient incalculable. On en sera encore
plus convaincu quand on saura qu'il existe plus de 80000 ou-
vrages sur la seule histoire do France; le catalogue publié
en 1768, o volumes in-folio, en renferme déjà près de 49 000.
et il y en manque plus de 2000. ••
Le savant Daunou (1761-1840) a effectué un calcul, calcul
partiel, qui ne comprend que les livres publiés depuis l'in-
vention de l'imprimerie jusqu'en l'an 1500. ■• Il résulte d'un
travail très intéressant de M. Daunou, inséré dans le Bulle-
tin du bibliophile de 1842, page 596, dit Ambroise Fihmix-
DiDOT {Essai sur la typographie, col. 715), sur le nombre et la
DÉNOMBREMENT DES LIVRES. 89
primer et de s'exhiber, ils croissent et se multi-
plient de plus en plus.
nature des ouvrages publiés dans le xv siècle, qu'on peut
évaluer le nombre des éditions à 15 000, qui, à raison de
500 exemplaires par édition, donneraient environ 4000000 de
volumes [5900 000] répandus en Europe en 1501, sur lesquels
Daunou estime que les ouvrages de scolastique et de reli-
gion forment au moins les six septièmes, et les ouvrages
de littérature ancienne et moderne et de sciences diverses
un septième. •■ — Un autre calcul, apj>liqué à la même pé-
riode de temps, au xv siècle, et dû au bibliographe Petit-
R.\DEL 1756-18.56), fournit un total sensiblement plus élevé
et certainement exagéré : 5155000 volumes. (Cf. Paul Lacroix,
Edouard Fouiîmer et Ferdinand Seré, Histoire de Vimprimc-
rie, p. 100.)
De son côté, Charles Nodier (1780-1844) a failles remarques
suivantes {Mélanges de littérature et de critique^ ap. Fer-
TiACLT, op. cit., p. 350) : <• On a calculé ou supposé par
approximation que le nombre des livres que l'imprimerie a
produits depuis son invention s'élèverait à 5277 764 000 vo-
lumes [ou plutôt 5515764000; cf. supra, p. 87], en admettant'
que chaque ouvrage a été tiré à 500 exemplaires.... D'ajirès
cette hy[)othèse, [en supposant que tous les exemplaires
existent : tout à l'heure, dans le calcul de Peignot, nous
n'en avions que le tiers, — deux tiers étaient supposés dé-
truits] et en donnant à chaque volume un pouce d'épais-
seur seulement, il faudrait, pour les ranger côte à côte sur
la même ligne, un espace de 18207 lieues, qui fait un peu
plus du double de la circonférence de la terre.... Mais
comme on n'a ordinairement (pi'un exemplaire d'un livre,
ce qui réduit cette ap]jréclation à la 500' partie, il est pro-
l)able qu'on pourrait ranger tous les livres qui ont été pu-
bliés pendant ces <{uatre derniers siècles sur un rayon de
(il lieues de longueur; ou, ce qui serait plus facile, plus com-
mode et plus élégant, dans une galerie de six lieues, garnie
de cinq tablettes de chaque côté.... »
Un autre « dénombrement » a été effectué plus récem-
laenl par un bibliographe américain anonyme. Voici ces
calculs, emj)runtés au Mémorial de la librairie française.
90 LE LIVRE.
A quelque prétentieux et sot personnage qui se
vantait un jour devant lui d'avoir beaucoup lu et de
19 février 1903, page 101 : " Un Américain... détaille comme
suit les volumes existant dans les États-Unis : 420 000 000
dans les familles; 150 000000 chez les savants, écrivains,
inventeurs: 00000 000 chez les éditeurs et libraires; 50000000
dans les bibliothèques publiques; 12 000 000 dans les biblio-
thèques des lycées et collèges; 8 000 000 chez les étudiants.
« Pour les autres pays, le Yankee calcule d'après les
mêmes proportions, et il obtient : 1800000000 pour l'Europe
occidentale; 460000000 pour l'Europe orientale: 240 000000
pour le reste du monde. Ce qui forme un total de 5 200 000000
de volumes répartis sur toute la surface du globe terrestre.
« Mais, tandis que le statisticien opiniâtre amasse ses don-
nées et additionne ses chiffres, d'autres livres paraissent. Par
an, l'Allemagne publie 25 000 livres nouveaux [ou 25 000 seu-
lement]; la France, lôOOO; l'Italie, 10000: [les États-Unis,
8500 : Mémorial de la librairie française, 18 mai 1905. p. 270];
l'Angleterre. 7000. Il faut joindre à cela la production annuelle
des autres pays, et Ion a un total de 75 000 livres nouveaux
par an dans le monde entier. Si l'on suppose que chacun
de ces ouvrages est tiré en moyenne à 1000 exemplaires,
la provision mondiale de volumes s'accroît donc annuelle-
ment de 75 000 000 d'unités. »
Quant à la richesse des grandes bibliothèques publiques
des divers pays, au nombre de volumes qu'elles renferment,
voici les chiffres que je puise principalement, pour la
France, dans le Dictionnaire (jéoyi'ajiliique et administratif de
la France publié sous la direction de M. Paul Joanne, et,
pour les autres pays, dans le précieux annuaire Minerva,
Jahrbuch der gelehrtcn Welt, 1905-1904.
France. Paris : Bibliothèque Nationale, la plus riche de
toutes les collections existantes, et celle qui contient le
plus de livres rares : environ 5 000 000 de volumes (5 500000,
dit le Nouveau Larousse illustré); les rayons sur lesquels ces
livres sont rangés <• formeraient, mis bout à bout, une Ion- .
gueur de 00 kilomètres •■ ; près de 500 000 cartes géogra-
phiques, et plus de 100000 manuscrits {Minerva). (Sur les
origines de la Bibliothèque Nationale, voir notre tome I,
DÉNOMBREMENT DES LIVRES. 91
savoir beaucoup de choses, le philosophe grec Aris-
TippE de Cyrène (590 av. J.-C. -...), disciple de So-
pages 105-108, et l'Index alphabétique.) Bibliothèque de
l'Arsenal : 250 000 vol., 8000 rass (Minerva dit : 454000 vol.,
0054 mss). Bibliothèque Mazarine : 250 000 vol. (Minerna :
ÔOOOOO ^ol.); 4500 mss (chilTre officiel). Bibliothèque Sainte-
Geneviève : 200000 vol., 4000 mss. Bibliothèque de la Sor-
bonne ou de l'L'niversité : 125 000 vol. et quelques manu-
scrits. — Besançon : 1.J0 000 vol. iMiner-va : 100000 vol.,
2200 mss). — Bordeaux : 170 000 (200 000) vol., 1500 mss
(cf. JoANNE, op. cit., t. I, pp. 50i et 508). — Douai : 80 000 vol.
— Grenoble : 400000 vol., 1200 mss (Minerva : 172000 vol.,
20!tO mss). — Lille : 75 000vol., 800 mss {Minerva: 100000vol.,
1452 mss, et Bibliothèque de l'Lniversité : 194000 vol.; le
Guide Joanne. le Nord (1902), page 228, dctnne aussi. i)our
la Bibliothèque municipale de Lille, 100000 vol. et 900 mss).
— Lyon : 150 000 vol., 2400 mss (Minervu : 250 000 vol.). —
Marseille : 90000 vol.. 15.50 mss {Minerva: 112 000 vol., 1689
mss). — Montpellier : 1.50 OOO vol. — Nancy : 88 000 vol.,
1200 mss (Minerva : 118.590 vol., 1471 mss); Bibbotlièquc
de l'Université : 57000 vol. (Minerva : 141270 vol.). — Rouen ;
155000 vol.. 5800 mss. — Toulouse : 100 000 vol. (Minerva :
200000 vol., lOOlJ mss). — Troyes : 80 000 vol.. 2700 mss
Minerva : 125000 vol.. 0000 rnss». —Versailles : 150000 vol.
Allemagne. Berlin : 1228 000 vol., 55 000 mss. — Augs-
bourg : 200000 vol., 2000 mss. — Bamberg : plus <le
500 000 vol., 4500 mss. — Bonn, Bibliothèque de l'Université :
501 500 vol.. 1452 mss. — Breslau : 512 000 vol.. .5700 mss. —
Cassel. Bibliothèque nationale (Landesbibliothek) : 191 500 vol..
700 mss; Bibliothèque municipale tder Stadt) : 124 000 vol.,
5711 mss. — Cologne : 180000 vol. — Dresde : 408000 vol..
0000 mss. — Francfort-sur-Mein : 298 000 vol. — Gœttinguc.
Bibliothèque de l'Université : 518 000 vol.. 0509 mss. —
Gotha: plus de 180000 vol., environ 7000 mss. — Halle.
Bibliothèque de l'Université : 216 000 vol . 9.58 mss. — Ham-
bourg :5il 000 vol., 700t) mss. — Heidelberg, Bibhothèque
lie l'Université dite la l'alatine. fonûèc en 1590 : 400 000 vol..
4000 mss et 5000 papyrus. (Sur la Bibliothèque Pal.itino. voir
j>j/r«, chap. XII. p. 274.) — léna. Bibliothèque de l'Université :
92 LE LIVRE.
crate cl l'oïKlaleur de la secte épicurienne dite cyré-
naïque, rci)liqiiait par cette très judicieuse compa-
plus de 200 000 vol., 000 niss. — Kœnigsberg, Bibliothèque de '■
l'Université : 202000 vol., I."î00 mss. — Mayence : 200000 vol.,
1100 niiis. — Munich : 1000000 de vol., 40 000 m s.s. —S Iras-
bourg : 114 500 vol.. 78"> mss: Bibliothèque de l'Université :
<Si5 000 vol. — Stuttgart : 500 000 vol., 5000 mss. — Tu-'
bingen. Bibliothèque de l'Université : 420000 vol., .3800 mss. i
Angleterre. Londres, Brilish Muséum : 2 000 000 de vol. f
(Méinurial de la librairie franniisc, 10 février 1905, ])age ICI), i
— Oxford, la célèbre Bodléienne (de Thomas Bodley, son
fondateur, mort en 1612) : 500000 vol., 50 000 mss.
Autriche. Vienne : OOOOOO vol., 24000 mss. — Budapest!),
Bibliothè(iue de l'Université : 242 000 vol., 2048 mss. — Cra-
covie. Bibliolhèciue de l'Université : 560000 vol., 0215 mss. —
Lemberg (Léopol ou Lwow), Bibliothèciue de l'Université :
177 000 vol.; Institut national Ossolinski : 115000 vol., 4505
mss. — Prague. Bibliothèque de l'Université : 507000 vol.,
5312 mss.
Belgique. Bruxelles : 500 000 vol., 27 000 mss.
Danemark. Copenhague : 600 000 vol., 20000 mss.
Espagne. Madrid : 600 000 vol., 50000 mss. — Escurial :
environ 50000 vol.. 4627 mss.
Hollande. La Haye : 115 000 \o\. — Leyde, Bibliothèque de
l'Université : 190 000 vol., 6400 mss.
Italie. Rome, Bibliothèque Angélique (fondée par l'érudit
Angelo Rocca vers 1014) : environ 80 000 vol., 2526 mss; Bi-
bliothèque Barberini (la Darberiniana) : 60 000 vol.. lOOOOmss:
Bibliothèque Casanatense (du nom du cardinal najjolitain
Casanale), dite aussi Bibliothèque de la Minerve : 1 14 856 vol.,
5451 mss; Bibliothèque de l'Université, dite aussi Biblio-
thèque Alcxandrine ou de /'( Sapienza : 110 000 vol., 512 mss;
Bibliothèque Aaticane : 2iO0O mss (dont 5000 grecs, 16 000 la-
tins et 5000 orientaux); Bibliothèque nationale centrale )
Victor-Emmanuel : 550 000 vol., 6200 mss. — Ferrare :
01 000 vol., environ 2000 mss. — Florence, Bibliothèque
royale nationale (la Magliabecrhiana, du savant Magliabecchi,
mort en 1714, dont nous parlerons plus loin) : 496000 vol.,
18 751 mss; Bibliothèque Mediceo-Laurenziana {la Laurcn-
\
DENOMBREMENT DES LIVRES. 93
raison, bien souvenl reprise depuis et maintes fois
citée et eommentée : « Ce ne sont pas ceux qui
tienne, fondée en 1444 par Cosme de Médicis: « fondée en
l'église de Saint-Laurent par le pape Clément VIT ■•[ Jules de
Médicis. ...-1554], dit Diderot {Encyclopédie, art. Bibliolhèiiue :
Œuvres complètes, t. XIII, p. 457): elle passa longtemps
pour la plus liche bibliothèque de l'Europe) : 10801 vol.,
9G76 mss; Bibliothèque Miivurelliana (fondée ;par l'abbé
Marucelli, mort en 1715) : 150000 vol.. 1500 mss; Biblio-
thèijue Rirciirdiana (fondée en 1600 par la famille Riccardi) :
.">.")00 vol., 5905 mss. — Milan. Bibliothèque nationale {la
Brera) : "251(100 vol., 1684 mss; Bililiothèque Ambrosienne
oie saint Ambroise, fondée vers 1008, par le cardinal Bor-
romée) : 'iOOOOO vol., 8500 mss. — Naples, Bibliothèque
nationale dite BorOonica (fondée en 1754, et ouverte au
public en 1804. par Ferdinand IV de Bourbon) : 580000 vol..
787 i mss. Il existe à /" Borhonira « une salle spéciale pour
les aveugles, très nombreux à Naples, et à qui l'on fait la
lecture moyennant une légère rétribution ». (Laroisse, op. cit.
art. Bibliothèque, t. Il, p. 697, col. 4.) — Padoue, Bibliothèque
de l'Université : 148000 vol., 2526 mss. — Païenne, Bibliothè-
que nationale : 160000 vol., 15.52 mss; Bibliothèque commu-
nale : 210 000 vol.. 5265 mss. — Turin, Bibliothèque nationale
(précédemment Bibliothèque de l'Université) : 500000 vol.,
4146 mss (antérieurement à l'incendie du 26 janvier 1904). —
Venise, Bibliothèque Saint-Marc (/'/ Marriaua, commencée
par Pétrarque, mais réellement fondée par le cardinal Bes-
sai'ion, en 1468) : 405 000 vol., 12000 mss.
Portugal. Lisbonne : 400000 vol., 15 000 mss.
Russie. Saint-Pétersbourg : 1500000 vol., 55547 mss. —
Moscou, Bibliothèque de l'Université : 282000 vol. — Varso-
vie, Bibliothèque de l'Université : 520000 vol., 1584 mss.
Suéde et Norvège. Christiania, Bibliothèque de l'Université :
405000 vol. — Stockholm, Bibliothèque royale : 515000 vol.,
10455 mss. — Upsal, Bibliothèque de l'Université : 515654 vol.
Suisse. Bàle : 250000 vol., 1500 mss. — Genève : 150 000vol.,
1500 mss. — Zurich : 170 000 vol., 4500 mss.
Amérique du Nord. États Unis. Boston : 8.50000 vol. —
Chicago, Bibliollièciue i)ublique: 500 000 vol.: Bibliothèfiue de
94 LE LIVRE.
mangent le plus qui sont les plus gras et les plus
sains, mais ceux qui digèrent le mieux' ».
l'Université : jO'OOO voL — New- York, BiljJiothèque de l'Uni-
versité : 502 000vol. — Philadelphie. Bihliolhèque de l'Univer-
sité : 224000 vol. — Washington. Bibliothèque du Congrès :
1195555 vol., 103115 mss (1800000 mss, dit le Bulletin mensuel
de l'Association amicale des Commis libraires français, septem-
bre 1005, p. 109).
Amérique du Sud. Buenos-Ayres : 97 000 vol. — Montevideo :
40000 vol., 1580 mss. — Rio-de-Janeiro : 266 000 vol. — San-
tiago de Chili : 112 000 vol., 7000 mss.
Certains bibliographes et théologiens d'autrefois, comme
le Père Kircher(Athanase Kircheh, célèbre jésuite allemand :
1602-1680), ont cru qu'il existait en Ethiopie, au monastère
de la Sainte-Croix, une bibliothèque merveilleuse contenant
dix millions cent mille volumes, tous sur parchemin. Voici
ce (ju'écrivent à ce sujet Le Gallois, dans son Traité des
plus belles bibliolhèques de l'Europe, pp. 141-142 (Paris, Estienne
Michallet, 1680); Diderot, dans YEncyrlopédie, arl. Biblio-
thèque (Diderot, Œuvres complètes, t. XIII, pp. 451-452; Paris,
Garnier, 1876); d'autres encore : « Tout cela n'est rien en
comparaison de la bibliothèque qu'on dit être dans le monas-
tère de la Sainte-Croix, sur le mont Amara, en Ethiopie. L'his-
toire rapporte qu'Antoine Brieus et Laurent de Crémone
furent envoyés dans ce pays par Grégoire XIII pour voir
celte fameuse biidiothèquc, qui est divisée en trois parties, et
contient en tout dix millions cent mille volumes, tous écrits
sur de beau parchemin, et gardés dans de s étuis de soie. On
ajoute que cette i)ibliothèque doit son origine à la reine de
Saba. (jui, lorsqu'elle visita Salomon, reçut de lui un grand
nombre de livres, particulièrement ceux d'Énocli sur les élé-
ments et sur d'autres sujets philosophiques, avec ceux de
Noé sur des sujets de mathématiques et sur le rit sacré; et
ceux qu'Abraham composa dans la vallée de Mambré.... On y
trouve aussi les livres de Job, ceux d'Esdras, des sibylles,
dos prophètes, etc. Nous rapportons ces opinions, moins
pour les adopter que pour montrer que de très habiles gens
y ont donné leur créance, tels que le Père Kircher, jésuite. »
1. Cf. DioGKNE L.\i:RCE, Vie d'Aristippe, trad. Lefèvre, ap.
DENOMBREMENT DES LIVRES. 95
Et ces conseils de Marc-Aukkle (121-180), qui
s'adressenl si bien à Ions les amis des livres el de la
lecture : « Cesse d'errer çà et là, car tu n'auras pas
le temps de relire tes mémoires, ni les hauts faits
des anciens Romains et des Grecs, ni les recueils
que tu avais mis à part pour ta vieillesse.... Il faut
moins l'occuper l'esprit des choses qui te manquent
que de celles que tu as actuellement; choisir même,
parmi les choses que tu as, celles qui sont les plus
propres à te rendre heureux; te rappeler leur beauté,
et combien tu aurais lieu de les regretter, .si tu ne
les avais pas'. »
Plutarque, Œiivi^cs, trad. Amyot. Supplément, t. II (XXI),
p. 6. (Paris, Bastien, 1784).
Ce n'est pas assez de tout lire,
Il faut digérer ce qu'on lit,
a dit BoiFFLERS (1737-1815), dans sa fal)le Ir Rai /nhlinthrcaire
{Œuvres choisies, p. 129; Paris, Bibliothèque nationale, 1875).
« A l'égard des bons livres, écrit le Père Joseph-Romain
JOLY (1715-1805) (ap. Ferti.\ult, (es Amoureux du livre, p. 254),
il faut en user comme des bons repas, où l'on doit manger
sobrement, si l'on a envie que les aliments profitent. Sca-
liger nous apprend que François Junius et Théodore Mar-
sile sont parvenus tous deux au même but, qui est l'igno-
rance : le premier en lisant tous les livres, et l'autre en ne
lisant rien. » Et le chancelier François Bacon (1501-1626),
{ap. Fertiault, op. cit., p. 170) : •< Il y a des livres dont il
faut seulement goûter, d'autres quil faut dévorer, d'autres
enfin, mais en petit nombre, qu'il faut, pour ainsi dire,
mAchcr et digérer. >• Sur les livres comparés aux aliments,
cf. notre tome I, page 1.56, note 5.
1. Marc-Aurèle, Pensées, trad. M. de Joly, chap. xxvii
et XXXI, pp. 527 et 555, dans le volume Mondisles anciens.
Paris, Lefèvre, 1840; in-8.)
96 LE LIVRE.
a Que votre lecture soit modérée, dit, de son côté, •
saint Jérôme (551-4!20)': ce n'est pas la lassitude, '
mais la prudence, qui doit vous la faire interrompre.
Une lecture trop prolongée est répréhensible; car ce
qui est bon de soi-même cesse de l'être et devient <
sujet au blâme, si on le porte au delà des bornes. >
PÉTRARQUE constatC' qu" « il est des gens qui
croient connaître tout ce qui est écrit dans les livres
qu'ils ont chez eux, et quand la conversation tombe
sur un sujet : « Ce livre, disent-ils, est dans ma
a bibliothèque ». Pensant que cela suffit, comme si
le livre était en même temps dans leur tête, ils
haussent les sourcils et se taisent.... Si l'abondance
des livres faisait des savants ou des gens de bien, les
plus riches seraient les plus savants de tous et les
meilleurs, tandis que nous voyons souvent le con-
traire''.... De même, dit encore Pétrarque, que la
multitude des combattants a empêché plusieurs ,
généraux de vaincre, la multitude des livres a empê-
ché beaucoup de gens d'apprendre, et labondance,
comme cela arrive. 'a produit la disette.... La multi-
1. Ap. Fertiault, op. cit., p. 2.>i.
2. De l'abondance des livres, trad. Develaj-, pp. 21 et suiv.
Cf. .nipra, t. I, p. 100.
5. Cf. Lucien, Contre un iynorant bibliomnne, % 4 (trad.
Talbot; t. IL p. 275) : « Si la possession des livres suffisait
pour rendre «avant celui qui les a, elle serait d'un prix ines-
timable; et si le savoir se vendait au marché, il serait à
vous seuls qui êtes riches, et vous nous écraseriez, nous les
pauvres. Et puis, qui pourrait le disputer en érudition aux
BEAUCOUP DE LIVRES OU PEU ? 97
plicité des chemins trompe souvent le voyageur.
Celui qui marchait sûrement sur une seule route
hésite entre deux chemins, et son embarras redouble
dans un carrefour de trois ou quatre chemins. De
même souvent celui qui aurait lu avec fruit un
seul livre en a ouvert et feuilleté plusieurs inuti-
lement. »
Il y a des passionnés des livres et de l'étude qui,
littéralement, se gavent et se soûlent de lectures,
s'en abrutissent. C'est à leur sujet et contre leur
intempérance que Montaigne, entre autres devises
et sentences, avait fait inscrire celle-ci sur une des
solives de sa « librairie » : Xc phi^isapiasrjuani necesse
est, ne obsliipescas; « ce que nous nous permettons
de traduire un peu librement : N'ayez pas trop de
livres, de peur de vous abêtir, t> ajoute M. Gustave
Mou ravit'.
a Dieu merci, s'écrie GuiPatin^, je suis à l'épreuve
marchand?;^ aux bouquinistes, qui en possèdent et en vendent
en si grand nomijre? Cependant... », etc. Cf. aussi Ausone,
Kinfjramine:i. XLIV, A Philomusus le grammairien (p. ^1.
Collection Nisard, Paris, Didot, 1887) :
Emplis (|iio(l liln-is tilji liildioUieca referta est,
Dootiini, etc.
« Parce que ta bibliotiièqiic est ijien garnie de livres ache-
tés, tu le crois un savant et un grammairien, Philomusus!
A ce compte, fais-moi provision de cordes, d'archets, d'in-
struments, et, tout cela payé, demain te voilà musicien. »
I. Le Livre et la Petite Bibliothèque d'amateur, p. 41.
'i. Ap. Peignot. Manuel du bibliophile, t. I, p. P2!2. Nous
98 LE LIVRE. '
de la tentation de ces messieurs les acheteurs publics
des sottises d'autrui: je ne veux que de bons ouvra-
ges, c'est pour cela que j'ai une bibliothèque peu
garnie. »
Saint-Évremond nous apprend ' qu" « un choix déli-
cat » le réduit à peu de livres, où il cherche « beau-
coup plus le bon esprit que le bel esprit » ; que ce
sont les livres latins qui lui fournissent le plus
d'agréments, et qu'il ne se lasse pas de les relire.
« La vie est trop courte, dit-il encore ^ pour lire
toute sorte de livres et charger sa mémoire d'une i
infinité de choses, aux dépens de son jugement. »
« Quelques-uns, par une intempérance de savoir,
et par ne pouvoir se résoudre à renoncer à aucune
sorte de connaissance (sic), les embrassent toutes et
n'en possèdent aucune, remarque La Bruyère "; ils
aiment mieux savoir beaucoup que de savoir bien, et
être faibles et superficiels dans diverses sciences,
que d'être sûrs et profonds dans une seule. Ils Irou-
avons vu ci-dessus, lome I. p.Tge 131, que celle bibholhèque
" peu garnie » se composait de dix mille volumes. Gui Patin
restimait, en 1661, « plus de quarante mille francs -, ce
qui en représenterait aujourd'hui plus de deux cent mille.
(Cf. Gui Patin, lettre du 5 juin 1661 : Lettres choiaies, t. II,
p. 274; la Haye, Van Bulderen, 1715.)
1. De la lecture et du choix des livres : Œuvres choisies.
p. 403. (Paris, Gainier, s. d.)
2. Portrait de Sainl-Évremond fait par lui-même : op. cit..
p. 436. Voir, pour plus de détails sur Saint-Évremond, notre
tome I, page 145.
5. Les Caractères, De la mode, p. 541). (Paris, Dezobi y, 1849.)
BEAUCOUP DE LIVRES OU PEU ? 99
vent en toutes rencontres celui qui est leur maître
et qui les redresse ; ils sont les dupes de leur vaine
curiosité, et ne peuvent au plus, par de longs et
pénibles elforts, que se tirer dune ignorance
crasse. »
RoLLiN (1661-1741) a repris ce même thème' : « 11
vaut bien mieux s'attacher à un petit nombre d'au-
teurs choisis, et les étudier à fond, que de promener
sa curiosité sur une multitude d'ouvrages qu'on ne
peut qu'effleurer et parcourir rapidement. »
Et Vauvenargues^ : « Si nous étions sages, nous
nous bornerions à un petit nombre de connaissances,
afin de les mieux posséder. Nous tâcherions de nous
les rendre familières, » etc.
Plus rationnel et meilleur nous semble le conseil
de lord Brouguam (1779-1868) •' : « Il est bien d'étu-
dier quelque sujet à fond, et un peu de chaque
sujet ».
« J'oubliais à vous dire, — écrit Racine à son fils S
— (jue j'appréhende que vous ne soyez un trop grand
acheteur de livres. Outre que la multitude ne sert
qu'à dissiper et à faire voltiger de connaissances en
1. De la manière d'cnseujner et d'étudier les belles-lettres,
livre III, chap. ni; t. II, p. 78. (Paris, Vve Estienne, 1748.)
-. De l'amour des sciences et des lettres : Œuvres choisies.
p. 199. (Paris, Didot, 1858; in-l8.)
5. Ap. John LuiiuocK, le Bonheur de vivre, t. I, p. 6i. Paris,
.\kan, 1891.)
4. Lettre du 2i juillet 1698 : Gùivres complètes, t I, p. 598.
(Paris, Hachette, 180i.)
100 LE LIVRE.
connaissances, souvent assez inutiles, vous prendriez
même l'habitude de vous laisser tenter de tout ce
que vous trouveriez. Je me souviens toujours d'un
passage des Offices de Cicéron, que M. Nicole me
citait souvent pour me détourner de la fantaisie
d'acheter des livres : Non esse eniacem, vectigal est :
<t C'est un grand revenu que de n'aimer point à ache-
« ter ». ]\Iais le mot d'emacem est très beau, et a un
grand sens. »
Voltaire est revenu souvent sur cette question
de la multiplicité des livres, et sur les réflexions que
suggèrent cette abondance et cette immensité.
« Une grande bibliothèque a cela de bon, dit-iP,
qu'elle efïraye celui qui la regarde. Deux cent mille
volumes découragent un homme tenté d'imprimer;
mais malheureusement il se dit bientôt à lui-même :
On ne lit point tous ces livres-là, et on pourra me
lire. Il se compare à la goutte d'eau qui se plaignait
d'être confondue et ignorée dans l'Océan : un génie
eut pitié d'elle; il la fit avaler par une huître; elle
devint la plus belle perle de l'Orient, et fut le prin-
cipal ornement du trône du grand mogol....
« Notre homme travaille donc au fond de son ga* •
letas avec l'espérance de devenir perle.
« Il est vrai que, dans cette immense collection de i
livres, il y en a environ cent quatre-vingt-dix-neuf i
l. Dictionnaire philosophique. arL Bibliothèque, tome I, p
pages 189-190. (Paris, édit. du journal le Siècle, 180'*) ,
BEAUCOUP DE LIVRES OU PEU ï 101
mille qu'on ne lira jamais, du moins de suite ; mais on
peut avoir besoin d'en consulter quelques-uns une
fois en sa vie. C'est un grand avantat^e, pour qui-
conque veut s'instruire, de trouver sous sa main,
dans le palais des rois, le volume et la page qu'il
cherche, sans qu'on le fasse attendre un moment.
C'est une des plus nobles institutions. Il n'y a
point eu de dépense plus magnifique et plus
utile.
« La bibliothèque publique du roi de France est
la plus belle du monde entier, moins encore par le
nombre et la rareté des volumes que par la facilité
et la politesse avec laquelle les bibliothécaires les
prêtent à tous les savants. Cette bibliothèque est
sans contredit le monument le plus précieux qui
soit en France.
« Cette multitude étonnante de livres ne doit
point épouvanter. On a déjà remarqué' que Paris
I. Voltaire lui-même, qui, dans ses Conseils à n7i joitrna-
lislc [Œiivre<i romplètcn, t. IV, p. 615), écrivait : « Un lecteur
en use avec les livres comme un citoyen avec les hommes.
On ne vit pas avet tous ses contemporains, on choisit
quelques amis. Il ne faut pas plus s'effaroucher de voir
cent cinquante miile volumes à la Bibliothèque du Roi, que
de ce qu'il y a sept cent mille hommes dans Paris. » Et ail-
Icius : " ... Le fait est que la multitude de livres inlisibles
déiroùte. Il n'y a i)lus moyen de rien apprendre, parce qu'il
y a trop de choses à apprendre.... La vue d'une bibliothèque
me fait tomber en syncope. » (Voltaire, Crititjiie liislarique.
Lettres Chinoises, XII : Œuvres complètes^ t. V, p. 5G8.) Cf.
encore ce qu'écrit l'abbé S.\.batieh de Castkes (1742-1817): «La
102 LE LIVRE.
contient environ sept cent mille hommes, qu'on ne
peut A'ivre avec tous, et qu'on choisit trois ou quatre
amis. Ainsi, il ne faut pas plus se plaindre de la
multitude des livres que de celle des citoyens. »
C'est ce qui faisait dire au bibliographe Bollioid-
Mermet (1709-1795)' : « Il en est des livres comme
des amis. Les bons sont rares, mais quand même ils
seraient tous excellents, penserait-on qu'il fût expé-
dient d'en avoir beaucoup, et possible de les tous cul-
tiver? On ne s'attacherait intimement à aucun, » etc.
Après avoir conseillé de relire souvent les meilleurs
livres, les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, le même
écrivain, que Jules Richard appelle sans raison « un
des hommes les plus ennuyeux du xAin'" siècle* »,
continue par ces considérations pleines d'à-proposet
miillitude des livres est le seul moyen d'en éviter la perle
ou l'entière destruction. C'est cette niuilij^licité qui les a
préservés des injures des temps, de la rage des tyrans,
du fanatisme des persécuteurs, des ravages des barbares,
et qui en a fait passer, au moins une partie, jusqu'à nous,
à travers les longs intervalles de l'ignorance et de l'obscu-
rité.... La multitude prodigieuse des livres est parvenue à
un tel degré que, non seulement il est impossible de les lire
tous, mais même d'en savoir le nombre et d'en connaître les
titres. « On ne pourrait pas lire tous les livres, dit un au-
•■ teur du dernier siècle, quand même on aurait la confor-
■< niation que Mahomet donne aux habitants de son paradis,
« où chaque homme aura 70 000 tètes, chaque tète 70 000
■< bouches, et chaque bouche 70 000 langues, qui parleront
■< toutes 70 000 langages différents. •- {Ap. Ferti.\ult, op.
cit., p. 285.)
1. Eauai xur la lecture, pp. 70-74. (Lyon, Duplain, 17C5.)
'2. Jules Richard, VArt de former une bibliolliâijue, p. 107.
BEAUCOUP DE LIVRES OU PEU? 103
de juslespo : « Ce qui a échappé à une première lec-
ture se découvre dan? une seconde. D'ailleurs, le
cnractère distinctif des meilleurs ouvrages est une sorte
de fécondité lumineuse qui semble s'y reproduire sans
cesse, et qui offre aux esprits contemplatifs et péné-
trants des principes inépuisables, des idées toujours
nouvelles. On ne se lasse jamais de ce qui est beau,
parce qu'il a toujours droit de plaire. Ainsi, une lec-
ture exquise et instructive ne saurait être trop répé-
tée. On ne sent jamais mieux son prix que lorsqu'on
V revient souvent '. »
Et ailleurs- :
« L'homme ne peut pas tout apprendre ni tout
approfondir. Son intelligence n'est pas universelle ;
ses talents sont bornés dans leur nombre comme
dans leur étendue. Il ne devient savant qu'à force
de temps et de travail; et encore sa vie est trop
courte pour qu'il puisse arriver à quelque perfec-
tion dans une seule science. 11 faut donc qu'il opte
entre plusieurs talents: ou plutôt qu'il s'attache à
celui qui se manifeste en lui par l'indication rare-
ment trompeuse de la nature, et, par conséquent,
qu'il se détermine à un plan de lectures conforme à
son goût particulier, au caractère de son génie, à
ses facultés, à son état, et au genre de connaissances
qu'il peut acquérir. »
1. BoLLIOCD-MeRMET, Oy;. cit., p. 98.
2. Id., op. cit.. pp. C2-GÔ.
104 LE LIVRE.
« Il faut, dit le vicomte de Bonaf^d (1754-1840)',
parcourir beaucoup de livres pour meubler sa mé-
moire : mais, quaud ou veut se former un goût sûr
et un bon style, il faut en lire peu, et tous dans le
genre de son talent. L'immense quantité de livres
fait qu'on ne lit plus: et, dans la société des morts
comme dans celle des vivants, les liaisons trop éten-
dues ne laissent plus aux amitiés le temps de se
former. »
Jérôme Cardan (I50I-1o76) estimait que toute
bibliothèque devrait tenir en trois volumes : l'un
traitant de la vie des saints, l'autre contenant de
gracieux vers propres à récréer l'esprit, et le troi-
sième enseignant « la vie civile », c'est-à-dire les
droits et devoirs du citoyen*. Mais, déjà de son
vivant ou peu après, Joseph Scaliger (1540-1609)
déclarait que, « pour une parfaite bibliothèque, il
faudrait avoir six grandes chambres"' ».
La Mothe-Le Vayer (1588-1672), dans sa lettre à
un a Révérend Père », Du rnoyen de dresser ime bi-
bliothèque d'une centaine de livres seulement^, est
1. Pensées sur divers sujets, p. ôi". (Paris, .\di'ien Le Cière.
•1817.)
2. Ap. Mouravit. le Livre el la Petite Bibliothèque d'amateur,
p. 1.".
.'i. Ap. Fertiault, les Légendes du livre, p. 'iO.
4. La Mothe-Le Vayer, Œuvres, t. X, Petits traités en
BEAUCOUP DE LIVRES OU PEU? 105
d'avis « qu'un lionncsle homme, dans une grande
ville el pleine de f^ens savants, comme celle-ci ! ParisJ,
ayant recours, en certaines occurrences et nécessités
studieuses, aux librairies de ses amis, et beaucoup
de bibliothèques dont l'entrée est toujours assez
libre, peut, avec fort peu de dépense, et par lachapt
d'environ une centaine de volumes, se dresser une
étude (bibliothèque) assez fournie pour faire toute
sorte de lecture ».
FoRMEv (1711-1707) croit, lui, dans ses Conseil^^
pour former une bibliothèque^ qu' i avec cinq à six
cents volumes, on a de quoi suffire à la lecture de
toute la vie ».
On voit que les opinions diffèrent, et offrent
même de notables variantes.
Gabriel Peignot pense qu" « avec trois à quatre
cents volumes, on pourrait se composer la collec-
tion la plus précieuse qu'un amateur puisse possé-
der- ».
Sans citer de chiffres ni préciser, M. Gustave
MouR.\viT fait ce sage aveu que « le premier et diffi-
fonne de lellres, écrites à diverses personnes studieuses,
pp. 106-117 (Paris, Guignard, 1684). C'est de La Mothe-Le
Vayer que Bayle a dit {Dictionnaire, t. X, p. 505; Paris.
Desoer, 1820) : • Nous n'avons point d'auteur français qui
approche plus de Plutarque que celui ci •-.
1. Conseils pour former une Inliliothèque peu nombreuse mais
choisie, pp. ix et 7. 'Berlin, Haude et Spener, 1756.)
2. Manuel du bibliophile, t. I, p. 11.
106 LE LIVRE.
cile problème que doit résoudre un vrai bibliophile
est celui-ci : se faire une excellente bibliothèque
avec le moins de livres possible* ».
Mais quel est, quel peut être le nombre de ces
livres, et peut-on le déterminer?
De temps à autre quelque journal ou une revue
s'amuse à demander à ses lecteurs quels sont, ran-
gés par ordre de préférence, leurs vingt ou trente
auteurs ou ouvrages favoris. Immanquablemenl,
dans les réponses, « snobisme » ou conviction, la
Bible arrive en tête^; puis défilent, plus ou moins
pèle-mélo, Homère'', Virgile, Horace, Gicéron, Dante,
1. Op. cit., p. 512.
2. Le génial naturaliste et phjsiologisle et maître écri-
vain Alphonse Tousse^el (1805-188.^) était loin de partager
cette admiration, sincère ou de commande, pour la Dihie.
Voici ce qu'il noua dit, tout franchement et crûment :
" La Bible, que je n'aime pas. parce que c'est le livre où tous
les peuples de proie, le .Tuif, l'Anglais, le Hollandais et les
antres ont appris à lire; la Bihle, ([ui contient tant de calom-
nies contre le Créateur; la Bible a eu, par hasard, une idée
ingénieuse à propos de la fouine : elle a prohibé la chair de
cet animal, qui se prohibait bien toute seule, sous prétexte
qu'il avait la mauvaise habitude de faire ses petits par la
bouche.... » {L'Esprit des bêles, p. 488; Paris, Dentu, 1862.)
7). <■ ... Après un excellent dîner, on entra dans la biblio-
thèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié,
loua l'illustrissime (Pococurante) sur son bon goût. « Voilà,
dit-il, un livre qui faisait les délices du grand Pangloss. le
meilleur philosophe de TAllemagne. — Il ne fait pas les
miennes, dit froidement Pococurante; on me fit accroire
autrefois que j'avais du plaisir en le lisant; mais cette répé-
tition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces
dieux qui agissent toujours i)our ne rien faire de décisif.
CHOIX DES LIVRES. 107
Shakespeare, Cervantes, Montaigne, Vlmitation de
JésMS-C/irîsf, Rabelais, Molière. La Fontaine, Bossuet,
Voltaire, Jean-Jacques, Hugo, Balzac, etc.
celte Hélène qui est le sujet de la guerre, et qui à peine est
une actrice de la pièce; cette Troie qu'on assiège et qu'on
ne prend point; tout cela me causait le plus mortel ennui.
J'ai demandé quelquefois à des savants s'ils s'ennuyaient
autant que moi à cette lecture : tous les gens sincères m'ont
avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu'il fal-
lait toujours l'avoir dans sa jjiljliothèque, comme un monu-
ment de l'antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne
peuvent être de commerce. — Votre Excellence ne pense
l)as ainsi de Virgile? dit Candide. — Je conviens, dit Poco-
curante, que le second, le quatrième et le sixième livre de
son Enéide sont excellents; mais, pour son pieux Énée, et le
fort Cloanthe, et l'ami Achates, et le petit Ascanius... et l'im-
bécile roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l'insipide La-
vinia, je ne crois pas qu'il y ait rien de si froid et de plus
désagréable. J'aime mieux le Tasse et les contes à dormir
debout de l'Ariosle.... Les sots admirent tout dans un auteur
estimé. Je ne lis que pour moi; je n'aime que ce qui est à
mon usage. » (Voltaire, Candide, chap. xxv.) Et Georges
Avenel, annotateur de Voltaire, ajoute, en tète de ce cha-
pitre xxv, qu' « on peut considérer les jugements que Poco-
curante va porter sur la peinture, la musique et la littéra-
ture, comme étant l'opinion de Voltaire lui-même sur les
mêmes sujets, en 1750. » (Voltaire, Œuvres complètes, t. VI,
p. '205; Paris, édit. du journal le Siècle, 1809.) Dans son Essai
sur la poésie épique, composé en 172(3-173"», Voltaire se montre
bien moins sévère pour Homère comme pour Virgile :
■< Ceux qui ne peuvent pardonner les fautes d'Homère en
faveur de ses beautés sont la plupart des esprits trop phi-
losophiques, qui ont étouffé en eux-mêmes tout sentiment.
On trouve dans les Pensées de M. Pascal qu'il n'y a point de
beauté poétique, et que, faute d'elle, on a inventé de grands
mots comme fatal laurier, bel astre, et que c'est cela qu'on
appelle beauté poéti(iue. One prouve un tel passage, sinon
que l'auteur parlait de ce qu'il n'entendait pas? Pour juger
108 LE LIVRE.
Comme exemples, nous indiquerons les « enquêtes »
ouvertes à ce sujet par V Inln'rrK'dirnre des rher-
des poètes, il faut savoir sentir, il faut être né avec quelques
élinrelles du feu qui anime ceux qu'on veut connaître....
Qu'on ne croie point encore connaître les poètes par les
traductions : ce serait vouloir apercevoir le coloris d'un
tableau dans une estampe. Les traductions augmentent les
fautes d'un ouvrage, et en gâtent les iieautés. Oui n'a lu
que Mme Dacier n'a pointiu Homère; c'est dans le grec seul
qu'on peut voir le style du poète, plein de négligences
extrêmes, mais jamais an'eclé, et ])aré de l'harmonie natu-
relle de la |)lus belle langue qu'aient jamais parlée les
hommes. Enfin, on verra Homère lui-même, qu'on trouvera,
comme s^'s héros, tout plein de défauts, mais sublime....
X Cet ouv.'age, [l'Enéide de Virgile], que l'auteur avait
condamné a ix flammes, est encore, avec ses défauts, le
plus beau monument qui nous reste de toute l'antiquité....
.le viens à la grande et universelle objection que l'on fait
contre V Enéide : les six derniers chants, dit-on, sont indignes
des six premiers. Mon admiration pour ce grand génie ne
me ferme point les yeux sur ses défauts; je suis persuadé
qu'il le sentait lui-même, et que c'était la vraie raison pour
laquelle il avait eu dessein de brûler sonouvi-age. Il n'avait
voulu réciter à Auguste que le premier, le second, le qua-
trième et le sixième livre, qui sont effectivement la plus
belle partie de VÈnéide. Il n'est point donné aux hommes
d'être parfaits. Virgile a épuisé tout ce que l'imagination a
de plus grand dans la descente d'Énée aux enfers; il a dit
tout au cœur dans les amours de Didon; la terreur et la
compassion ne peuvent aller plus loin que dans la descrip-
tion de la ruine de Troie ; de cette haute élévation, où il
était parvenu au milieu de son vol, il ne pouvait guère que
descendre. Le projet du mariage d'Énée avec une Lavinie
((uil n'a jamais vue ne saurait nous intéresser après les
amours de Didon; la guerre contre les Latins, conuiiencée
à l'occasion d'un cerf blessé, ne peut que refroidir l'imagi-
nation échauffée par la ruine de Troie. Il est bien difficile
de s'élever quand le sujet baisse. Cependant il ne faut pas
CHOIX DES LIVRES. 109
'heur.^ et curieux en 1887-1889, par la Revue poli-
tique et littéraire (Revue Bleue) en 1895, et la série
d'articles intitulés Du choix île vingt livres, publiés
par l'ancien ministre de l'Instruction publique,
Agénor Bardoux (1850-1897), dans le Magasin pitto-
resque de février et mars 1887 '.
« Je voudrais, dit Bardoux au début de ses arti-
cles, composer une petite bibliothèque, la biblio-
thèque de ceux ou de celles qui, ayant dépassé la
jeunesse et ayant reçu une instruction suffisante,
désirent posséder ce qu'il y a de plus élevé et de
plus original à la fois dans tous les trésor;? de l'esprit
humain, dans toutes les littératures.
« Vingt livres, à la rigueur, suffiraient.
« ... Et d'abord, sur le rayon de notre petite biblio-
thèque, nous placerions la Bible, V Ancien et le Nou-
iwan Textamenl. »
Viendraient ensuite : Homère, Sophocle et Plu-
larque, Virgile et Tacite, Dante, Shakespeare
(choix), Daniel de Foë (Robinson Crusoé), Byron
(choix), Cervantes (Don Quichotte), Gœthe (Faust),
Franklin (choix), Corneille, Racine, Pascal, La Fon-
croire que les six derniers chants de l'Enéide soient sans
beautés; il n'y en a aucun où vous ne reconnaissiez Vir-
gile : ce f[ue la force de son art a tire de ce terrain ingrat est
presque incroyable.... (Voltaihe, Essai sur la poésie épique,
chap. II et III : Œuvres complètes, t. III, pp. 6'2 et 63; PariSj
('■dit. du Journal le Siècle, 18B8;)
1. Pages 41, Oi! et 78.
110 LE LIVRE.
taine. ^Molière, Vollaire (choix de lettres), et « un
large extrait des poésies de Lamartine et de Victor
Hugo » pour le vingtième volume.
« J'ai cependant un regret en finissant, ajoute très
joliment l'auteur'. Nous avons tous dans un coin
de notre esprit un vingt et unième volume. Ce livre-
là, je ne le désignerai pas. C'est la part que je laisse
à la fantaisie, au goût particulier, et aussi à la mé-
lancolie et au besoin de consultation. Pour quelques-
uns d'entre vous ce vingt et unième volume sera un
souvenir. »
L'enquête ouverte par r Intermédiaire provoqua
la curieuse et très suggestive lettre suivante de
M. Jules Lemaître (I800-. • . •)^ :
« L'Intermédiaire des chercheurs m'a posé la ques-
tion suivante :
« Quels sont les vingt volumes que vous choisiriez
« si vous étiez obligé de passer le reste de votre vie
« avec une bibliothèque réduite à ce nombre de
« volumes? »
« Voici la liste que j'ai dressée après quelques
hésitations :
1 . La Bible.
'2. Homère.
L Loc. cit., p. 79.
'2. U Inlermédiaire des chet-cheurs et curiciiJc,'2o juin 1881), coL
o&l et 5(Jô; al Revue Bleue, 5 juin 18'J5, p. 078. où le texte de
celte lettre est plus complet.
CHOIX DES LIVRES. 11!
o. Eschyle.
i. Virgile.
5. Tacite.
0. L'Imitation, do Jésus-Christ.
7. Un volume de Shakespeare.
8. Don Quichollc.
y. Rabelais.
10. Montaigne.
11. Un volume de Molière.
12. Un volume de Racine.
15. Les Pensées de Pascal.
14. L'Éthique de Spinoza.
15. Les Contes de Voltaire.
IG. Un volume de poésie de Lamartine.
17. Un volume de poésie de Victor Hugo.
18. Le théâtre d'Alfred de Musset.
19. Un volume de Michelet.
20. Un volume de Renan.
« Mais je n'ai pas envoyé cette liste, car je me
suis aperçu qu'elle n'était pas sincère. Sans m'en
rendre compte, je l'avais dressée, non pour moi seul,
mais pour le public, et j'y exprimais des préféi^ences
« convenables », plutôt que d'intimes prédilections.
« Or, il ne s'agit pas ici de choisir les vingt plus
beaux livres qui aient été écrits, mais ceux avec qui
il me plairait le plus de « passer le reste de ma vie »,
« Voyons, de bonne loi, est-ce que j'éprouve si
112 LE LIVRE.
souvent que cela le besoin de lire la Bible, Homère,
Eschyle, etc. ?
« J'ai bonne envie de rayer mes dix premiers nu-
méros. J'y substituerai les livres que je lis vraiment
et d'où me vient presque toute ma substance intel-
lectuelle et morale. Je mettrai là du Sainte-Beuve
et du Taine, Adolphe, le Dominique de Fromentin,
les Pensées de Marc-Aurèle, un peu de Kant, un
peu de Schopenhauer, puis un volume de Sully
Prudhomme, les poésies de Henri Heine, peut-être
les Fleurs du nuil. un roman de Balzac, Madame Bo-
varij et rÈdwaiion xentimenlale, un roman de Zola,
un roman de Daudet, le Crime d'amour de Bourget,
quelques contes de Maupassanl, Aziyadé ou bien le
Mariage de Loti, quelques comédies de Marivaux et
de Meilhac.
« Mais je m'arrête : cela fait déjà beaucoup plus
de vingt volumes. Ma foi, tant pis! Je raye toute ma
première liste, et je n'y laisse guère que Racine et
Renan.
« Et n'allez pas vous récrier, ni me prendre pour
un esprit dépourvu de sérieux. J'ai Tair de ne garder
que les contemporains; mais, en réalité, je garde les
anciens aussi, puisque nos meilleurs livres, les |»in!-.
savoureux et les plus rares, sont forcément ceux qui
contiennent et résument (en y ajoutant encore) toute
la culture humaine, toute la somme de sensations,
de sentiments et de pensées accumulés dans les
CHOIX DES LIVRES. 113
livres depuis Homère, et puisque ceux d'à présent
sortent de ceux d'autrefois, et en sont la suprême
floraison.
« Mais je suis bien bon de me donner tant de mal
pour vingt volumes que je préfère aujourd'hui ; les
préférerai-je dans vingt ans? D'ailleurs, j'en préfère
bien plus de vingt! Ah! que ce monsieur me gêne
avec sa question! »
Le brillant chroniqueur Henry Fououier (1858
1901) vint aussi prendre part au débat; mais, au
lieu de vingt volumes, il fit choix, lui, de vingt ou-
vrages, ce qui lui permit de se composer une biblio-
thèque de poids et d'importance. En tête de ses
préférés, il plaça le Dictionnaire de Larousse et
celui de Litlré, puis les Dialogues philosophiques de
Renan : « Ils résument les concepts divers de la vie,
et ouvrent le champ à un au-delà très séduisant et
très amusant. — Avec ces trois livres, je philo-
sophe. »
Venaient ensuite : « Une histoire universelle mo-
derne, celle de Cantù, si vous voulez; — VHistoire
de Michelet, qui est le plus beau poème que je con-
naisse; — et la Géographie universelle de Reclus,
— Avec ces trois livres, je réfléchis sur l'histoire de
l'humanité. »
Puis : le Cosmos de Humboldt; Darwin; « la der-
nière physiologie générale; un traité de physique et
de chimie; l'histoire des mathématiques de Libri »;
LE LIVRE. — T. ri. 8
114 LE LIVRE.
puis : Auguste Comte ; ^^irgile, « pour lire du beau
latin »: Machiavel; Montaigne; Molière; les lettres
et les romans de Voltaire ; les Trois Mousquetaires,
« pour quand on est malade » : les Châtiments, « pour
se faire une musique de mots » ; et « le dernier
roman de X..., pour s'endormir' ».
Si, au lieu de vingt ou trente volumes ou auteurs,
on demandait d'en désigner une centaine, ce qui
donnerait évidemment plus de latitude et faciliterait
le choix, on continuerait de se heurter — comme
M. Jules Lemaître nous le laissait entrevoir, il y a
un instant, — aux difficultés inhérentes au problème
même et à l'humaine nature, et 1 on n'atteindrait pas
davantage le but rêvé, on n'obtiendrait pas encore
le catalogue uniforme, immuable et parfait, l'absolu,
en bibliographie comme en toute autre chose, n'étant
pas de ce monde. Nous en trouvons la preuve dans
les divers « Plans de bibliothèques privées », de
« Bibliothèques choisies », çà et là publiés.
La Mothe-Le Vayer, dans sa lettre citée plus
haut^, où il estime qu'une centaine d'ouvrages lui
1. L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, 2.') juin 1889,
col. 594.
2. Pages 104-105 : Du moyen de dresser une biliUolhèque d'une
centaine de livres seulement. On trouvera une In'ève analy.se
(le celte lettre dans le volume de Gabriel Peioxot, Traité du
choix des livres, Préliminaire, pp. xn-xiv, notes. (Paris, Re-
nouard; et Dijon, Lagier, 1817.) Voir aussi de Gabriel Pei-
GNOT, sur le « choix des livres » et la composition des bi-
bliothèques, le volume intitulé Répertoire bibliographique
CHOIX DES LIVRES. 115
paraissent suffisants pour composer la bibliothèque
' d' « un honnête homme », mentionne, parmi les au-
teurs de ces ouvrages, Telesius, Patrice, « le grand
chancelier anglais Verulamius',.., nos intimes amis
Baranzanus et Gassendus » (Baranzane et Gassen-
di), etc., qu'il nous recommande dans la section de
la philosophie; Végèce, dans l'art de la guerre; Marc
Varron et Columelle, pour l'agriculture; etc.; tous
aujourd'hui bien distancés et bien oubliés. Car, aux
variations de goût et aux changements de mœurs,
viennent encore s'ajouter les progrès des sciences,
découvertes, inventions nouvelles, etc., qui démodent
et annihilent une innombrable quantité de livres.
De même Le Gallois (xvn« siècle), qui, à la fin
de son Traité des plus belles bibliotJièques de l'Eu-
rope^, donne la liste « des auteurs qu'il faut qu'un
bibliothécaire achète^ » : lorsqu'on parcourt cette
longue énumération, à part quelques noms saillants,
quelques noms immortels, on ne peut s'empêcher,
en voyant tous les autres : Crispinus, Scapula, Mar-
tinius, Telesius, Giraldus, Comraenius, Commeli-
universel contenant la notice raisonnée des bibliographies spé-
ciales publiées jusqu'à ce jour, et d'un grand nombre d'autres
ouvrages de bibliographie, relatifs à l'histoire littéraire et à
toutes les parties de la bibliographie. (Paris, Renouard, IHI'2.)
1. Le cliancelier François Bacon, qui avait reçu Je litre tic
lord Verulam ou Verulamius, d'une colonie romaine hre-
toime : cf. Freund, Grand Dictionnaire de la langue latine.
2. Pages 182-210. (Paris, Eslienne Michallel, 1080.)
3. Op. cit., [). '■M).
116 LE LIVRE.
nus, etc., etc., de s'exclamer, comme certain person-
nage des Plaideurs :
Si j'en connais pas un, je veux être étranglé!
De même encore Formey, que nous citions tout à
l'heure. 11 a énuméré dans son petit volume', jadis
très goûté, les titres des ouvrages de tout genre qui
lui paraissent le mieux convenir pour la formation
à\me bibliothèque peu nombreuse mais choisie, « qui
sont dans une possession déclarée des suffrages du
public » -, et quantité de ces ouvrages, excellents
sans doute et très répandus il y a deux siècles,
sont présentement tellement démodés et oubliés que
la plupart n'existent plus en librairie. Où trouver, I
de nos jours, et quel considérable intérêt surtout ^
y aurait-il à se procurer : VHistoire du Danube, de
Marsigli; VHistoire des grands c/ieiiiins, de Bergier;
les Jugements ><ur les ouvrages des savants, de
Baillet; les Lettres de M. Cuper; VHistoire du ciel,
dePluche: V Existence de Dieu, de Nieuwentyt; la
Philosophie, de Terrasson; les Piéfîexions sur la jjoé-
sie française, de Du Cerceau ; les Pièces fugitive-^ de
Lainez; le Théâtre de Mlle Bernard, de Le Grand,
de Hauleroche, de Nadal, etc., etc.! Sont-ce là des
1. Conseils pour former iinc liibliotltècjne peu itomlireuse wii^
choisie (Berlin, Haude et Spener , 1756), particulièrement
pages 105-120.
2. Op. cit., p. 9.
CHOIX DES LIVRES. 117
livres « en possession des suffrages du public », et
appelés à prendre place aujourd'hui dans « une
bibliothèque peu nombreuse mais choisie » ? Et
n'oublions pas, encore une fois, que l'opuscule de
Formey a jadis joui d'une grande et légitime répu-
tation : « Bon livre qui indique les bons livres », dit
une note manuscrite tracée sur la garde de mon
exemplaire.
Dans l'ouvrage du naturaliste et physicien Deleuze
(1755-1855), Eucloxe^ Entretiens sur Vétude des
sciences, des lettres et de la philosophie^ , nous trou-
vons un autre de ces Plans de bibliothèque. « Les
livres que vous devez choisir pour votre lecture
habituelle, nous dit l'auteur, ce sont les classiques
de toutes les nations. Je vous recommande de les
réduire à un petit nombre. » Et, parmi ces classiques
de toutes les nations, il nous cite bien Homère, Vir-
gile, Dante, Milton, voire Klopstock, Wieland,
Addison et Robertson, mais il oublie Shakespeare
et Cervantes, il oublie Rabelais, Montaigne, Montes-
quieu et Voltaire. 11 est vrai qu'il faudrait d'abord
s'entendre sur le sens exact de ce mot « clas-
sique ».
On trouvera également dans le Traité élémentaire
de bibliographie de Sylvestre Bollard ([750-I809?) ^
1. Paiiï^, 1810, 2 vol. in-8. Cf. Peignot, Manuel du biblio-
phile, t. I, pp. 405-406.
'2. Chai). '"> l'P- l''-^J- (Pans. Boulaid, an XIII [1804-: in-8.)
118 LE LIVRE.
un a Aperçu des principaux ouvrages qui doivent
former la base d'une bonne bibliothèque ».
Un catalogue du même genre accompagne l'opus-
cule de N.-L.-M. Desessârts (1744-1810), Conseils
pour former une bibliothèque feu nombreuse^ .
Nous signalerons encore le Plan d'une bibliothèque
universelle... suivi rlu Catalogue des chefs-d'œuvre de
toutes les langues et îles ouvrages originaux de tous les
peuples, qu'AiMÉ ÎNIartin (1781-1814) a inséré à la fin
du volume servant d'introduction au Panthéon litté-
raire^. Ce « catalogue », très développé, est certai-
nement, avec le « choix » de Gabriel Peignot, ce
qu'on a publié de plus judicieux et de plus pratique
à ce sujet. Mais l'un aussi bien que l'autre, aussi
bien que tous ceux qu'on peut rencontrer et propo-
ser, ont besoin d'une « mise au point » préalable; car
« les livres ont leur temps », « il se trouve une mode
pour les livres, de même que pour les éventails, les
gants, les rubans et autres merceries ». C'est Charles
SoREL (1597 [?] -1674) qui disait cela, d y a plus de
deux cents ans, au début de son petit traité De la
connaissance des bons livres'', et la remarque est
toujours vraie, toujours bonne à rappeler.
i. Pages 89-105 : en lèle du Nouveau Dictionnaire bibliogra-
phique portatif du môme aulcur. (Paris, DesessarUs, 1801;
in-8.)
'2. Pages 457-553. (Paiis, Desrez, 1857; in-8.)
5. Pages '24 cl l'i. (AiUï^lerdam, Boom, 107'2.) Voir au^.^i.
CHOIX DES LIVRES. 119
Voici, à litre d'exemple, à titre aussi parfois de
preuve de ces variations de goût et changements de
modes, et avec son préambule, et les réserves et
réflexions que nous avons cru devoir y joindre en
notes, la liste des ouvrages recommandés par Ga-
briel Peignot' :
«... Je vais, avec toute la défiance possible de mes
faibles lumières, indiquer ceux (les ouvrages) que
j'ai toujours regardés, pris indistinctement chez les
anciens et chez les modernes, comme les plus sub-
stantiels, comme les meilleurs, les uns au point de
vue moral, les autres au point de vue du goût. Je ne
parle ici que de livres dont la lecture convienne à
tout le monde, de quelque profession que l'on soit.
Je sais qu'il en est un grand nombre de fort bons
(|ui ne se trouvent pas dans cette liste, peut-être trop
restreinte selon les uns, et trop étendue selon les
autres ; mais il me semble que ceux que je cite mé-
ritent la préférence: du moins je hasarde cette opi-
nion d'après l'estime dont ils jouissent chez les peu-
ples où la saine littérature est le plus en honneur, et
d'après les jugements qu'en ont portés les plus
grands rhéteurs et les hommes de goût. Au reste, cha-
cun peut augmenter ou diminuer celte liste à son gré.
sui- le •• choix des livres », les pages 49 et suivantes de cet
ouvrage de Charles Sorel.
i. Trailé du choix des livres, pp. 'J0*2-20j. (Paris, Renouard,
1S17; in-S.'
120 LE LIVRE. I
<
RELIGION ET MORALE
La Bible, ou du moins l'Évangile,
h' Imitation de Jésus-Christ.
Pascal, Pensées et Lettres Provinciales.
Massillox, Petit Carême.
CicÉRON, Traité des devoirs.
Sénèque et Plutaroue, choix de leurs œuvres mo-
rales.
Montaigne, Essaie.
TnÉoPHRASTE et La Bruyère, les Caractères.
La Rochefoucauld, Maximes.
PHILOSOPHIE POLITIQUE ET MORALE
HISTOIRE NATURELLE, etc.
Xénophon, Cyropédie.
Fénelon, Télémaque.
Mably, Entretiens de Phocion '.
Pline l'Ancien, choix de ses œuvres'.
BuFFON, choix de ses œuvres.
\. Mably est à présent l)ien oublié et dépassé.
2. Dans sa lettre Du moyen de dresser une bibliothèque...
[Œuvres, t. X, p. 116), La Mothe-Le Vayer dit que Pline l'An-
cien est, à lui seul, <• une bibliothèque entière - ; et Le Gal-
lois, dans son Traité des plus belles bibliothèques de CEttrope
(p. 2), confirme cet éloge par ce distique :
Ouitl juvat innumcris repleri scrinia libris ?
Unus prœ cuiiclis Plinius esse potesl.
i
CHOIX DES LIVRES. 121
LITTÉRATURE
i" Rhéteurs :
QuiNTiLiEN, Institution oratoire.
La Harpe, Cours de littérature^.
2" Orateurs.
Démosthène et Eschine, Harangues.
CicÉRON, Oraisons.
^ Pline le Jeune, Panégyrique de Trajan.
BossuET, Oraisons funèbres.
Fléchier, Oraisons funèbres.
Bourdaloue, Massillon, etc.
POÉTIQUE
Horace et Boileau.
POÈTES ÉPIQUES
Ho>^re, V Iliade et VOdyssée.
ViRGLE, V Enéide.
Le TiSSE, la Jérusalem délivrée.
MiLTCs, le Paradis perdu.
Voltage, la Henriade*-. ,
1. Nous ne manquerions pas aujourd'hui d'ajouter ici
au moins i^ nom, celui de Sainte-Beuve, Causeries du lundi.
Nouveaux L^iditf, Porlraits littéraires, etc.
2. L'Ariose mériterait certainement de prendre place
122 LE LIVRE.
POÈTES DRAMATIQUES
Sophocle, tragédies.
Aristophane, comédies.
Sénèoue, tragédies.
Térence, comédies.
Corneille, Raclne, Voltaire et Crébillon'
tragédies.
Molière et Regnard, comédies.
POÈTES LYRIQUES, RUCOLIQUES,
DIDACTIQUES, etc.
Anacréon et Pindare, Odes.
Théocrite, Dion et Moschus, Idylles.
Catulle, Tibi lle et Propeiîce, choix de leurspoé-
sies.
Virgile, Eijlaijucx et Gcurynjui''^.
Horace, Odes, Epilres, Satires.
Ovide, les Métamorphoses.
Ésope, Phèdre, La Fontaine et F Lomxy, Fables.
Martial, choix d'épigrammes.
JuvÉNAL et Perse, Satires.
Clotilde DE Surville, poésies.
Malherbe, Odes.
dans celte section, au moins autant (jne le Tsse et sui-
tout que Voltaire.
L Crébillon pourrait tHie supprimé sans in>nvénient.
CHOIX DES LIVRES. 123
BoiLEAU, œuvres.
J.-B. Rousseau, clioix de ses poésies.
Mme Des Houlières, Idi/Ues et quelques poésies.
Voltaire, choix de ses poésies.
Gresset, œuvres choisies. «
Delille, œuvres choisies.
Thompson, /t's Sai.xiin<^.
ÉPISTOLAIRES
CicÉRON, Pline le Jeune, Mme de Sévigné, lettres.
Voltaire, lettres choisies.
ROMANS
Cervantes, Don (Juichottf.
FoË, Hobin^on Cria^oé.
Lesage, (iil Bios.
l'iELDiNG, Torn Joni-<.
RiCHARUSON, ClarU>c Jlorlun'c.
HISTOIRE
BossuET, Diicours sur l' histoire universelle.
Barthélémy, Voyage du jeune Anacharnis.
HÉRODOTE, Thucydide et Xénophon, leurs histoires.
1. On i)Ourrait encore supprimer sans crainte, dans cette
l)iblifitlièqiie '• de rhoix ... Clotilde de Slrville, Mme Des
IIoiLiKiiEs. (iRESSET, Delille, Tiio.mpson (plus générale-
ment Thomson), et même J.-B. Rousseau, tous aujourd'liui
Itien déchus de leui- ancienne uloire.
124 LE LIVRE.
OuiNTE-GuRCE, Histoire d' Alexandre.
TiTE-LivE, son histoire romaine.
César, Commentaires.
Salluste, Calilina eiJitgurtha.
Tacite, ses Histoires^.
Montesquieu, Grandeur et Décadence des Uomains.
Vertot, Révolution^ romaines^ Révolutions de Por-
tugal et Révolutions de Suède *.
Saint-Réal, Conjuration de Venise.
Voltaire, Histoire de Charles XII ^.
BIOGRAPHIE
Plutaroue, Vies des liommes illustres. »
Sur cette question du « choix des livres », on peut
encore consulter avec fruit le Catéclmme positiviste
1. Et ses Annales aussi sans doute.
2. Comme Mably, Vertot et Saint-Réal sont présentement
bien abandonnée et pourraient être supprimés de cette liste.
5. Nous ajouterions volontiers ici deux autres ouvrages
de Voltaire, l'Essai sur les mœurs et le Siècle de Louis XIV, —
sans parler du Dictionnaire philosophique, qui auiait imman-
quablement pris place dans une des sections précédentes.
Mais que d'autres historiens mériteraient de figurer aujour-
d'hui sur cette liste! Le cardinal de Retz, Saint-Simon, etc.;
et Augustin Thierrj', Michelet, Taine, etc. Nous ne manque-
rions pas non plus d'ajouter aux Considérations sur les causa
de la (jrandeur des JRomains et de leur décadence de Montes-
quieu, l'Esprit des lois et les Lettres persanes. II est à remar-
quer, en outre, que nulle mention n'est faite ici ni de Dante,
ni de Shakespeare, ni de Rabelais, ni de Jean-Jacques Rous-
CHOIX DES LIVRES. 125
d'Auguste Comte (1708-1857)', où se trouve une liste
de inO volumes ou ouvrages destinés à composer la
« Bibliothèque positiviste au xix' siècle »: — les
« Catalogues des bibliothèques de Napoléon p'^ »
(bibliothèques de voyage, de la Malmaison, des Tui-
leries, etc.), publiés par M. Gustave Mouravit, dans
son étude sur « Napoléon bibliophile » - : — le « Cata-
logue de livres (au nombre de AT)), choisis par la
Société Franklin pour les bibliothèques popu-
laires »^; — et les plans de bibliothèques insérés
seau, ni de Diderot, tous reconnus aujourd'hui pour des
écrivains de premier ordre, mais qui, du temps de Peignol,
n'avaient pas obtenu la renommée qu'ils ont acquise depuis.
1. Pages 57-40. (Paris, sans nom d'éditeur. En vente, 10, lue
Monsieur-le-Prince, 1890; ô- édit.)
2. Revue bibUo-iconofjraphique, mai lOO-ï à 1903. \o\v notam-
ment le numéro de décembre 190.3, pp. 589-591, où se trouve
une lettre relative au projet de l'cmpoiour (projet qui ne fut
jamais exécuté) de faire imprimer une bibliothèque d'un
millier de volumes pour son usage particulier. « Les volu-
mes — imprimés sans marges, pour ne pas perdre de place,
— seraient de cinq à six cents pages, reliés à dos brisé et
détaché, et avec la couverture la plus mince possible. Cette
bibliothèque serait composée d'à peu près : 40 volumes de
Religion; 40 des Épiques (Homère, Lucain, le Tasse, Télé-
maque. la Henriade, etc.); 40 de Théâtre; 60 de Poésie;
100 de Romans; 60 d'Histoire. Le surplus, pour arriver à
1000, serait rempli par des Mémoires historiques de tous
les temps. • Etc.
3. Dans le Magasin pittoresque, 1871, p. 159. Ce « Cata-
logue • est suivi de « Conseils aux fondateurs de bibliothè-
ques populaires ». Sur ces bibliothèques et sur « une bibho-
Ihèque de pauvres gens ■-. voir les considérations émises
par Lamartine, dans la préface de Geneviève, histoire d'une
servante, pp. 25 et s. (Paris, Librairie nouvelle, 1855):- ...Ainsi,
126 LE LIVRE.
dans les Notes et Réflexions d'un lecleur, de M. Albert
CoLLiGNON ^ ; dans Fra i libri., de MM. Guicciardi
el V . DE Sarlo- ; dans le Bonlieur de vivre, de sir
John LuBBOCK^; etc.
Cette a liste de cent bons livTes », donnée par sir
.John Lubbock dans ce dernier ouvrage, et formée
par un auditoire d'ouvriers anglais, est, bien en-
tendu et inévitablement, composée surtout de livres
anglais. Les noms de Corneille, de Racine, La Fon-
taine, Montesquieu, Diderot, J.-J. Rousseau, etc.,
sont omis ; mais on y voit resplendir ceux de
Bunyan, de Keble, White, Smiles, etc. Comme
lavoue, du reste, spontanément l'auteur ^ : « Si je
m'étais adressé à un auditoire français, ma liste
aurait été très différente ».
(le tout ce qui compose une bibliothèque complète pour
un homme du monde ou pour une académie, à peine pour-
rait-on extraire cinq ou six volumes français à l'usage el
à l'intelligence des familles illettrées, à la ville ou à la
campagne... » (p. .30). « Il n'y a que les gens de loisir qui
l)euventlire des Uvres en beaucoup de volumes.... >• (p. 45).
(Pour le peuple, il faut des ouvrages de peu d'étendue :
nous voilà loin des romans-feuilletons!) Etc.
1. Page 10. (Paris, Fischbacher, 1896; in-I8.)
2. Voir la Revue bleue, il février I80.J, p. 105.
3. Tome I, pages 84-88. (Paris, Alcan, 1801; in-lS.) — Voir
aussi, comme « choix de livres », tout le chapitre que nous
avons consacré, dans notre tome I, aux Prédilertions pai-li-
rulières et Auteurs préférés, spécialement les articles i-elalifs
à Grotius, à Gui Patin, à Daglesseac, Montesquieu, Gres-
SET, etc.
4. Préface, p. ii — De même, dans l'enquête ouverte par
MM. Guicciardi el F. de Sarlo et leproduilc dans Fra i
CHOIX DES LIVRES. 127
Oui, autant de lecteurs, autant de choix ditTé-
rents, autant de bibliothèques (Hstinctes, puisque,
outre les changements dus au temps, « à la mode »,
chacun de nous a ses goûts propres, ses aptitudes
spéciales, et que réducation, la profession, la natio-
nalité, Tàge, le tempérament, l'état de fortune, etc.,
quantité d'éléments variant à l'infini, viennent in-
fluencer et déterminer ce choix-
Voici cependant, sur cette question du « choix des
livres », quelques sages préceptes, qu'on fera bien
de méditer et d'appliquer.
Dabord ces considérations de l'écrivain suisse
Léonard Ml- ISTER (17 41-1811)' :
a La meilleure règle à suivre dans le choix de ses
lectures est celle quil convient de s'imposer de
bonne heure dans le choix de ses liaisons. Il faut
toujours tâcher de vivre avec des êtres qui nous
soient supérieurs à quelques égards, qui ne soient
pas du moins trop au-dessous de nous-mêmes, et
puissent nous donner l'espérance de nous rendre
ineilleurs ou plus aimables, et, s'il est possible, l'un
/(7//(, c'fsl D.tnto qui arrive entête, absolument comme dans
l'enquête ouverte par la Revue bleue c'est Victor Ilui^o et
Moiièie qui tiennent la corde. (Cf. Revue bleue, il février,
3 Juin et '24 juin 1X03, pp. 16"), 077 et 801.)
1. Ap. F EUT ia\:lt, les Amoureux du livre, pp. 252-205.
128 LE LIVRE.
et Tautre. Il faut choisir d'abord les livres qui nous
servent d'instituteurs, de guides et de maîtres; ce
n'est qu'après avoir bien profité de ceux-là que nous
pourrons nous attacher à d'autres comme à des
amis, à des amis de tous les jours et de tous les
instants, parce qu'il n'y a que ceux-là dont l'amitié
nous rende vraiment heureux. »
Puis celte très remarquable lettre de Thomas
Carlyle (1795-1881) a à un jeune homme sur le
choix de ses lectures », lettre célèbre en Angleterre,
dit Edouard Charton, qui l'a publiée dans les notes
de son Tableau de Cébès\ et que, vu son impor-
tance, je reproduis ici in extenso :
« Ce serait pour moi une véritable satisfaction de
pouvoir seconder, par mes conseils, les généreux
efforts que vous faites en vue de votre amélioration
personnelle; malheureusement une longue expé-
rience m'a convaincu que les conseils ont, en
général, peu dnlilité, et en voici la principale
raison : c'est quil est très rare, pour ne pas dire
inqDOSsible, que les conseils soient bien donnés,
aucun homme ne pouvant connaître assez parfaite-
ment l'état d'esprit d'un autre pour se mettre à sa
place; en sorte que c'est presque toujours à un per-
sonnage imaginaire que s'adresse le conseiller le
plus sensé et le mieux intentionné.
i. Edouard Charton, le Tableau de Cébès, Souvenirs de j
mon arrivée à Paris, pp. 150-154. (Paris, Hachette, 1882 ; in-12.)
CHOIX DES LIVRES. 129
« C'est pourquoi, au sujet des livres (jue vous
devez lire, — vous que je connais si peu — je
trouve à peine possible de vous dire rien de précis.
Ce que je vous conseille toutefois et en toute assu-
rance, c'est de rester fidèlement attaché à l'habitude
de lire.
« Tout bon livre, tout livre plus sage que vous,
vous apprendra quelque chose, et même beaucoup
de choses, plus ou moins indirectement, si votre
esprit est ouvert à l'instruction.
« .Je considère comme juste et d'une application
générale cet avis de Johnson : « Lisez le livre qu'un
« désir et une curiosité honnêtes vous portent à lire ».
tt Ce désir et cette curiosité sont, en efîet, l'indice
qu'il y a très probablement en vous ce qu'il faut
pour que vous puissiez tirer un bon profit du livre.
« On a dit aussi : « Nos désirs sont les pressen-
« timents de nos aptitudes ». C'est encore là une
bonne parole, et, dans le sens où elle doit être com-
prise, un puissant encouragement pour tous les
hommes sincères; elle n'est pas applicable seulemeni
à nos désirs et aux elTorts que nous devons faire
pour nous instruire par la lecture, elle l'est à toutes
les directions de notre esprit.
» Parmi toutes les choses les plus dignes de votre
attention, attachez-vous avec une vive espérance à
ce qui vous paraît le meilleur, le plus beau et le
plus admirable. En suivant cette règle, après
LE I.IVIIE. — T. II. 9
130 LE LIVRE.
maintes expériences (honnêtes, viriles, bien entendu,
et non point puériles, légères, inconsistantes), vous
reconnaîtrez peu à peu ce quil y a pour vous, en
réalité, de plus digne de votre admiration, ce qui
est moralement et intellectuellement votre élément,
votre vrai terrain, en somme, ce qui peut vous être
le plus profitable.
« Oui, je le répète avec conviction, tout désir sin-
cère et honnête est un avertissement de la nature,
et il faut en tenir grand compte. Mais, prenez
garde! Il faut distinguer, avec la plus sérieuse
attention, les vrais désirs des faux désirs.
« Les médecins nous permettent les aliments qui
excitent en nous un appétit véritable : ils nous pres-
crivent, au contraire, de nous abstenir de ceux vers
lesquels nous ne sommes attirés que par un faux
appétit. Ce sont là de très bons conseils. Les lecteurs
faibles, légers, qui courent de livres frivoles en
livres frivoles, non seulement ne tirent rien de bon
d'aucun d'eux, mais, au contraire, se font du mal
avec tous; on peut parfaitement les comparer à ces
personnes déraisonnables et ennemies de leur propre
santé, qui se plaisent à se laisser tromper par leur
goût irréfléchi pour les épiceries et les sucreries,
quand leur appétit réel exigerait une alimentation
nutritive et solide.
« Sous la réserve de ce commentaire, je vous
recommande le conseil de Johnson.
CHOIX DES LIVRES. 131
<i Et mainlonanl, je vous donnerai un autre avis.
« Tous les livres ne sont, à vrai dire, que l'histoire
des hommes qui ont vécu, l'histoire de leurs pensées,
de leurs actions; c'est à cet enseignement qu'abou-
tissent, en définitive, les lectures, de quelque nature
qu'elles soient. En ce sens, on peut recommander
les livres d'histoire proprement dits comme la base
de l'étude de tous les autres livres, comme le préli-
minaire de tout ce que nous avons à espérer dy
trouver dniile. Que le jeune lecteur commence donc
par l'histoire du passé, et, en particulier, par l'his-
toire de son pays. Qu'il se livre avec application à
ce genre d'études, et il en verra sortir, comme les
branches d'un tronc darbre, un nombre infini de
connaissances. Il se sera ainsi placé tout d'abord sur
une haute et large chaussée, d'où il découvrira de
vastes espaces, et, de là, il lui sera plus facile de
clioisir le lieu où il lui conviendra le mieux de se fixer.
«c Ne vous laissez pas décourager, si, en cherchant
à vous instruire, vous tombez dans quelque méprise,
si vous reconnaissez que vous avez suivi quelque
fausse direction; cela arrive à tous les hommes, dans
leurs études comme en beaucoup d'autres choses.
C'est avoir déjà profité que s'être aperçu qu'on a
commis une erreur.
« Quiconque s'applique sincèrement, virilement,
à bien faire, ne tarde pas à se sentir capable de faire
mieux.
132 LE LIVRE.
« Ce n'est au fond qu'à cette condition d'efforts
incessants que les hommes peuvent se cultiver et
s'améliorer. Matériellement, notre marche est d'abord
un trébuchement, une tendance à tomber, et en
même temps un effort pour nous relever, pour nous
maintenir droits, jusqu'à ce que nous arrivions à
savoir poser nos pieds solidement sur la bonne
route. C'est là l'emblème de toutes nos entreprises
dans la vie.
« Pour conclure, je vous rappellerai que ce n'est
point à l'aide des livres seuls, ou même principale-
mont grâce à eux, qu'on devient de tout point un
homme. Étudiez-vous à vous acquitter fidèlement,
dans quelque situation que vous vous trouviez, des
devoirs qui vous sont directement ou indirectement
imposés. Un poste vous est assigné : tenez-vous-y
fidèlement, résolument, comme un vrai soldat.
Dévorez en silence les chagrins qui ne manqueront
pas de vous y assaillir. Nous sommes tous exposés
à de pénibles épreuves dans les diverses conditions
de notre existence; mais soyons toujours fermement
disposés à ne pas abandonner notre tâche. On se
perfectionne beaucoup plus sûrement encore par
l'action, le travail, que par la lecture. Je vois s'élever
une race d'hommes disposés à concilier, à réunir ces
deux moyens infaillibles du progrès : accomplir
sagement, vaillamment, ce qui est leur devoir dans
leur état présent, et en même temps se préparer, par
CHOIX DES LIVRES. 133
l'instruction, à des œuvres plus importantes, quand
elles viendront à leur portée.
« Recevez mes souhaits, mes encouragements, et
croyez que je suis sincèrement tout à vous.
« Thomas Carlyle. »
S'il y a doute, opposition et contradiction sur le
nombre et sur Tespèce de livres à posséder, il est
une sorte d'ouvrages qui échappe à cette règle et
dont on ne saurait trop souhaiter l'abondance. Si,
pour reprendre la comparaison de Voltaire, on n'a
et l'on ne peut avoir qu'un petit cercle d'amis, on ne
risque rien de posséder beaucoup de relations; si,
d'accord avec Gœlhe et avec Lacordaire ', — « on
ne devrait lire que ce qu'on admire », « il ne faut
lire que les chefs-d'œuvre », — nous n'avons pas de
temps à consacrer aux écrits de. second ordre, et
nous devons nous borner à nos maîtres préférés,
il est non moins sage et avantageux d'être ample-
ment pourvu d'ouvrages à consulter, de livres de
recherches, de référence : dictionnaires, manuels,
annuaires, répertoires, etc. Ici, seuls, l'emplacement
1. Cf. supra, t. I, iJ. IIKI. Et Al-?^one :
l'eiiege quoilcumque csl memorabilu.
" Étudie (lis jusqu'au bout) tout ce qui est digne de nié-
inoire. •• {Idylles, IV, trad. Nir^ard, p. 105; Paris, Didot, 1887.)
134 LE LIVRE.
et la fort une dont vous disposez doivent limiter vos
exigences.
C'est à propos de cette sorte de livres que La.
Mothe-Le Vayer écrivait, dans la lettre déjà plusieurs
fois citée par nous ' : « Quant à ces derniers [aux
dictionnaires], je tiens, avec des personnes de grande <
littérature, qu'on n'en saurait trop avoir, et c'est
une chose évidente, qu'il les faut posséder en pleine
propriété, parce qu'ils sont d'un journalier et perpé-
tuel usage, soit que vous soyez attaché à la lecture
et intelligence de quelque auteur, soit que vous
vaquiez à la méditation ou composition de quelque
ouvrage ».
Notons encore cependant, à propos des diction-
naires, cette très juste remarque, extraite du pros-
pectus de V Encyclopédie'^ : « Ces sortes de collec-
tions... ne tiendront jamais lieu de livres à ceux qui
chercheront à s'instruire; les dictionnaires, par leur
forme même, ne sont propres qu'à être consultés, et
se refusent à toute lecture suivie ».
Nombre de lecteurs pourtant, à commencer par
Voltaire lui même, ne se contentent pas de « quel-
ques amis » et se répandent volontiers.
1. Lettre XIII, Dit, moyen de dresser une bibliothcqxie....
{Œuvres, l. X, p. 109.)
'i. Ap. d'Ale-Mbeiît, Discmtrs préUrninaire de l'Eiiei/rlupédie,
\>p. I25-1'26. (Paris, Dubuisscm. Bibliothèque nationale. ISOi.)
LIRE BEAUCOUP OU BEAUCOUP RELIBE 1 135
a Jamais amant volage n'a plus souvent changé
de maîtresse que moi de livres », disait Bayle (1647-
1706)'.
Emerson (1805-1882), « avec cette intrépidité d'as-
sertion qui le caractérise, affirme quelque part que
les hommes de génie doivent être de grands liseurs
Je ne sais pas trop si, l'histoire en main, on pour-
rait prouver que cela est exact. Leibnitz, Voltaire,
Goethe, avaient énormément lu ; Descartes et Rous-
seau^ étaient, au contraire, de petits liseurs, peu au
courant de la tradition.... De nombreuses lectures,
si elles sont judicieusement dirigées, faites avec
discernement, avec un sérieux désir de s'orienter
dans le monde intellectuel, n'oppriment point l'esprit,
ne l'alourdissent point, comme on se plaît à le répé-
\. Ap. Sainte-Beuve, Porlrails liltéraircs, t. I, ]>. ôfiO.
2. Jean-Jacquos Rousseau, écrit David Iluino, « n très
l»ou lu durant le cours de sa vie, et il a maintenant renoncé
tout à fait à la lecture. Il a très peu vu, et n'a aucune
sorte do curiosité pour voir et observer. Il a, à pioprement
parler, réfléchi et étudié fort peu, et n'a, on vérité, qu'un
fonds pou étendu de connaissances. Il a seulement seuli
durant tonte sa vie; et, à cet égard, sa sonsil)iIilé est mon-
tée à un degré qui passe tout ce quo j'ai vu jusqu'ici; mais
elle lui donne un sentiment plus aigu de peine que do plai-
sir. Il est comme un liommo qui seiait nu, non seulement
nu de ses vêtements, mais nu et dépouillé de sa peau, et
qui, ainsi au vif, aurait à lutter avec l'inlompério des élé-
ments qui troublent perpétuellomontco bas monde. •■ •■ Certes,
ajoute Sainto-Bouve, après avoir cité cotte lettre de David
Uwme (Causeries du lundi, t. II, p]). 79-80), il est impossible!
de mieux représenter l'état mor.d et physiologique» de Rous-
seau. ■• C-f. i n fn I, i'ha\>. XII, |>. 'IMi.
136 LE LIVRE.
ter sans y avoir suffisamment réfléchi. La vérité est
qu'elles le dégagent, retendent, le mettent à même
de vivre de la vie la plus variée, la plus intense, la
plus riche '. »
M. Albert Collignon, qui a particulièrement étu-
dié cette question, y revient souvent, et il est
d'avis, lui aussi, presque toujours, qu'il faut lire
beaucoup.
« Nous devons lire beaucoup, — dans tous les
sens du mot beaucoup. Je ne suis point partisan du
précepte ancien, multuin non multa'\ et c'est aussi
en plus d'un sens que je redoute lliomme d'un seul
llvre^.
« Le charme de la vaste lecture, et qui en varie
presque à l'infini le plaisir, est de chercher le vrai,
1. .Iules Levallois, V Année d'un ennile, Comment on reste
libre, p. 18.
2. Cependant, dans le même ouvrage, la Religion des Lettres,
page m, M. All)ei't Collignon estime qu'<' il faut lire beau-
coup, peu de livres, toujours les mêmes, [c'est-à-dir-e précisé-
ment multum non multa] les meilleuis dans le geni'e de son
talent et de son travail, se pénétrer de leur substance,
comme on se nourrit d'aliments sains et solides pour former
son tempérament ■•. Et page Ui : ■■ Troj) de lecture rend
l'esprit paresseux et désaccoutume d'écrire. Un livre ne doit
être, pour un homme de lettres, qu'un point de départ, la
branche... d'où l'imagination ailée prend son vol, ■■ etc. —
Cf. le mot (déjà cité : tome I, page 195. note 2) du Père
Cratrv : •< La lecture, cette paresse déguisée.... " (L'Intermé-
diaire des chercheurs et curieux, 7 novembre 1S99, col. 778.)
"i. Timeo hominem unius libri, sentence attribuée à saint
Thomas d'Afpiin : cf. .lean Darche, Essai sur la lecture,
pp. 157-158.
RELECTURES. 137
le bon el le bien dit, partout, même au milieu de
l'alliage médiocre qui l'entoure, comme on découvre
un diamant dans la terre ou des paillettes d'or dans
des sables et des minerais sans valeur. On a le plai-
sir de la chasse et de la trouvaille. Après les rares
chefs-d'œuvre, si vite épuisés, bien des livres aima-
bles, quoique secondaires, méritent encore notre
attention. Quelques lignes d'un inconnu suffisent à
témoigner dans quelle estime nous devons l'avoir —
Le goût affiné et fortifié à la fois dans le commerce
habituel des écrivains supérieurs, discerne ensuite
et sait choisir avec tact, avec promptitude, avec dé-
licatesse, ce qui mérite l'attention dans les écrivains
secondaires. « Il sied, disait Sainte-Beuve, à tout
« estomac viril et à tout esprit émancipé de lire tout
« et de s'adresser à des auteurs de tout bord et de
« toute opinion, » Expliquant à son tour comment il
faut lire, Joubert a dit : « Quand je ramasse des
« coquillages el que j'y trouve des perles, j'extrais
« les perles et je jette les coquillages '. »
« Il faut à l'homme de lettres une lecture im-
mense: mais, pour être profitable, elle doit être rai-
sonnée. Comme la culture de la terre varie suivant
la nature du sol, la lecture, suivant les auleuii's. doit
aussi différer : tantôt profonde ol insistante, tantôt
légère et variée. Ainsi relire, creuser, fouiller, médi-
I All)C'rl ('.(tLLKiXON. /'( Hcliyioii des Lellrcs, pp. '.)ti-!l3.
138 LE LIVRE,
ter les œuvres des génies profonds, parcourir rapi-
dement les œuvres des génies superficiels, telle me
semble la bonne méthode pour unir l'étendue à la
solidité.
« La lecture, fécondée par la réflexion, alimente
l'esprit et l'étend. Je ne sais qui Ta appelée « le fu-
« mier de l'intelligence* ».
Relire, relire et méditer les chefs-d'œuvre qui
s adaptent le mieux à nos goi'its et à nos besoins, et
parcourir les livres de valeur moindre ou d'intérêt
secondaire pour nous, tel est donc le meilleur pro-
gramme. A mesure, d'ailleurs, qu'on avance dans la
vie, on devient plus difficile dans le choix de ses
lectures, et, en même temps que le goût s'affine, les
yeux s'affaiblissent et ne nous prêtent plus le même
secours : double raison pour moins se prodiguer, se
montrer plus avare de son attention et de son temps.
« Il me semble surtout que, sur le soir de la vie,
a dit, dans une de ses meilleures pages, l'archevêque
de Reims LANornox (1 816-1874) ^ il doit y avoir un
bonheur tout spécial à s'asseoir à son foyer, et à
relire quelques-uns de ces bons auteurs qui nous ont
autrefois charmé^; puis à redescendre le cours de
\. Alhort r.OLLiGNON, op. cit., p. 103.
"2. Ap. .lean Darche, op. cit., pj). 529-")">0.
"). « Éliidicr <1(* mieux on mieux les choses qu'on sait, voir
et revoir les gens qu'on aime, délices de la malurilé. »
(Sainte-Beuvk, Porlrniltt contemjioraini:. l. IV. j». 7t5\.) Cf.
aussi supra, t. I. p. 200.
RELECTURES. 139
nos lectures et des circonstances qui les ont accom-
pagnées.... Que de souvenirs vous trouverez ainsi le
long- de ce chemin recommencé par la pensée! que
de douces émotions vous feront éprouver ces vieilles
pagres que vous avez lues si souvent ! Vous y retrou-
verez à chaque ligne le parfum de tant de souvenirs,
et peut-être aussi quelques tristes impressions, que
\c temps aura à peine calmées. Pour moi, c'est là un
des plaisirs purs que je me promets dans ma vieil-
lesse, si le Ciel doit prolonger ma vie : rouvrir quel-
([ue vieux livre poudreux, y surprendre les traces
de mes impressions; recommencer avec lui tout un
itinéraire ; suivre, en les reprenant, les vestiges de
notre vie commune à travers les années ; lui deman-
der de nouvelles idées, ou du moins éclairer davan-
tage ce que déjà maintes fois il m'aura dit, Féclairer
par la lumière plus vive de l'expérience et de la
malurilé de l'âge.... Non, après la compagnie de
Dieu, des bonnes pensées qu'il inspire, et des vrais
amis, je ne prévois rien de meilleur pour ces jours
peut-être si longs que nous réserve l'hiver de la vie;
je ne vois rien de mieux que cette lumière qui se
projette sur le passé, et revient se mélanger aux
pensées dernières d'une existence qui s'en va. »
Sur le plaisir des relectures, Doudan non plus ne
tarit pas :
« .l'aime à relire les mêmes livres'. »
1. UouDAN, l.cllrcs, l. II, |t. 27.
140 LE LIVRE.
« De notre temps surtout, qui n'est pas 1res riche
en choses vraiment nouvelles, il faudrait s'accou-
tumer à un plus grand plaisir que de lire et qui est
de relire. On a fini alors avec la fatigue de faire
connaissance ; on revoit des lieux qu'on a vus, qu'on
a un peu ou beaucoup oubliés, et qu'on a plaisir à
revoir. Il est bien entendu qu'il faut que ce soient
de beaux livres, qui ont des tours, des détours, des
petits appartements. Il y a bien des plaisirs dans ces
relectures. On compare ses impressions passées aux
impressions nouvelles qu'on reçoit ; on fait des
découvertes; on en entrevoit de nouvelles dans
les pages qui suivent, sans être travaillé par
cette curiosité ennuyeuse qui dit : « Comment cela
finira-t-iP? »
« ... Bien que relire soit beaucoup plus agréable
que lire. 11 y a dans la première curiosité que donne
un livre inconnu une petite impatience assez pénible,
comme quand on attend le mot décisif à la fin des
replis d'une longue phrase allemande ^ »
Jules Levallois nous avoue, lui aussi, que, « sans
chercher à imiter en quoi que ce soit Paul-Louis
Courier et Royer-Collard^, je suis de mon mieux
1. DouDAN, loc. cit., t. IV, p. 207.
2. Id., loc. cit., l. IV, p. 254.
3. Cf! supra, t. I, p. 180 : « Mes livres font ma joie l'aime
surtout à relire ceux (fue j'ai dt^ lus nombre de fois.... •-
(P.-L. Courier, lettre du 10 septembre 1705: Œuvres, p. 425;
Paris, Didot, 1805; in-18.) « ... Le mot de Hoyer-CoUardà Alfred
RELECTURES. 141
leur exemple, et je relis beaucoup plus que je ne
lis', r,
Sainte-Beuve, auquel on ne saurait trop recou-
rir en pareille matière, donne cet excellent avis* :
« L'homme de goût, quand même il n'est pas
desliné à enseigner, et s'il avait tout son loisir, de-
vrait, pour lui seul, revenir, tous les quatre ou cinq
ans, ce me semble, sur ses anciennes et meilleures
admirations, les vérifier, les remettre en question
comme nouvelles, c'est-à-dire les réveiller, les rafraî-
chir, au risque même de voir s'y faire, çà et là, quel-
do Vigny : •■ Je ne lis plus, monsieur, je relis ». (Sainte-
Beuve, Causeries du lundi, t. XI, p. 524.) ■■ La lecture a ses
• brouillons (ses essais, ses travaux préliminaires), comme
'• les ouvrages, » disait un jour Piron à Fontenelle, — c'est-
à-dire que, pour bien comprendre un livre et s'en former
une idée nette, lire ne suffit pas, il faut relire. Relisons
donc sans cesse. On ne s'attendait pas assurément qu'un
mf)t de Piron ii-ait en rejoindre un autre de Royer-Collard. »
(In., Nouveaux Lundis, l. VU, p. 465.)
1. Jules Levallois, op. cit., p. 50.
1. Causeries du lundi, t. XV, p. 579. C'est encore à Sainte-
Beuve [op. cit., t. IL p. 512) que j'emprunte, à propos de
relectures, les anecdotes suivantes, relatives au mari de la
célèbre Mme Geoffrin (1699-1777) : ■• II paraît avoir peu
compté dans sa vie (dans la vie de Mme Geoffrin), sinon pour
lui assurer la fortune qui fut le point de départ et le pre-
mier instrument de la considération (ju'elle sut acquérir.
On nous représente M. Geoffrin vieux, assistant silencieuse-
ment aux dîners qui se donnaient chez lui aux gens de
Lettres et aux savants. On essayait, raconte-t-dn, de lui
faire lire quelque ouvrage d'histoire ou do voyages, et,
comme on lui donnait toujours un premier tome sans qu'il
s'en aperçût, il se contentait de trouver « que l'ouvrage
" était intéressant, mais que l'auteur se répétait un peu ». On
142 LE LIVRE.
que dérangement : l'essentiel est qu'elles soient
vives. Mais soyez tranquilles sur le résultat : toutes
celles de ces admirations qui sont bien fondées, et
si lui-même, lecteur, en son âme secrète, n'est pas
devenu, dans l'intervalle, moins digne d'admirer le
Beau, toutes ou presque toutes gagneront et s'ac-
croîtront à cette revue sincère : les vraiment belles
choses paraissent de plus en plus telles en avan-
çant dans la vie et à proportion qu'on a plus com-
paré. »
Et, pour conclure :
« Sachons bien que la plupart des hommes |de ce
temps qui sont lancés dans le monde et dans le>--
aflaires ne lisent pas, c'est-à-dire qu'ils ne lisent que
ce qui leur est indispensable et nécessaire, mais pas
autre chose '. Quand ces hommes ont de l'esprit, du
ajoute que, lisant un volume de V Encyclopédie ou de Bayle,
qui était imprimé e^ur deux colonnes, il continuait, dans sa
lecture, la ligne de la première colonne avec la ligne corres-
pondante de la seconde, ce qui lui faisait dire •• que l'ou-
'■ vrage lui paraissait bien, mais un peu abstrait ». Ce sont
là des contes tels qu'on en dut faire sur le mari eflacé d'une
femme célèbre. Un jour, un étranger demanda à Mme Geof-
frin ce qu'était devenu ce vieux monsieur qui assistait autre-
fois régulièrement aux diners et qu'on ne voyait plus? —
<• C'était mon mari : il est mort. ■■
i. Cf. le mot de Mme Swetchine {Pensées, ap. comte de
Falloux, Mme Stvetchine, sa vie et ses œuvres, t. II, p. 88) ;
.. On lit tout à présent, hors les livres » ; et Charles Nodier
{V Amateur de livres, dans les Français peints par eux-mêmes,
t. 11, p. 82) : '■ (Les bibliophiles disparaissent) ... Aujourd'hui
l'amour de l'argent a prévalu : les livres ne portent point
RELECTURES. 143
i^oûl, cl une certaine prétention à passer pour liKé-
raires, ils ont une ressource très simple, ils font
semblant d'avoir lu. Ils parlent des choses et des
livres comme les connaissant. Ils devinent, ils
écoutent, ils choisissent et s'orientent à travers ce
qu'ils entendent dire dans la conversation. Ils don-
nent leur avis et finissent par en avoir un, par
croire qu'il est fondé en raison '. »
d'intérêt.... Nos ijrands seigneurs de l.i politique, nos
grands seigneurs de la banque, nos grands hommes d'Élat,
nos grands hommes de lettres, sont généralement hihlio-
plioljes. "
i. Sainte-Beuve, up. cit., t. II, p. 379. Sainte-Beuve nous
avertit encore (o//. cit., t. XI, \>. 22) (jue - le théâtre est ordi-
nairement la littérature des gens du monde <jui n'ont pas le
temps de lire ». Déjà, au xvnr siècle, Vauvenargues disait
(De l'Amour des sciences et des lettres : Œuvres choisies
p. 109; Paris, Didot, 1858; in-I8) : « La plupart des hommes
honorent les lettres comme [ils honorent] la religion et la
vertu; c'est-à-dire comme une chose qu'ils ne peuvent ni
connaître, ni pratiquer, ni aimer. ■>
V
LIVRES DE LUXE ET BOUQUINS
Le beau livre, le livre de luxe, a naturellement
trouvé, de tout temps, des appréciateurs et des ad-
mirateurs * : on ne peut méconnaître, en effet,
pour le simple usage même, pour la lecture ou
lélude, le très puissant attrait et toute l'importance
1. Il a ausrii trouvé parfois, à différentes époques, des
dénigreurs et contempteurs. Aux premiers siècles de l'Église,
saint JÉRÔME (551-420j condamnait les dépenses faites pour
rornementation des livres : <• On teint les parchemins en
pourpre, dit-il, on les couvre de lettres d'or, on revêt les
livres de pierres précieuses, et les pauvres meurent de
froid à la porte du temple : Gemmis codires vestiuntur, et nu-
(luft anle fores emoritur Christus. « {Ap. Géraud, Essai sur les
livres dans i'anticjuilé, p. 158.) Plus tard, les disciples de saint
Bern.\rd (1091-1155). les austères religieux de Cîteaux. blâ-
maient sans relâche leurs confrères et rivaux, les bénédic-
tins de Cluny. d'enluminer et adorner les manuscrits, et il
y avait même un des statuts de leur règle qui leur défendait
d'employer, dans la confection des manuscrits, l'or, l'argent
et même les vignettes. (Cf. Lecoy de la Marche, les Ma7iit-
scrits et la Minialure, pp. 16Ô-164; et Géraid, op. rit., p. 55.)
<• Nombre de petites communautés de Cîteaux ont laissé
corrompre et pourrir de beaux manuscrits, ou en ont donné
les feuilles à leurs cuisiniers pour mettre sous la pâte, enve-
lopper leur tabac, ou vendre aux éjiiciers et beurriers. •
LIVRES DE LUXE ET BOUQUINS. 145
que possède l'exlérieur du livre : — un format com-
mode, ni trop grand ni trop petit; un caractère
d'impression bien net et suffisamment gros, que
l'œil perçoive aisément et suive sans fatigue; un
papier de bonne qualité, dont, notamment pour nos
papiers d'aujourd'hui, la blancheur ne miroite pas
et n'éblouisse pas le regard ; enfin une correction de
texte irréprochable '.
(Dom Gliton, ancien bibliothécaire de l'abbaye cistercienne
de ClairvaiiK, 17ii. <iji. FcriTiAULT, /es Légendes: du livre,
j). 'iOO.) .. Nous lison?i, au contraire, dans la Vie de saint
Bonifacê. apôlie de l'Alloniagne, que, parmi les livres «ju'il
fit venir d'Angleterre, se trouvaient les Pupitres de saint Paul
écrites en lettres d'or. Le même saint priait une abbesse
copiste de transcrire pour lui les Épîtres de saint Pierre avec
de fencre d'or, et cela par respect pour les Saintes Écritures. ••
(Géraud, op. cit., pp. 55-54.^
i. "La correction, la plus belle parure des livres. ^. (G.-A.
Crapelet, Études jnyitiques et littéraire sur la lypograpliie,
p. 20. )Le célèbre imprimeur vénitien Aide Mamice disait qu'il
voudrait racheter d'un écu d'or toute faute pouvant se ren-
contrer dans ses livres : « ... Sic tamen doleo, ut, si possem,
mutarera singula errata nummo aureo ». (.!/>. Ambroise
FiRMiN-DiDOT, Essai sur la typograjihie, col. 047.) Une légende
rapporte •• que Robert Esticnne exposait des épreuves de-
vant sa maison, voisine du Collège de Beauvais et des Écoles
du Droit Canon (c reginne Scholx Decretorum) situées rue
Saint-.lean-de-Beauvais. et (ju'il donnait une récompense aux
écoliers qui y découvraient des fautes. Si ce moyen a été
employé par Roliert Estienne, il n'a pu lui sauver que des
incorrections très légères, car ce savant imprimeur avait lu
et relu ses épreuves avant de les exposer, et les écoliers
n'étaient pas de force à découvrir des fautes graves après
la lecture d'un homme aussi habile et aussi exercé flans ce
genre de travail. D'ailleurs, le fait en lui-même, qui n'est
rapporté que comme un on-dit par Jans. Almelovcen dans
LE LIMŒ. — T. II '0
146 LE LIVRE.
Nouh; avons vu ce que disait David Ancillon ' : « Il
est certain que moins les yeux ont de peine à lire
un ouvrage, plus l'esprit a de liberté pour en juger;
comme on y voit plus clair, et qu'on en remarque
mieux les grâces et les défauts lorsqu'il est imprimé
que lorsqu'il est écrit à la main, on y voit aussi ,
plus clair quand il est imprimé en beaux carac-
tères et sur du beau papier, que quand il l'est sur
du vilain et en mauvais caractères-. »
Et « notre bon Rollin » : « Une belle édition, qui
frappe les yeux, gagne l'esprit, et, par cet attrait
innocent, invite à l'étude^». « Tous ceux qui aiment
les livres comprendront cela », ajoute M. Mouravit^
sa Disserlalio de Viiis Slephanorum, me paraît fort dou-
teux, » etc. (G.-A. Chapelet, op. cit., pp. 215-'214.) Et lord
Byron à son imprimeur Murray : « Je me soucie moins que
vous ne pourriez croire du succès de mes ouvrages, mais la
moindre faute de typograpliie me tue.... Corrigez donc, si
vous ne voulez me forcer à me couper la gorge. » {Ap. Id.,
op. cit., p. 504.) Ambroise Firmin-Didot (op. cit., col. 618) dit
très justement, en parlant des coquilles, que <■ ces erreurs
et transpositions de lettres blessent encore plus IVeil typo-
graphique qu'une note fausse ne blesse une oreille musi-
cale ".
1. Cf. supra, t. I. p. 140.
2. A p. Bayle, Dictionnaire historique et critique, art. Ancil-
lon, l. II, p. 70. (Paris, Desoer, 1820.)
3. A)>. IMour..vviT. le Livre et la l'clile Bibliulhèque d'ama-
teur, p. 159.
4. Ibid. Voici un exemple qui confirme lassertion du ■< bon
Rollin » : • Un de nos illustres contemporains, grand ami
dos livres, se plaît, en montrant sa riche liibliotlièque. à
déclarer qu'il étudie avec plus de facilité dans un bel exem-
plaire, et qu'il choisit toujours pour cela celui dont le i)api(M-
LIVRES DE LUXE ET BOUQUINS. 147
Écoulez encore, tlu même sagace bibliographe,
cette ingénieuse et concluante comparaison, où le
livre mal imprimé et défectueux est assimilé au lec-
teur qui hésite, ânonne, se reprend et se fourvoie
sans cesse :
« Qu'un lecteur malhabile entreprenne de vous
lire une belle œuvre : si ses hésitations, ses intona-
tions fausses, la rudesse de son organe, la gaucherie
de son interprétation, brisent constamment vos ef-
forts pour être attentif, et émoussent en vous, si l'on
est le plus ferme au Loucher et la juslilicalion typographique
la plus aii:réahle à lœil. Nous sommes tout à fait de son
avis : il sort d'un beau livre une sérénité calme, une heu-
reuse harmonie, qui rendent attrayants les plus graves tra-
vaux. En vérité, c'est une chose très désirable, dans un
livre, que la bonne condition; elle annonce presque toujours
d'ailleurs la bonne édition, dont la recherche indique un nou-
veau genre de préférences, plus sérieuses que les préfé-
rences artistiques. » (Antony MÉnAV. les Diverses Façons
d'aimer les livres : Annuaire du Bibliophile, ISOl, p. 150; Paris,
MeugnoL 1861.) Remarquons cependant que « les beaux
livres » ne sont pas et ne peuvent pas être des instruments
de tiavail. M. Henri Beraldi (cité par Mme Renée Pingre-
non, la Vénération du livre, Revue hiljlio-ironograiihicjue, fé-
vrier VJOi, pp. 88-89) dit à ce sujet : " ... Vous n'êtes pas
sans posséder probablement quelques plats ou quehjues
assiettes de vieille faïence? — Oui, certes, comme tout le
monde aujourd'hui. — Mangez-vous dedans? — Par exem-
ple! Poiu- les casser! Je les accroche aux murs comme
ornement, et je les regarde. — Eh bien! cher monsieur, il
en est de même des livres. Pour lire, je prends des volumes
Charpentier et Hachette (2 fr. 75). Mais les livres rares ne
sont pas des instruments de travail, ce sont des objets de
curiosité précieux, faits i)0ur être manipulés modérément et
avec précaution, tout couiine une |)0rcelaine de Chine. •
148 LE LIVRE.
peut dire, le sentiment de la lecture, le plaisir que
vous vous étiez promis ne deviendra-t-il pas un sup-
plice? et quel profit rapporterez-vous de ce labeur?
Ainsi en est-il d'un livre où les incorrections, Tim-
perfection du tirage, le peu d'élégance ou l'usure
des caractères offensent le regard, lassent la patience
et mettent à chaque instant le lecteur en défiance de
l'exactitude du texte qu'il a sous les yeux. Avec quel
plaisir, au contraire, — plaisir intime et charmant, —
l'intelligence se laisse aller à suivre ces élégantes
petites avenues, si gracieuses, si bien alignées, où
le spectacle qui se déroule le long du chemin appa-
raît mille fois plus attrayant et sympathique; avec
quelle jouissance l'homme sérieux dévore ce volume,
où l'exactitude scrupuleusede la correction, Tégalilé
parfaite du tirage, le choix intelligent et délicat
d'un type approprié à la nature de l'œuvre, vien-
nent s'ajouter à la beauté des caractères, aux
harmonieuses proportions du format et de la jusli-
p CM lion* ! »
C'est ce qui faisait dire à l'un des anciens histo-
riens de l'imprimerie, à André Chevillier (1656-1700):
que « rien n'est plus agréable aux yeux » qu'un
beau livre, et qu' « on ne se lasse point de le
regarder- ».
1. Op. cjL, pp. 162-165. La juslificalion, c'esl-b-dhe «la lon-
iriu'ur des lignes ». (Littrk. Dirlionnnire.)
2. C'est à propos du Corps du Droit civil, avec les com-
mcnlaires dAccurse. imprimé à Paris, en ioH\, en cinq
LIVRES DE LUXE ET BOUQUINS. 149
Et ce n'est pas seulement aux yeux, mais à la main,
au toucher, qu'un beau livre est agréable : « Je de-
viendrais aveugle que j'aurais encore, je le crois,
du plaisir à tenir dans mes mains un beau livre,
s'est un jour écrié Silveslre de Sacy (1801-1887)'. Je
sentirais du moins le velouté de sa reliure, el je
m'imaginerais le voir. J'en ai tant vu ! »
« Il en est de la forme !et de l'aspect extérieur]
des livres comme de la physionomie des personnes,
a-t-on ingénieusement remarqué^ : l'impression que
l'une et l'autre produisent est favorable ou fâcheuse,
indépendamment du mérite des individus et des
ouvrages. »
voluinos in-folio, que Chevillier témoignait cet enthousiasme,
enthousiasme qu'il explique, d'ailleurs, el justifie par la
description détaillée, et en quelque sorte technique, de
l'ouvrage en question : •■ ... Livre où l'on voit, dans une
même page, un très grand travail, toutes sortes de bons
caractères gros et menus, une bonne encre, le rouge mêlé
agréablement avec le noir, le grec bien formé, cinq ou six
colonnes d'impression; les lignes bien droites, les mots bien
assemblés, ime bonne correction, enfin une feuille chargée
de différents caractères, et le tout sans confusion. C'est, à
mon avis, un chef-d'œuvre de l'art, et ce que j'ai vu. en ma-
tière d'imprimerie, de plus accomjili, et de plus agréable
aux yeux. On ne se lasse point de regarder ce livre quand
on l'a en grand papier, » etc. (André Chevillier, /'Orif/ine île
l'/iiijtrimcrie de Paris, \). (iO. Pans, .Jean de Laulne, lOiU.) Cf.
aussi, sur cet ouvrage, ce " chef-d'œuvre de l'art », imprimé
par Olivier Ilarsy, Ambroise Fir.min-Didot, op. cit., col. 789.
l. Variétés litléraire.'i, t. 1. p. 'l'tO, Catalogue de la bil)lio-
thèque de feu J.-.I. de Hure.
'2. M. DE L" (.S(''). <^)>- FEnTiAULT, les Amoureux du livre,
p. "O'.l.
150 LE LIVRE.
Voici, d'autre part, en quels termes émus et précis,
nettement et minutieusement circonstanciés, un de
nos contemporains, que les merveilles du ciel ne sont
pas seules à passionner, qui sait comprendre et ad-
mirer toutes les splendeurs, M. Camille Flammarion
( I842-. . . ,), a décrit le bon/ieur de la bibliophilie :
« Prendre dans ses mains un beau livre, d'une
édition soignée, agréable à lire au point de vue typo=
graphique, bien imprimé, larges marge-', bon papier,
reliure élégante, gravures de maîtres, pas trop lourd
à la main, et regarder ce livre avant de le lire, le dos
appuyé dans un fauteuil confortable, la lampe der-
rière soi, le parcourir, en prendre possession, et le
lire ensuite à loisir en en savourant toutes les quali-
tés de pensée et de style; puis le retrouver plus tard
sur les rayons d'une bibliothèque non fermée, acces-
sible à tous les caprices de la main, en compagnie
d'une quantité d'autres non moins hautement appré-
ciés : c'est là un exquis plaisir de l'esprit, qui rend
toujours trop brèves et trop fugitives les heures pas-
sées dans la bibliothèque. Oh! que les livres sont de
bons amis ! Nous les choisissons à notre goût*, nous
les consultons, ils nous sont tidèles, ils nous instrui-
sent, nous éclairent, nous guident, nous consolent.
1. •< Les livres sont des amis, de bons amis, que nous choi-
sissons à notre gré, » etc. : voir, à propos de cette compa-
raison, notre tome L page 217, note '2; et infra, pages 154,
158 et s., citations d'Edouard Laboulaye, d'Alexandre Pie-
dagnel et de Jacques Normand.
livrp:s de luxp: et bouquins. 151
C'est une société intellectuelle, intelligente, distin-
guée, de tous les temps, de tous les pays, que nous
associons à notre esprit en nos heures de rêveries,
de méditation et de repos'. »
Mais, à côté des luxueuses publications et des coû-
teuses raretés et merveilles de Timprimerie, les vo-
lumes à bon marché, les humbles et pauvres livres,
les « bouquins », pour les appeler par leur nom vul-
gaire^ ont eu aussi leurs apologistes. Voici les belles
I. Camille Flammarion, StcHa, pp. 4()8-i()9.
'2. " Bouquin : livre ancien, livre d'occasion. EMminutif
ironique derallemand biich (prononcez />omc). Se prend indif-
féremment en bonne et en mauvaise part. >• (Lorédan Lar-
ciiEY, ap. Ffrtiault, les Amoureux du livre, p. '245.) <. Saint-
Ange. Ce serait une honte si, après avoir tant parlé de bou-
quin, je laissois oscliapper l'occasion d'apprendre de foy
pourquoi on appelle ainsi les vieux livres. — Mascurat.
J'ai autrefois observé, estant à Basle, que les Allemands
appellent un livre Bue ou Bouc, comme quelques-uns pro-
noncent; et d'autant que les plus anciens livres imprimés
nous sont venus d'Allemagne, où l'impression fut trouvée....
cela a esté cause que les François voulant parler d'un vieil
livre ont dit que c'estoit un Bw ou Bouquin, comme qui
diroit un de ces vieux livres d'Allemagne, qui ne sont plus
bons (ju'à faire des fusées. ■• (Gabriel Naudé, ap. Mouravit,
op. cit., p. 393.) « Les bouquins, ce sont les sans-culottes des
bibliothèques! ■• s'écriait Grégoire, dans son rapport sur
les bibliothèques, en 1794. « Les bouquins, disait-il encore,
oui, dans les bibliothèques, ce sera comme dans la société !
On n'ajtpréciera que les sottises bien habillées, les fadaises
nobiliaires et autres, couvertes en maroquin, dorées sur
tranche, tandis qu'on méconnaîtra ces pauvres livres mo-
152 LE LIVRE.
et hautes considérations formulées à leur sujet par
trois éminents bibliographes du siècle dernier, Hip-
polyte RiGAULT (1821-1 858), Edouard Laboulaye (18H-
1885) et le bibliophile Jacob (Paul Lacroix, 1807-1884):
« Quoi de plus désirable que la passion des vieux
livres? dit Hippolyte Rigault'. Non des rares et des
coûteux : celle-là, c'est le privilège des riches et des
enrichis; encore n'est-elle souvent qu'une passion
factice et toute de vanité, une manière de donner à
des millions un air intellectuel, chez les faux biblio-
philes.... L'amour des vieux livres, humbles, mal re-
liés, qu'on achète pour peu de chose et qu'on re-
vendrait pour rien, voilà la vraie passion, sincère,
sans artifice, où n'entrent ni le calcul, ni l'affecta-
tion. C'est un bon sentiment que ce culte de l'esprit
et ce respect touchant pour les monuments les plus
délabrés de la pensée humaine ; c'est un bon senti-
ment que cette vénération pour ces livres d'autre-
fois qui ont connu nos pères, qui ont peut-être été
leurs amis, leurs confidents. Voilà les sentiments
qu'éveille dans le cœur l'amour des vieux volumes :
aimable passion qui est plus qu'un plaisir, qui est
presque une vertu.... On compte ses prisonniers
avec un air vainqueur; on les range un par un sur
«lestes, dont les services pourtant compensent bien le misé-
rable costume: » etc. (Eugène Despois. le Vandalisme révolu-
tionnaire, chap. XVI, p. 21'2.)
1. Ap. MouRAViT, op. cil., pp. 170-172.
LIVRES DE LUXE ET BOUQUINS. 153
de modcstos rayons ; ils seront aimés, choyés, dor-
lotés, malgré leur indigence, comme s'ils étaient
vêtus d'or et de soie. »
Et Edouard Laboulaye* :
«... Ces livres splendides et curieux ne sont pas
faits pour ceux qui lisent ; ils appartiennent, par le
droit de l'argent, à ceux qui, de Boileau, n'ont retenu
qu'un seul vers, qu'ils ont pratiqué toute leur vie :
Cinq et quatre font neuf; ùte/ deux, reste sept.
« Adieu donc, chefs-d'œuvre de Pasdeloup, de
Derome, de Niedrée, de Duru, de Cape, de Hauzon-
net, beaux livres que j'ai admirés, mais que je n'osais
toucher, tant vous étiez brillants d'or et de soie! A
prendre les livrées de la fortune, vous voilà devenus
volages et perfides comme elle. Que vous valez bien
mieux sous une modeste couverture de basane ou de
parchemin! Vous n'êtes pas alors ces bijoux que con-
voite le riche, ces raretés que les amateurs couvrent
dor. Personne ne vous envie; vous n'avez pas de
prix sur le marché; vous n'êtes que la voix de l'hu-
manité, cette voix qui, au travers des siècles, amuse
notre enfance, console et dirige notre âge mur, et,
après nous avoir appris à bien vivre, nous aide à
bien mourir.... Restez donc avec moi, pauvres
livres de ma jeunesse, hirondelles blessées que j'ai
1. Études morales et politiques. Sur un catalogue, pp. 58.5-
Ô8t>. (Paris, Charpentier, 1871 ; ô- édit.)
154 LE LIVRE.
recueillies SOUS mon toit. Vous n'en sortirez quaprès
moi, pour retourner aux quais d'où je vous ai
tirés; vous y attendrez quelque maître aussi obs-
cur, mais qui, lui aussi, vous aimera pour ce que lui
diront ces pages que la lecture a fatiguées. Vous ne
m'avez apporté ni la richesse, que je ne vous
demandais pas, ni la gloire, qu'à vingt ans il
était permis de rêver; mais vous m'avez donné des
amis fidèles et qui, chaque jour, me sont plus fami-
liers et plus chers : un Cicéron, un Dante, lin Sha-
kespeare, un Milton, un Gorncillo, un Goethe, belles
et nobles figures, grands cœurs encore plus que
grands esprits, maîtres toujours prêts à nous guider
et à nous soutenir au milieu des défaillances et des
épreuves de la vie, qui, en nous apprenant ce qu'ils
ont soufTert, nous apprennent aussi à haïr ce qu'ils
ont maudit, à chérir ce qu'ils ont aimé, et nous en-
seignent enfin par leur exemple et leurs leçons que
l'amour des Lettres n'est point un goût stérile, mais,
sous un autre nom, Famour même de la justice et
de la vérité'. »
Quant au bibliophile Jacob, qui a tant écrit et tant
fait pour lamour des Lettres et l'amour des livres,
voici l'apostrophe quil adresse aux vieux livres,
aux bouquins, en quels termes émus il en parle- :
1. C'est aussi ce que nous avons dit dans notre préface,
en traçant le plan de notre ouvrage : cf. t. I. pp. i et ii.
2. Ma République, A propos de ma République, pp. li-Kl.
(Paris, Delahajs. s. d.)
LIVRES DE LUXE ET BOUQUINS- 155
' Salut, vieux livres, quels que vous soyez, vous
qui tapissez les parapets de la Seine, depuis la Grève
jusqu'aux Tuileries, vous (jui rivalisez avec les par-
fums du Marché aux Fleurs, vous qui changez de
couleurs et de formes sous rintluence humide des
brouillards de la rivière et sous les ardeurs du soleil
de midi, vous qui passez sans cesse de mains en
mains avant de trouver un père adoptif, vous qui
reviendrez tôt ou tard à votre station en plein air,
jusqu'à ce que vos ruines tombent pièce à pièce
dans la hotte du chiffonnier; salut, vieux livres, mes
amis, mes consolateurs, mes plaisirs et mes espé-
rances!
« Vieux livres, vous êtes la dernière passion de
l'être intelligent : le cœur qui a cessé de battre à
tous les amours retrouve encore pour vous un batte-
ment, et le feu sacré de la bibliomanie ne meurt
qu'avec le bibliomane; làge n'a pas de glaces
capables de refroidir cette passion, qui a ses excès
comme les autres, et qui n'encourt pourtant aucune
censure civile ou ecclésiastique. »
Les poètes ont. de leur côté, maintes fois célébré
le contraste existant entre le dehors et le dedans du
Livre, entre le volume luxueux mais insignitlant et
vide, et le bouquin pauvre et minable mais riche
156 LE LIVRE.
d'art of d'enseignement. Ainsi Lamotte-Houdard
(1672-1751), dans sa fable des Deux Livres :
Côte à côte sur une planche.
Deux Livres ensemble habilaient.
L'un neuf, en maroquin, et bien doré sur tranche,
L'autre en parchemin vieux que lès vers grignotaient.
Le Livre neuf, tout fier de sa parure.
S'écriait : -< Ou'on m'ôle d'ici !
Mon Dieu, qu'il pue la moisissui'e!
Le moyen de durer auprès de ce gueux-ci?
Voyez la belle contenance
Qu'on méfait faire à côté du vilain!
Est-il œil qui ne s'en offense?
— Eh! de grâce, compère, un peu moins de dédain.
Lui dit le Livre vieux ; chacun a son méi'ite,
Et peut-être qu'on vous vaut bien.
Si vous me connaissiez à fond.... — Je vous en quiltc.
Dit le Livre seigneur. — Un moment d'entretien,
Reprend son camarade. — Eh! non; je n'entends rien.
— Souffrez du moins que je vous conte....
— Taisez-vous ; vous me faites honte.
Holà, mons du libraire, holà!
Pour votre honneur, retirez-moi de là! ■>
Un marchand vient sur l'entrefaile.
Demande à voir des livres. Il en voit.
A l'aspect du bouquin, il l'admire et l'achète.
C'était un auteur rare, un oracle du droit.
Au seul titre de l'autre : <• O la mauvaise emplette!
Dit le marchand, homme entendu.
Oue faites-vous de ce poète
Extravagant ensemble et morfondu?
C'est bien du maroquin perdu. »
Reconnaissez-les bien; faut-il qu'on vous les nomme.
Ceux dont en ces vers il s'agit?
Du sage mal vêtu le grand seigneur rougit ;
Et cependant l'un est un homme.
L'autre n'est souvent qu'un habit'.
i. Lamotte-Houdard, Fables, les Deux Livres. (L'abbé
LIVRES DE LUXE ET BOUQUINS. 157
M. François Feutiault (1814-. . . .). qui a consacré
au Livre deux importants et artistiques recueils
de sonnets, « sonnets d'un bibliophile », — les Amou-
reux du livre et /es Légendes du livre, — oppose
aussi, très justement et finement, dans les deux
pièces suivantes, dédiées « A certains bibliomanes »,
l'extérieur du livre à l'intérieur, la beauté physique
à la beauté morale, le corps à lame :
LE LIVRE
I
AU DEHORS
1)0 loin vouïs en Unirez r.Tiome ;iv;int-coureur:
Vous contemplez, ravi, sa date reculée;
\'ous caressez du doigt sa marge immaculée.
El de sa rareté vous prônez la valeur.
Vous en aimez la tranche à la vive couleur,
La nervure du dos ou svelte ou potelée.
La robe au blanc satin d'un filet dentelée,
Le noir chagrin brodé par le fer du doreur.
Oui, vous vous pâmez d'aise, admirateurs austères,
Aux dolinéaments de ses purs caractères ;
De tout choc destructeur vous savez l'abriter;
Le couteau curieux n'y glisse point sa lame....
Quels grands bonheurs le Livre à vos yeux fait goûter!
Vous en aimez le corps, — et, moi, j'en aime l'àme :
.\UBERT et Lamotte-Hoidari», F'^hlen choisies, pp 194-l!»6.
l'aris. Masson et Yonet, 18'28.)
158 LE LIVRE.
II
AU DEDANS
L'âme, — ce que le Livre envoie à notre esprit;
Ce que, dans ses feuillets, en legs cher et suprême,
Un lumineux cerveau nous laissa de lui-même;
Conseils 'qu'un ami mort chaque jour nous écrit;
Fluide que l'auteur en inspiré surprit
A l'heure oîi du génie il reçut le baptême,
Et que, pour nous toucher, nous, ses enfants qu'il aime,
Il fixa dans son texte où sa voix nous sourit.
C'est cet éclair, ce feu, ce rayon (juon sent vivre,
Qu'il me plaît de nommer l'àme, l'âme d» Livre,
Et c'est ce ([ue j'y bois pour me désaltérer :
Leçons de mes penseurs, hymnes de mes poètes,
J'ai tout ce (jui me fait aimer, croire, espérer.
Dans ces pages du cœur... qui pour vous sont muettes'.
C'est à M. Fertiault, le sonnettiste bibliophile
renommé, qu'Alexandre Piedagnel (1851-1900), un
aulre poète, pareillement doublé d'un bibliophile,
adressait, en 1876, ces gracieux quatrains :
LE LIVRE
Vous allez donc parler de lui.
De cet ami vraiment fidèle.
Qui du cœur sait chasser l'ennui.
Donnant toujours fête nouvelle?
l. Fehtiallt. lea Amoureux du liore, pp. ti et '.
LIVRES DE LUXE ET BOUQUINS. 159
Vous nous (lirez sou vif esprit,
Exempt de morgue et d'hyperl)ole;
Comme on le cultive avec fruit,
Comme il charme, connue il console.
Ah! l'aimable et franc compagnon,
Sous bois, en juin; puis, dans la chambre,
— Porte close au souci grognon, —
Devant un feu clair, en décembre !
On peut le prendre — ou le laisser,
Dédaignant sa verve brillante :
Nul ne risque de l'offenser.
Tant son humeur est bienveillante.
Ami sincère et sans apprêt,
Parfois même il se plaît à rire;
Conseiller sûr et toujours prêt.
Chacun l'interroge — et l'admire.
De modeste toile vêtu,
Ou couvert de fine dorure,
Il rend au malade abattu
L'espoir qui soudain transfigure.
En vain les hivers passeront.
Détruisant palais et tonnelle ;
Nos enfants le retrouveront,
Plein d'une jeunesse éternelle.
Du causeur cher à nos loisirs.
Racontez la grâce et la gloire!
On lui doit tant de doux plaisirs,
Ou'il faut retracer son histoire.
Ce thème est sage et ravissant :
Célébrez l'attrait du bon Livre ;
Il en sera l'econnaissant, —
Et vous voilA bien sur de vivre'!
I . Ap. Fe1!TI.\ULT, np. cit., pp. XXVIII-XXIX.
160 LE LIVRE.
Les volumes décolier et autres « bouquins » ont
aussi fort bien inspiré un poète contemporain,
M. Jacques Normand (1848- ), qui nous dit, dans
une pièce de ses Visions sincères, intitulée les
Livres^ :
Enfin là-haul, très haut, et loin
De toute atteinte sacfilège.
Timides dans leur petit coin,
Les bons vieux livres de collège,
Humbles livres trop feuilletés
Jadis, aujourd'hui peu solides,
Oh! comme ils sont moins exigcanls
Que les amis de race humaine!
Pauvres bouquins trop indulgents,
On les bouscule, on les malmène....
On les fêle en leur nouveauté;
Puis, vite, bien vite, on les laisse
.\ttendre, dans l'oisiveté,
Les jours sombres de la vieillesse;
On les prèle à des étrangers
Qui les déchirent, les évenlrenl....
Ils rentrent, après maints dangers,
Dans leur bercail... quand ils y rentrent!
Qu'importe? Ils ne se plaignent point,
El, dès qu'il nous plaît de les lire,
Nous retrouvons toujours à point
Leur cher et familier sourire....
Confidents discrets cl soumis,
Lpgés, vêtus à notre envie.
Les livres sont de vrais /imis
Oui nous suivent toute la vie
1. Pages 5Ô-57.
VI
LIVRES ANCIENS ET LIVRES NOUVEAUX
« Je ne me prends guères aux nouveaux (livres),
pour ce que les anciens me semblent plus pleins et
plus roides, » nous déclare MOiNTAiCM:'; et, tout en
estimant que « les livres anciens sont pour les au-
teurs, les nouveaux pour les lecteurs, » Moxtes-
QuiEu*, par la plume d'un des personnages de ses
Lettres persanes, fait cet aveu : « Il me semble que,
jusqu'à ce qu'un homme aitlu tous les livres anciens,
il n'a aucune raison de leur préférer les nouveaux ».
M. Albert Coi.i.ignon, grand admirateur de Mon-
1. Essais, livre II, chap. x; t. II, p. '210. (Paris. ChaiMcn-
tiei-, 1862.)
'2. Pensées diverses, Des anciens {Œuvres complètes, t. II,
p. 424), el Lettres persanes, CIX (t. III, p. 128; Paris, Hachette,
1866). « J'avoue mon içoùl pour les anciens, écrit encore
Montesquieu (Pe/isées divci-ses,Dc» anciens, ibid.); cette anti-
«luité m'enchante, et je suis toujours prêt à dire avec Pline
[PLl^E LE Jeune, Lettres, VIII, 24] : .. C'est à Athènes ([ue
« vous allez : respectez les dieux ■>. ■■ FJt lui-même, ajoulr
Sainte-Beuve (Causeries du lundi, l. VII, p. ii), en sentant
ainsi, il a mérité d'être traité comme un ancien : citer Mon-
tesquieu, en détacher un mot (ju'on place dans un écrit,
cela honore. •>
Lt LIVUK. 1. 11. 11
162 LE LIVRE.
tesquieu', a, dans la Religion des Lettres-, ainsi com-
menté cette pensée :
« On oublie les anciens livres, on en demande
sans cesse de nouveaux, et il y a, dans ceux que
l'antiquité nous a légués, des trésors inestimables
de science et d'agréments qui nous sont inconnus,
parce que nous négligeons d"y prendre garde. C'est
1 inconvénient des livres nouveaux quils nous em-
pêchent de lire les anciens^. »
Mais il faut reconnaître que, surtout au début,
dans les années d'adolescence, et chez les lecteurs
peu expérimentés et peu lettrés, on ne comprend
bien et Ion ne savoure bien que ses contemporains :
« On est toujours inspiré d'abord par ses contempo-
rains immédiats, par le poète de la veille ou du
matin, même quand c'est un mauvais poète et qu'on
vaut mieux ; il faut du temps avant de s'allier aux
anciens, » a écrit Sainte-Beuve^, qui est plus d'une f
1. Voir le portrait, si soigneusement et finement fait, qu'il
a tracé de Monles(iuieu dans la Vie liLléraire, chaj). ii,
pp. 14 et s.
'■1. Pages KiO-KUi.
5. ■■ Les bons livres de notre siècle ne sont cstinialjjcs
que parce que les écrivains laborieux savent y réunir les
beautés éparses dans les anciens.... Retranchez, encore une
fuis, des livres de nos beaux esprits tout ce dont ils sont
redevables à ces premières sources (les anciens), vous les
réduu'ez presque à rien.... » (Dom Nicolas Jawin [17H-1782J,
le Fruit de mes lectures, ap. Fertiault, op. cit., pp. 250-231.)
4. Tableau de la poésie française... ait xvr siècle, p. 486.
n. 1. (Paris, Charpentier. 18G'J.)
LIVRES ANCIENS ET LIVRES NOUVEAUX. 163
fois revenu sur ce point. « En littérature, en poésie,
les premières impressions, et souvent les plus vraies
et les plus tendres, s'attachent à des œuvres de peu
de renom et de contestable valeur, mais qui nous
ont touché un matin par quelque coin pénétrant....
Dans l'enfance donc et dans l'adolescence encore,
rien de mieux littérairement, poétiquement, que de
se plaire, durant les récréations du cœur, à quelques
sentiers favoris, hors des trj-ands chemins, auxquels
il faut bien pourtant, tôt ou tard, se rallier et
aboutir. Mais ces grands chemins, c'est-à-dire les
admirations lé^^itimes et consacrées, à mesure qu'on
avance, on ne les évite pas impunément; tout ce
qui compte y a passé, et Ion y doit passer à son
tour : ce sont les voies sacrées qui mènent à la Ville
éternelle, au rendez-vous universel de la gloire et de
l'estime humaine'. »
Et M. Albert Collignon, dans la Vie littéraire^
(( De préférence aux livres anciens, on aime à lire
des livres nouveaux. Nous sommes ainsi faits,
remarque un critique littéraire^, que, si les formes
1. Sainte-Becve. l'orlraits lillcr(tu-fSj t. I, p. 450-457.
2. Pages ôl-ï-ôli.
5. M. Albert Collianon n'irulique pas le nom de ce crilique,
4111 est sans doute Doudan. Voici ce quécrivait celui-ci, le
")0 septembre 18(31. à M. Piscatory : « Les hommes ont sans
• esse besoin qu'on leur renouvelle les formes de la vérité. Ils
ne comprennent plus ce qu'ils ont entendu trop lonijtemps. ••
(DoLDAN. Lettres, t. III, p. 254; Paris, C. Lévy. ISTlt.i Cf. aussi
Sainte-Beuve {IS'ouveaux Lundis, t. III, pp. 74 et 75; : •• Cer-
164 LE LIVRE,
de la vérité ne varient, nous devenons insensibles à
la vérité. L'habitude nous a été donnée sans doute
pour notre bien; mais elle a cet inconvénient qu'elle
émousse nos impressions. A la longue, on s'accou-
tume à un chant d'Homère, à une ode d'Horace. Il
est nécessaire que les grands et beaux lieux com-
muns dont sont remplis les anciens, que ces vérités
immortelles nous soient redites sur un mode nou-
veau.
« Les livres écrits par nos contemporains
sont plus aisément d'accord avec l'état de notre
âme*.
« On a beau s'imaginer qu'on ressuscite en soi les
laines idées sont belles, mais, si vous les répétez trop,
elles deviennent des lieux communs.... Les choses justes
elles-mêmes ont besoin d'être rafraîchies de temps à autre,
d'être renouvelées et retournées; c'est la loi, c'est la mar-
che. » Notons encore, à propos de la vérité^ cette humo-
ristique l'éflexion de Voltaire (Pensées et Observations :
Œuvrer complètes, t. IV, p. 755; Paris, édit. du journal le
Siècle, 1868): « La vérité, pour être utile, a besoin d'un grain
de mensonge; l'or pur ne saurait être mis en œuvre sans
un peu d'alliage •-.
1. « Les étudiants actuels ne lisent plus les Causeries du
lundi, les Nouveaux Lundis, Port-Royal, que sollicités par
leurs professeurs. Ils dévorent avec avidité les recueils,
d'ailleurs si remarquables, de Brunetière, de Faguet, de
Lemaitre, de Doumic, de Lanson. et laissent de côté notre
vieux maître de l'École normale [Sainte-Beuve]. Pour le
critique comme pour le reste, le mot de Platon est toujours
vrai : « L'air du dernier joueur de flûte est celui qui plaît
.. le plus aux hommes >•. (Emmanuel des Essarts, Sainte-
Beuve professeur à l'École normale. Revue bleue, 24 sep-
tembre 1898, p. 414.)
LIVRES ANCIENS ET LIVRES NOUVEAUX. 165
temps antiques, les sentiments et les hommes du
passé, on n'entend bien que son temps, que sa
langue, que ses contemporains.
« Nulle voix n'est plus douce au cœur que celle
des romanciers et des poètes qui ont vécu de la
même vie que nous, qui ont vu les mêmes jours. Il
est des impressions que le talent des contemporains
seuls peut produire, parce qu'il n'est donné c[u'aux
contemporains, par leur ressemblance secrète avec
nous, de connaître les intimes désirs de notre âme
et les ressorts cachés de notre nature '. »
Sans dédaigner les « nouveautés », Jules Leval-
i.ois nous avoue- qu'elles ne font qu'une halte sur sa
table de travail; « elles la traversent et n'y séjour-
nent point ». Non pas qu'il dédaigne ce qu'écrivent
nos contemporains : il aime trop la vie et le mouve-
ment pour cela, nous dit-il; mais ces livres nouveaux,
« ces livres imprégnés, pénétrés du souffle de notre
époque, me parlent trop de ce qui trouble et pas
assez de ce qui calme. Ils posent en de nouveaux et
souvent en de bien meilleurs termes les questions
que je me suis cent fois posées moi-même, et pas
plus que moi ils ne les résolvent. Or,j'ai, par-dessus
tout, besoin d'être instruit, pacifié, édifié; aussi,
après avoir feuilleté d'un doigt impatient ces séduc-
\. Cf. supra, pp. 45-46, ce que, dans ses Confidences, Lamar
Une dit de ses premières lectures.
2. L'Année d'un ermite, pp. Sl-.'i'i.
166 LE LIVRE.
leurs, qui parfois me débauchent et me détournent
de mon chemin, je me hâte de les fermer, de les
écarter. Un long et profond entretien avec les
sages, avec les forts, avec les maîtres, pourra seul
me rendre la sérénité, me remettre sur la trace et
dans la direction du vrai.... Je fais mon possible
pour me tenir à égale dislance du dilettantisme, qui
est la forme la plus raffinée de Torguoil intellectuel,
et de l'étude proprement dite, qui exige, non plus la
simple lecture, mais la recherche. Prendre du plai-
sir, soit. Je ne demande pas mieux, et quand je
rencontre sur ma route les gaietés d'un Regnard ou
d'un Rabelais, les songes grandioses d'un Cervantes
ou d'un Shakespeare, je m'y laisse aller très volon-
tiers. Pourtant, si ce plaisir m'est utile, s'il peut à
un instant donné se changer en un bienfait pour
d'autres, j'en jouis doublement. La marquise de
Gréqui, cette spirituelle et verte vieille que Rous-
seau estimait fort, et qui, malgré sa dévotion, était
du xvni« siècle jusqu'au bout des doigts, recomman-
dait à son ami Sénac de Meilhan de lire moraliste-
ment. Elle avait raison, et je lui passe le barbarisme
en faveur de ce que l'idée à d'excellent. A le prendre
en ce sens, regardez-moi comme un liseur mora-
liste. »
Ici encore peut prendre place la lettre de Joubert
sur les « livres anciens » et les « livres faits par des
vieillards », ainsi reproduite et encadrée par Sainte-
LIVRES AîsClENS ET LIVRES NOUVEAUX. 167
Beuve ' de réflexions sur notre sujet même, sur
l'amour et la passion des livres :
« La passion des livres, qui semble devoir être
une des plus nobles, est une de celles qui louchent
de plus près à la manie; elle atteint toutes sortes de
degrés, elle présente toutes les variétés de forme, et
se subdivise en mille singularités comme son objet
même. On la dirait innée en quelques individus et
produite par la nature, tant elle se prononce chez
eux de bonne heure; et, bien qu'elle se mêle dans
la jeunesse au désir de savoir ci d'apjirendre, elle
ne s'y confond pas nécessairement. En général, tou-
tefois, le goût des livres est acquis en avançant.
Jeune, d'ordinaire, on en sent moins le prix; on les
ouvre, on les lit, on les rejette aisément. On les veut
nouveaux- et flatteurs à l'œil comme à la fantaisie;
on y cherche un peu la même beauté que dans la
nature. Aimer les vieux livres, comme goûter le
vieux vin, est un signe de maturité déjà. M. Jou-
bert, dans une lettre à Fontanes'', a dit : « Il me reste
« à vous dire sur les livres et sur les styles une
« chose que j'ai toujours oubliée. Achetez et lisez
i. Dans son article sur le célèbre bibliojjhile et érudit
Gabriel Naudé. [l'urlrails lidrralrrs, t. IL pp. 485- i84 et S^O-
521.)
'2. C'est ce que nous venons devoir il y a un instant.
5. JoruEHT, Pensées et Correspondance, Lettre datée de Vil-
leneuve-sur-Yonne, 5 noveinl)re I79i. t. 1. pp. 18-10. (Paris,
Didier, I8r>'2.)
168 LE LIVRE.
<■ les livres faits par les vieillards, qui ont su y met-
« Ire loriginalité de leur caractère et de leur âs^e.
« Jen connais quatre ou cinq où cela est fort remar-
« quable : d'abord le vieil Homère; mais je ne parle
« pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil
« Eschyle: vous les connaissez amplement, en leur
« qualité de poètes. Mais procurez-vous un peu
« Varron: Marrulphi Formulée (ce Marculphe était
« un vieux moine, comme il le dit dans sa préface
« dont vous pourrez vous contenter) ; Cornaro, De
'< In T7e sobre; j'en connais, je crois, encore un ou
« deux ; mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir.
« Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me
« direz si vous ne découvrez pas visiblement, dans
« leurs mots et dans leurs pensées, des esprits
' verts, quoique ridés, des voix sonores et cassées,
« 1 autorité des cheveux blancs, enfin des têtes de
« vieillards. Les amateurs de tableaux en mettent
« toujours dans leur cabinet : il faut qu'un connais-
« seur en livres en mette dans sa bibliothèque, »
« Xulle part, reprend Sainte-Beuve, ce que j'appelle-
rai l'idéal du vieux livre renfrogné, l'idéal du boi(-
quin, n'a été mieux exprimé qu'en cette page heu-
reuse ; mais M. Joubert y parle surtout au nom de
l'amateur qui veut lire. Il y a celui qui veut possé-
der. Pour ce dernier, le goût des livres est une des
formes les plus attrayantes de la propriété, une des
applications les plus chères de cette prévoyance qui
LIVRES ANCIENS ET LIVRES NOUVEAUX. 169
s'accroît en vieillissant; il a ses bizarreries et ses
replis à l'infini, comme toutes les avarices. Les tours
malicieux, les ruses, les rivalités, les inimitiés même
qu'il engendre, ont quelque chose de surprenant et
de marqué d'un coin à part. »
Une bonne remarque, un excellent conseil, rela-
tif aux livres anciens et aux livres modernes, et c|ui
résume bien la question, me semble être celui-ci :
Pour les ouvrages scientifiques, rechercher les vo-
lumes les plus récents, c'est-à-dire ceux qui enregis-
trent, tous les progrès et les derniers perfectionne-
ments de la science ; pour les livres de littérature,
s'attacher aux meilleurs, aux chefs-d'œuvre, si
anciens qu'ils soient, la littérature classique étant,
comme on l'a dit', toujours moderne.
1. Albert Collignon, Xotes et Réflexions d'un lecteur, p. 17.
• .... Pour nous autres bibliophiles obstinés, plus retentit à
nos oreilles le marteau des démolisseurs, plus nous devons
nous a[)pli<iuer à défendre contre lui nos vieux livres. Leur
amour est une dernière barrière à opposer à cette malfai-
sante passion pour le neuf à tout prix qui irritait déjà Mil-
ton, au point qu'il prétendait qu'il vaut presque autant tuer
un homme qu'un bon livre {Areopagetica). Celui qui tue un
homme, remarque le poète, tue une créature raisonnable,
image de Dieu; mais celui qui détruit un bon livre détruit,
pour ainsi dire, la raison elle-même, tue l'image de Dieu
dans l'œil où elle habile. Beaucoup d'hommes vivent, far-
deaux inutiles de la terre; mais un bon livre est le précieux
sang vital d'un esprit supérieur, embaumé et religieusement
conservé comme un trésor pour une vie au delà de sa
vie.... • (Prince Augustin G.vlitzin, ap. Fertiault, op. cit.,
p. 215.)
VII
THÉRAPEUTIQUE BIBLIOGRAPHIQUE
Linfliicnce exercée par la lecture sur Tétat de
noire esprit, sur les impressions, troubles, agita-
tions, abattement, etc., que nous causent soucis et
chagrins, n'est pas douteuse, et il serait superflu de
citer des preuves de cette salutaire action. « Je suis
persuadé, écrit INI. Jules Le Petit (1845- ), dans
son charmant volume, l'Art iraimer /es livres et de
les connaître^, qu'elles sont fréquentes, ces sortes
de guérisons de Tâme par la lecture ; et, si Ton s'en
rendait bien compte, le nombre des bibliophiles
augmenterait dans de grandes proportions. »
« Trésor des remèdes de l'âme », cette adéquate
et parfaite définition du roi d'Egypte Osvmandias' a
été plus d'une fois reprise, plus d'une fois dévelop-
pée et commentée par les bibliographes.
« Dieu lui-même, qui a créé et qui chaque jour
forme isolément le cœur des hommes, connaissait
1. Page. 21. (Paris, imprimerie Chamerot. 1884.)
2. Cf. sui>ya, t. I. pp. 1-ti.
THÉRAPEUTIQUE BIBLIOGRAPHIQUE. 171
assez la fragilité de la mémoire humaine et la mobi-
lité de la volonté vertueuse dans Ihomme', déclare
Richard de Burv dans son PhilobibUon^, pour vou-
loir que le livre fùl Vuntidole de tous les maux'', et
nous en ordonner la lecture et l'usage comme un
aliment quotidien et très salubre de l'esprit. »
Un célèbre romancier anglais. Edward Bulwer-
LvTTON (1805-1875), a humorisliquement proposé
d'affecter chaque genre de lectures à la guérison de
telle ou telle maladie, non seulement de l'âme, mais
même du corps, et de ranger les livres suivant cette
curieuse « Thérapeutique bibliographique ».
« J'ai conçu, dit-il par la bouche d'un des person-
nages de ses Mémoires de Pisislrate Caxton^, un plan
de bibliothèque, dont les compartiments, au lieu
d'être intitulés : Philoloijie, Sciences naturelles.
Poésie, etc., porteraient les noms des maladies du
corps et de l'âme que peuvent guérir les ouvrages
qu'ils contiennent, depuis une grande calamité ou
les douleurs de la goutte jusqu'à un accès de spleen
I. • Allusion à ces paroles dota Bible : •• C'est lui qui a
" formé le cœur de chacun d'eux et qui a une connaissance
-• exacte de toutes leurs œuvres. • (Psaî«Hie.-î,xxxn, verset 15.)
'2. Trad. Cocheris; chap. siv, pp. 125 et 2(50. Sur Richard de
Blrv et son Philobiblion. Trnclatus pulcherrimus de qmore
liljrorum, voir notre tome I, pages 'J5-97.
5. ' Quamobrem quasi omnium malorum antidotuni voluit
esse libriun.... ■•
4. Trad. Edouard SchcITter; t. I. pp. 2('>i et s. (Paris,
Hachette, 1S77.)
172 LE LIVRE.
OU un catarrhe. Pour cette dernière maladie, on
prend une lecture légère avec une tisane de pétil-
lait et de l'eau d'orge. Mais... lorsqu'un chagrin,
qui est encore réparable, s'empare de votre esprit
comme une monomanie; lorsque vous vous imagi-
nez, parce que le ciel vous a refusé ceci ou cela
vers quoi vous aviez tourné votre cœur, que toute
votre vie doit être stérile; oh! alors, traitez-vous par
la biographie, celle des grands hommes et des
hommes Acrtueux. Voyez combien un chagrin tiejit
peu de place dans une vie. Peut-être a-t-on à peine
consacré une page à une douleur semblable à la
vôtre. Voyez comme la vie sort triomphante de cette
épreuve ! Vous croyez avoir l'aile brisée ! bah ! ce
n'est qu'une plume de froissée. Voyez combien la
vie occupe encore de feuillets après celui-là!... Oui,
la biographie est le vrai remède en ce cas.... »
« Je dis donc que les livres, pris indistinctement,
ne sont pas des remèdes pour les maladies et les
afflictions de l'âme. Il faut, affirme le même per-
sonnage ^ tout un monde de science pour s'en servir
convenablement. J'ai connu des personnes qui, dans
un grand chagrin, avaient recours à un roman, au
livre à la mode. Autant vaudrait prendre un verre
d'eau de roses contre la peste ! Une lecture frivole
n'est pas ce qui convient à un cœur accablé sous le
L Page 26L Ce personnage, c'est le père de Pisistrate
Caxton.
THÉRAPEUTinUE BIBLIOGRAPHIQUE. 173
poids de la douleur. On ma raconté que Goethe,
lorsqu'il eut perdu son fils, se mit à étudier une
science nouvelle pour lui'. Ah! Gœthe était un
médecin qui savait ce qu'il lui fallait. Dans une dou-
leur comme celle-là, vous ne pouvez pas chatouiller
et divertir votre esprit: il faut l'arracher, l'abstraire,
l'absorber, le plonger dans un abîme, l'égarer dans
un labyrinthe. C'est pourquoi, dans les irrémédiables
chagrins de l'âge mûr et de la vieillesse, je recom-
mande l'étude sérieuse et suivie d'une science qui
occupe tout le raisonnement. C'est une contre-irri-
tation. Amenez le cerveau à agir sur le cœur. Si la
science est trop ardue, car nous n'avons pas tous la
tête mathématicienne, il faut prendre quelque
chose qui soit à la portée d'intelligences plus
humbles, mais qui pourtant occupe suffisamment
l'esprit le plus élevé, comme [étudier] une langue
étrangère, le grec, l'arabe, le Scandinave, le chinois
ou le gallois.
c Si l'on a perdu sa fortune, il faut que la dose
s'applique moins directement à l'intelligence; et,
dans ce cas, j'administrerais quelque chose d'élégant
\. Eckermann, dans ses Conversations (trad. Délerot,
t. II, pp. 2.Ï7-238), se borne à dire que Gœthe, aussitôt relevé
de la maladie qui l'avait frappé à la suite de la mort de son
fils, « se donna tout entier au quatrième acte de Faust et à
l'achèvement du quatrième volume de Vérité et Poésie. »...
Et il poussa " ce cri. d'une si admiraljle beauté : ■• Allons!
- Par-dessus les tombeaux, en avant! "
174 LE LIVRE.
cl de cordial. Le cœur est déchiré et écrasé par la
perte d'une personne quon aimait, tandis que c'est
plutôt la tête qui souffre d'une perte d'argent. Ici
nous trouvons que les poètes sont un remède très
précieux. Remarquez, en effet, que les poètes du
génie le plus grand et le plus vaste ont en eux deux
hommes séparés, tout à fait distincts l'un de l'autre :
l'homme d'imagination et l'homme pratique. Et cet
heureux mélange de ces deux hommes convient aux
maladies de l'âme, qui est moitié imagination et
moitié pratique. »
Et le romancier anglais nous indique, parmi ces
poètes de grand génie et pour cette guérison, d'abord
Homère, qui est « le vrai poète de circonstance »,
puis Virgile, Horace ensuite, « un charmant homme
du monde, di(-il, qui pleurera avec vous la perte de
votre fortune, qui ne dépréciera jamais les douces
jouissances de la vie, mais qui vous montrera cepen-
dant que l'homme peut être heureux avec un vile
modkum ou des iiarva riira » ; Shakespeare, « qui,
plus que tous les autres poètes, a cette dualité mys-
térieuse du sens commun et de l'imagination la plus
sublime »; et une foule d'autres poètes, « qui ne vous
diront pas, comme un déraisonnable stoïcien, que
vous n'avez rien perdu, » mais vous entraîneront,
par la pensée, hors de ce monde, de ses épreuves et
de ses adversités, et vous promèneront dans des iv-
gions enchantées.
THÉRAPEUTIQUE BIBLIOGRAPHIQUE. 175
« Pour les hypocondriaques et les hommes ras-
sasiés (le tout, esl-il rien de mieux qu'un gai voyage,
surtout un de ces voyages primitifs, merveilleux,
semés de légendes?... » A ces malades, Buhver-Lyt-
ton conseille donc la lecture d'Hérodote, et des
aventures de Christophe Colomb, de Cortez, de Pi-
zarre, etc.
« Contre ce vice de l'âme, que j'appelle sectaria-
nisme, écrit-il encore, ces préjugés étroits et mes-
quins qui vous font haïr votre voisin parce qu'il
aime les œufs durs, tandis que vous les préférez à
la coque..., quel large, quel généreux et doux apé-
ritif (ju'un cours d'histoire ! Comme cela dissipe les
vapeurs de la tète! et beaucoup mieux que l'ellé-
bore, » etc.
« Si l'on se sent triste, il faut s'efforcer de faire
quelques lectures avec une intention déterminée, et
des lectures sérieuses, avec la plume ou le crayon à
la main, s conseille aussi l'auteur De la Solitude,
ZiMMERMANN (1728-171)5)'.
Le savant physicien et philosophe Ampère (André-
Marie) (i77o-i8ôt)), « en Uô, après la mort de son
père, n'était parvenu à sortir de la stupeur où il
élail tondjé que par une étu(h' toute fraîche, la bota-
nique et la poésie latine, dont le double attrait
l'avait ranimé; de même, après la mort de sa femme,
1. De lu Snlitude, cliap. \i. i>. «S'.t, trad. Marinier. Pariii,
Viclor Maison, i8ù5.)
176 LE LIVRE.
il ne put échapper à rabattement extrême et s'en
relever que par une nouvelle étude survenante, qui
fit, en quelque sorte, révulsion sur son intelligence.
En tête d'un des nombreux projets douvrages de
métaphysique qu'il a ébauchés, je trouve cette
phrase, qui ne laisse aucun doute : « C'est en 1805
« que je commençai à moccuper presque exclusi-
« vement de recherches sur les phénomènes aussi
« variés qu'intéressants que l'intelligence humaine
î offre à l'observateur qui sait se soustraire à l'in-
« fluence des habitudes ^ »
A propos du fils du physicien Ampère, Doudan
raconte plaisamment- que quand, par les routes
d'Amérique, le voyageur et historien Jean-Jacques
Ampère (1800-1864) « avait un grand mal de dents
et quelques soucis, la lecture attentive de quelque
grammaire chinoise lui ôtail le mal de dents et la
préoccupation des brigands ».
Plus drolatique encore et plus surprenante, l'ex-
périence pratiquée, au dire de M. Fertiault^, par le
critique Philarète Chasles (1799-I87o), « qui, accablé
de chaleur, l'été, et cherchant du frais, lisait /f P'c<-
sage de la Bérésina, et parvenait à grelotter ».
i. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. l. pp. 548-540.
1. Lettres, t. III, p. 557.
5. Dizaines et Cancans du livi'e, p. 2C7.
VIII
LE CALENDRIER DES LIVRES
L'idée de dresser un Calendrirr des livres, c'est-à-
dire de classer, suivant les saisons, les lectures qu'on
fait ou qu'on se propose de faire, est certainement
venue à plus d'un lecteur. L'auteur de V Année d'un
ermite, Jules Levallois (1829-1900), alors qu'il ha-
bitait son ermitas^e de Montreloul, a composé un
de ces calendriers, dont nous allons résumer les
grandes lignes'.
I. Cf. t' Année d'un ermite, pp. '20-i4. (Paris, Librairie inler-
nalionale, Lacroix, Yerl>occkhoven et Cie, 1870; in-18.)
Comme complément des jugements portés sur Jules Levai
lois par Sainte-Beuve, par Jules Troubat et Jules Clarelic, el
reproduits dans notre tome I, page 20i, note 2, voici quelques
extraits du portrait tracé par un des publicistes les plus
en renom el les plus lettrés de notre temps, M. Ilenrj- Maret,
dans In France contemporaine, tome II, sans pagination (Paris,
Clément Deltour, 1905) : •• ... En notre épo([ue prati(iue où
les journaux n'insèrent que les manuscrits (ju'ils ont com-
mandés, et ne se servent des autres que pour les mettre au
cabinet, on ignore qu'autrefois les diiecteurs de journaux.
(|ui. chose incroyable, étaient eux-mêmes des journalistes,
confiaient h un homme intelligent et instruit le soin de leur
rendre compte de la valeur des romans et autres travaux
ipii leur étaient envoyés. On recevait ou l'on refusait, et il
I.K I.IVHB. T. it. 12
178 LE LIVRE.
Comme Paul-Louis Courier et Royer-Collard,
Jules Levallois aime à relire encore plus qu'à lire,
ii'ôlnil i>a!~ oxlr.'iordinnire qu'on insérât ceux qu'on avait
reçus.... Jules Levallois fut un des lecteurs les plus avisés
et les plus consciencieux. Combien je connais d'hommes
qu'il a fait arriver à la notoriété, puis à la gloire, après les
avoir tirés de la misère, et qui l'en ont d'ailleurs récom-
pensé, comme on récompense en ce bas monde, par la plus
touchante indifférence! Mais Levallois est un philosophe
modeste, aux goùls simples, sans ambition, et déjà trop con-
tent que ceux qu'il a obligés ne lui aient pas fait trop de
mal. C'est ce qu'il appelle sa chance. Il fut un de ceux qui
contribuèrent à faire de VOpinion nationale un des journaux
les mieux rédigés de Paris. Ses fonctions l'y mirent naturelle-
ment en rapport avec tous les hommes en vue dans les lettres,
dans les arts et rnème dans la politique. Il connut About, et
aurait pu, tout comme un autre, fréquenter les salons de la
princesse Mathilde. Mais il n'aimait pas le monde, et tout son
bonheur consistait à vivre avec ses livres et à recevoir de
temps en temps quelques amis dans un petit ermitage qu'il
habitait à Montretout, sur les hauteurs de Saint-Cloud. Là
se révélait un autre Levallois, celui des Cliansons; un Levai-
lois inconnu, d'une jeunesse et d'un esprit étincelants. Il
aimait à se délasser de ses articles graves en chantant lui-
même, et d'une façon fine et charmante, des couplets sati-
riques, qu'il improvisait ou à peu près, et où étaient carica-
turés et portraiturés avec humour les faits et les hommes
contemporains. Quelques-unes de ces chansons, dont beau-
coup sont de purs chefs-d'œuvre, ont été publiées. La
plujjart restent inédites.... C'est une figure peu ordinaire
que celle de cet écrivain, quia toujours vécu dans la retraite,
ne demandant rien à personne, ne se mêlant à aucune agi-
tation, et qui, bien que républicain et spiritualiste, n'est
même pas décoré, n'est même pas de l'Académie.... Jules
Levallois est un esprit du xviii' siècle, que, dans sa marche,
l'humanité a oublié. Il aurait dû converser avec Diderot,
Grimra, Mme d'IIoudetot; on ne voit jjas ce qu'il a à dire
aux marchands de coton. C'est pourquoi il s'est terré. Jules
Levallois est le dernier homme de lettres. » Ajoutons, puis-
LE CALENDRIER DES LIVRES. 179
ainsi qu'il nous en a fait précédemment et franche-
ment l'aveu'.
.\u printemps, il se plaît avec nos anciens poètes,
avec Passerat, Desportes, Maynard, Racan, etc. En
leur compagnie, «... je m'en vais dans les bois, moitié
lisant, moitié me récitant Rosette, ou bien VAmuur
({II'' on ne peut dompter; car il convient de ne pas
oublier, à ce moment, le plus cynique, mais le plus
('loquent des amoureux, Mathurin Régnier- ». Jules
Levallois ne manque jamais de « célébrer avec ces
aimables poètes la fête du renouveau ». Il fréquente
aussi volontiers alors les épistolaires : Mme de Sévi-
gné, Victor Jacquemont, l'abbé Galiani, Diderot,
dans ses Lettres à Mademoiselle Volland\ Voltaire
et Ducis, dans leur correspondance; tous livres
qu'on ne lit pas d'affilée, qu'on peut aisément quit-
ter et reprendre. Car, observe notre auteur, le
printemps n'est pas la saison des lectures prolon-
gées : a Un rayon de soleil vous invite à la prome-
nade.... Je pose le livre sans plus de souci, et me
voilà dans la campagne ■'. » Il range encore dans
ses lectures printanières les Eludes et les Harmo-
'\n"\\ vient d'être question de Diderot, qu'on a très juste-
ment dit de Jules Levallois (dans le journal la Vie littérairei,
numéro du '22 mars 1877) ce qu'on a dit de Diderot même :
• Qui ne l'a pas entendu causer ne peut le connaître ».
1. Cf. supra, chap. iv, pp. 140-141.
2. Op. cit., pp. 59-40.
7>. Op. cit., p. "«O.
180 LE LIVRE.
?îf(?s de la Nalure de Bernardin de Saint-Pierre, ainsi
que Paul el Virginie, Marie de Brizeux, et la Mare
au Diable de George Sand : « Je ne me lasse jamais
d'entendre cette note pure, matinale, virginale' ».
L'été, « pour lequel est fait le petit format* »,
Jules Levallois glisse dans sa poche son Virgile ou
son La Fontaine, et s'en va courir les champs; ou
bien, s'il reste au logis, il rouvre Shakespeare,
Gœlhe, André Chénier. Paul-Louis Courier, et
nombre d'anciens, grecs et latins. « Ces œuvres,
écrit-il à propos des monuments de l'antiquité, ces
œuvres, conçues, enfantées, lorsque le monde était
encore dans sa bouillante jeunesse, ces filles de
la lumière, ont-elles besoin, pour être comprises et
goûtées, qu'on les replace en quelque sorte dans un
milieu lumineux, pleinement naturel, avec lequel
leur sérénité ne soit point en désaccord ; ou bien
est-ce leur pureté, leur calme, leur froideur, qui.
formant avec l'ardeur de la saison un mystérieux
contraste, nous attirent vers elles? N'y cherchons-
nous pas, sans trop nous en rendre compte, un abri,
un repos, un asile? Je ne sais, mais j'en reviensau fait.
Je neconnais rien de plus agréable, enjuin ou juillet,
que de lire, paresseusement couché sous un arbre,
Hérodote ou Xénophon, Lucrèce ou Virgile ^ »
1. V Année d'un ermite, p. 40
2. Op. iil., p. Ô-2.
3. Op. cit., pp. 41-42.
LE calendriI":r des livres. 181
L'automne est consacré à « nos grands mélanco-
liques », à Jean-Jacques Rousseau, à Gœthe {Wer-
thcr), à Chateaubriand, à Senancour : « [a Nouvelle
lléloïsc, Werther^ liené, Oberman, sont des livres
essentiellement automnaux. On n'en jouit bien, on
n'en sent toute la portée, on ne s'y abandonne avec
une douloureuse volupté qu'à la chute des feuilles,
lorsque le ciel se voile, et que les vents, précur-
seurs des tempêtes de l'équinoxe, commencent à
souffler'. » Dans cette saison, notre ermite a aussi
pour « compagnons de prédilection » : Emerson,
Channing, Épictète, Marc-Aurèle. « Ils m'enseignent
à espérer, à vouloir, à prendre mon point d'appui
dans ma conscience, à ne pas m'inquiéter de l'insta-
bilité des choses. Parfois aussi, lorsqu'un pâle soleil
de novembre éclaire la cime des forêts, j'aime à
m'cnfoncer dans leurs allées muettes et dépouillées;
assis au fond des clairières, sur un grand arbre
depuis longtemps abattu et déjà couvert de mousse,
je me plais à relire le livre qui, interprété par une
àme droite, ne trompe jamais; je goûte en toute
confiance à cet incomparable cordial, à cet élixir
d'éternelle vie qu'on nomme r Evangile-. »
« L'hiver invite naturellement aux longues lec-
tures », et « c'est k; temps où l'on aborde le plus
courageusement, le plus volontiers, les ouvrages
1. Op. cit., p. il.
2. Op. cil., p. 45.
182 LE LIVRE.
de grand format', » les Mémoires de l'Histoire de
France^ par exemple. Le grand formai, Jules Levai-
lois, ainsi que la plupart des liseurs et travailleurs,
en est l'ennemi ; il le trouve incommode et fati-
gant à lire. Puis viennent les philosophes, comme
Descartes et Spinoza, et les moralistes. « Vous vous
présentez tout de suite, insinuant et aimable Mon-
taigne, dangereux magicien, irrésistible sirène, passé
maître dans l'art des incantations perfides. Toutefois,
qui vous a pénétré et se méfie de vous ne vous
craint qu'à demi. 11 y a beaucoup de bon dans votre
mauvais ; ne fût-ce que pour votre adorable style, on
passerait bien des heures dans votre compagnie.
Une fois que j'y suis, j'épuise la rangée des mora-
listes. Je les aime tous, excepté La Rochefoucauld,
dont on a, selon moi, beaucoup trop vanté le mérite.
D'autres, plus modestes, ne sont pas assez appré-
ciés; Saint-Évremond, par exemple, et Mme de Lam-
bert, qui a de bien jolies pensées. Je garde pour la
fin et comme régal exquis le platonicien Joubert.
Oh! lui, je le goûte en tout temps. Ses Pensées me
font l'effet d'exquises pastilles; j'en croque deux ou
trois quand j'ai lu trop de romans modernes-. »
1. Op. cit., p. 52. « Si vous n'avez jamais lu à la campagne,
devant votre cheminée, au milieu des bruits étranges du
dehors, je doute que vous puissiez savoir jusquà quel point
un livre peut s'emparer de toute l'âme. ■> (Eugène Xoel,
Souvenirs de village, ap. Jules Levallois, np. rit., p. 20.)
2. Op. cil., p. 35.
LE CALENDRIER DES LIVRES. 183
Les soirées sont réservées aux romanciers : « c'est
le soir qu'à mon avis il faut lire les romans. La
journée a fourni son contingent habituel d'occupa-
tions, de plaisirs et de contrariétés. Le courrier est
arrivé : on a rapidement lu quelques lettres et jeté
un regard sur le journal pour voir comment les
potentats mènent le monde, ou comment les na-
tions se dirigent et accomplissent leurs destinées,
malgré les potentats. Il y a trêve jusqu'à demain
avec l'inconnu, ce mystérieux adversaire contre
lequel nous laitons tous plus ou moins. On se dé-
tend, on respire, on flâne.... Le bien-être qui nous
entoure agit insensiblement sur nous. Le chat fami-
lier vient se frotter à nos jambes. Les grands yeux
adectueux du chien sont fixés sur les nôtres et sem-
blent chercher à y deviner notre pensée. Devant le
feu, la bouilloire fait entendre sa monotone et pour-
tant agréable canlilène.... Laissons-nous bercer par
ces admirables imaginatifs qui portent en eux-
mêmes et qui savent révéler aux autres un monde
plus amusant, plus attrayant que le nôtre'. »
Parmi les romanciers, Waller Scott, Balzac,
ileorge Sand, Dickens surtout, sont les préférés de
.Iules Levallois ; « et de même, dit-iI^ que La Fon-
taine avouait bravement qu'il prendrait un plaisir ex-
trême à entendre conter Peau (Tniir. je no rougis
\. Op. cit., |)p. ")()-j7.
'2. Op. cit., p. Ô7.
184 LE LIVRE.
nullement d'avouer qu'à l'occasion je me divertirais
fort à relire Mon ]^oisin Raymond ou la Laitière de
Montfermeil. Quoi! du Paul de Kock? Eh! oui, vrai-
ment. Il n'a manqué à ce bonhomme qu'une forme
plus châtiée, qu'un peu plus d'artifice dans le style,
pour prendre légitimement une place considérable
parmi nos écrivains de race gauloise. »
« Ne trouvez vous pas, nous dit encore Levallois',
qu'il fait bon lire, vers le temps de Noël et des Rois,
ou encore aux environs du mardi gras, ces chers
Gaulois, ces joyeux et gaillards compagnons à l'hu-
meur facétieuse, aux lestes propos, à la parole salée?
Eulrapel, Bonaventure des Périers, Béroalde de Ver-
ville, la Satire Ménippée, sont alors tout à fait de
saison et s'offrent à nous fort à propos....
« Si je n'ai pas compris Rabelais dans ma litanie,
c'est que ce géant, cet Homère bouffon, comme la si
bien nommé Charles Nodier, est plus et mieux qu'un
rieur ordinaire. Sa toute-puissante hilarité est pleine
de leçons; elle vous force à réfléchir, vous ouvre des
horizons, et suscite en vous mille pensées. Panta-
gruel n'est pas un livre de saison ; c'est un compa-
gnon indispensable, et duquel, sous aucun prétexte,
à aucun moment, on ne se doit séparer. Ce que je
dis de Rabelais me paraît également vrai de Molière.
Dans ses moindres farces, on trouve à s'instruire, et
je donnerais toutes les dissertations de Cousin pour
1. 0/'. rll.., p. "i.
LE CALEXUUIER DES LIVRES. 185
le Médecin ■>nalgrr lui ou la Comtesse (VEscarbagnas.
S'il nous faut un franc amusein-, qui ne nous induise
point en tentation de philosopher, prenons Regnard.
Le Retour imprévu, les Ménechnws, le Distrait, me font
toujours rire aux éclats. C'est comme cela que, dans
mon fauteuil, je vais au spectacle.
« Est-ce là un hiver bien employé, bien rempli,
qu'en dites-vous? \ a-t-il eu place une minute pour
le désœuvrement, pour l'ennui? Non, certes. Mes
livres m'ont, j'espère, tenu bonne compagnie'.... »
Il est bien entendu qu'un tel calendrier n'a rien
d'absolu, qu'il ne peut être que « très arbitraire »^,
— l'auteur nous en prévient tout le premier : il n'a
voulu nous donner « que de simples indications » ",
— et que c'est à chacun de nous, à chaque ami des
livres et des Lettres, à répartir lui-même ses lectures
selon les saisons et selon ses goûts.
\. Op. cil., p. 58.
'i. Op. rit., p. 52.
T). 0]j. rit., p. iô.
IX
LES ROMANS
Quelle influence la lecture des romans exerce-t-ellc
sur l'esprit et particulièrement sur la moralité du
public? Cette influence peut-elle être dangereuse?
L'austère janséniste Nicole (1025-1695) n'hésitait
pas à considérer romanciers et poètes comme des
« empoisonneurs publics^ », et un célèbre médecin
protestant affirme que, « de toutes les causes qui
ont nui à la santé des femmes, la principale a été la
multiplication des romans depuis cent ans^ ».
Sans aller aussi loin, Renan, lui, prétend que,
dans notre siècle, « la lecture presque exclusive des
1. « Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un
empoisonneur public, non des corps, mais des àme«.... ■■
(Nicole, ap. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. VI, p. 108.)
2. Jean Darche, Essai sur la lecture, p. Ht. Et le pieux
.Jean Darche ajoute en cet endroit : » Consultez les hommes
ijtU pensent bien, tous attribueront au roman la perversité
qui règne dans le monde ». — ■• C'est l'imprimerie qui met le
monde à mal. C'est la lettre moulée qui fait qu'on assas-
sine depuis la création; et Caïn lisait les journaux dans le
paradis terrestre, » a écrit Paul-Louis Coiriei!. (Lettres au
rédacteur du Censeur, X : Œuvres, p. 61; Paris, Didot, 186r).)
LES ROMANS. 187
romans devint pour les femmes une véritable cause
d'abaissement' ».
GcETHE, « le plus grand des critiques^ », ne voyait
pas les choses sous un jour aussi sombre, et voici,
d'après son fidèle auditeur et disciple Eckermann,
l'opinion qu'il professait à ce sujet : « ... La conver-
sation en vint alors aux romans et aux pièces de
théâtre en général, et à leur influence morale ou
immorale sur le public. « Ce serait malheureux, dit
« Gœthe, si un livre avait un effet plus immoral que
« la vie elle-même, qui, tous les jours, étale avec
« tant d'abondance les scènes les plus scandaleuses,
« sinon devant nos yeux, du moins à nos oreilles.
« Même pour les enfants, on ne doit pas être si
« inquiet des efl'ets d'un livre ou d'une pièce. La vie
« journalière, je le répète, en apprend plus que le
« livre le plus influent. — Cependant, remarquai-je,
« devant les enfants on prend garde de ne rien dire
« de mal. — On a parfaitement raison, répondit
« Gœthe, et moi-même je ne fais pas autrement,
« mais je considère cette précaution comme tout à
« fait inutile. Les enfants sont comme les chiens, ils
« ont un odorat si fin, si suJjtil, qu'ils découvrent et
« éventent tout, et le mal avant tout le reste''. »
1. Ernest Renan, Réponse au discours de réception à l'Aca-
démie française de M.Jules Clarelie : Feuilloi détachées, \>.'-l'j\.
i. Cf. xupra, t. I, p. 18!».
3. GœTHE, Conversations recueillies par Erkermcuin, trad.
Délerol, t. II, p. 'tl'L
188 LE LIVRE.
Descartes (1596-1650), de son côlé. reconnaît que
« la gentillesse des fables réveille Tesprit,... que la
poésie a des délicatesses et des douceurs très ravis-
santes ' »
Élevant et étendant le débat, TrncoT (1727-1781)
affirme, lui, que « les auteurs de romans ont ré-
pandu dans le monde plus de grandes vérités que
toutes les autres classes réunies- ».
Turgot, en émettant cet avis, que daucuns pour-
ront trouver hyperbolique, songeait certainement à
l'auteur de Don Quichotte, à celui de Gil Blas, à
celui de Clarisse Harlowe, à' celui de Candide et de
Zadig. à celui de la Nouvelle Héloïse, etc. Quoi qu'il
en soit, un juge des plus éclairés et des plus compé-
tents en la question, le grand liseur et grand lettré
DoiDAN, à qui j'ai fréquemment recours"*, n'est pas
loin de partager l'opinion de Turgot : «... C'est
pourtant par les bons romans que la France, l'An-
gleterre et rAlleinagnc ont été en partie civilisées,
lis ont plus contribué que toutes les prédications
pédantesques à faire passer dans la masse des
hommes des étincelles d'esprit poétique; ils ont
1. Discours de la Méthode, p. 12. (Paris, Didot. 1884: in-18.)
'2. .4/;. Albert Collignon, ta Vie littéraire, p. 7y2].
5. C'est Doudan, ainsi que nous l'avons vu (p. 57), qui,
n'aimant pas à lire <• ces livres à surprises, le dos tourné,
comme un condamné qu'on mène sur une charrette à l'écha-
faud, » allait droit au dénouement et commençait la lecture
des romans par la fin.
LES ROMANS. 189
donné aux sociétés la délicatesse, le goût des senti-
ments élevés. Ils ont fait dans les temps nouveaux
ce qu'on prétend qu'a fait la chevalerie au moyen
âge'.... »
Mme DE Sévigné (1626-1696) n'avait pas tout à fait
la même confiance en la salutaire vertu des romans ;
il est vrai qu'elle pensait, elle, aux récits de d'Urfé,
de Mlle de Scudéry et de Mme de Lafayette, et qu'il
n'est rien d'absolu en ce bas monde. Voici ce qu'elle
écrivait à sa fille, à propos de sa petite-fille Pauline
de Grignan- : « Je ne veux rien dire sur les goûts
de Pauline pour les romans : je les ai eus avec tant
d'autres personnes, qui valent mieux que moi, que
je n'ai qu'à me taire. Il y a des exemples des effets
bons et mauvais de ces sortes de lectures : vous ne
les aimez pas, vous avez fort bien réussi; je les
aimais, je n'ai pas trop mal couru ma carrière : tout
cM sain aux sains, comme vous dites. Pour moi, qui
voulais m'appuyer dans mon goût, je trouvais qu'un
jeune homme devenait généreux et brave en voyant
mes héros, et qu'une fille devenait honnête et sage
en lisant Cléopâtre. Quelquefois il y en a qui pren-
nent un peu les choses de travers; mais elles ne
feraient peut-être guère mieux, quand elles ne sau-
raient pas lire. Ce qui est essentiel, c'est d'avoir
1. DoL'DAN, Lettres, t. III, p. 8G.
ti. Lellre du 10 novembre 1080. (Lcllres, l. A'^I, p. 55: Paris.
Didol, 1807; in-18.)
190 LE LIVRE.
l'esprit bien fait: on n'est pas aisée à gâter :
Mme de Lafayette en est encore un exemple. Cepen-
dant il est très assuré, très vrai, très certain que j
M. Nicole vaut mieux. Vous en êtes charmée : c'est
l'éloge de son livre.... Cela supposé, je vous conjure,
ma chère Pauline, de ne pas tant laisser tourner
votre esprit du côté des choses frivoles, que vous
n'en conserviez pour les solides, dans lesquelles je
comprends les histoires; autrement votre goût aurait
les pâles couleurs. »
Tout cela est aussi gracieusement tourné que
sagement raisonné, plein de bon sens et de juge-
ment.
Ailleurs encore', elle revient sur cette même
question, et avec la même lumineuse sagacité et la
même justesse et aussi le même charme d'expres-
sion : « Pour Pauline, cette dévoreuse de livres,
j'aime mieux quelle en avale de mauvais que de ne
point aimer à lire; les romans, les comédies, les Voi-
ture, les Sarrasin, tout cela est bientôt épuisé. A-t-elle
tàté de Lucien? Est-elle à portée des Pelîte>> Lettres f
Ensuite il faut l'histoire; si on a besoin de lui pincer
le nez pour lui faire avaler, je la plains. Quant aux
beaux livres de dévotion, si elle ne les aime point,
tant pis pour elle; car nous ne savons que trop que,
même sans dévotion, on les trouve charmants. A
l'égard de la morale, comme elle n'en ferait pas un
1. Lettre du 15 janvier 1690. {Lettres, t. VI, p. 94.)
LES ROMANS. 191
si bon usage que vous, je ne voudrais point du tout
qu'elle mît son petit nez ni dans Montaigne, ni dans
Charron, ni dans les autres de cette sorte; il est
bien matin pour elle. La vraie morale de son âge,
c'est celle qu'on apprend dans les bonnes conversa-
tions, dans les fables, dans les histoires, par les
exemples; je crois que c'est assez. »
Un point à remarquer, à propos des romans, c'est,
— d'une façon générale, et à part, vu le nombre
considérable de ces productions', à part de rares
exceptions : la Princesse de Clèves, Télémaque^ G il
Blas, Manon Lescaut^ Paid et Virginie^ Werther,
Notre-Dame de Paris, Madame Bovary, etc., — le
peu de durée de leur vogue, leur caractère d'« ou-
vrages d'actualité », essentiellement éphémères.
Était-ce pour ce motif, cette précarité et fragilité,
que Napoléon P' classait les romans dans « la potile
1. Déjà du temps de Charles Sorel (1.097 [:'] -1674) — el que
serait-ce aujourd'hui! — on se plaignait de la suiabondante
quantité et de l'inutilité des romans : •■ Aujourd'hui le recours
des fainéants est d'écrire et de nous donner des histoires
amoureuses et d'autres fadaises, comme si nous étions obli-
gés de perdre notre temps à lire leurs œuvres, à cause qu'ils
ont perdu le leur à les faire.... Grâce à nos beaux écrivains,
le peuple, voyant tant de recueils de folie que l'on lui donne
pour des livres, en a tellement ravalé le prix des Lettres,
(|u'il ne met point de différence entre un auteur et un bate-
leur ou un porteur de rogatons, » etc. (Charles Somkl,
If Berger extravagant, préface : voir la Vraie Histoire
fi>rni(iue de Francion, avant-propos, page 5, note 2. (Paris,
Delahays, 1858.)
192 LE LIVRE.
littérature' »? Si agréable que soit pour bien des
personnes la lecture des romans, — tellement agréa-
ble que Gray (1716-1771), le chantre du Cimetière de
campagne, n'hésitait pas à déclarer que « rester
nonchalamment étendu sur un sofa et lire des
romans nouveaux donnait une assez bonne idée des
joies du paradis- », — « on ne relit point un roman » :
Vauvenargles (17I.>17 47) l'avait déjà constaté, et
1. •• Il y a deux sortes de liLlératures : la petite cl la grande.
La petite littérature, c'est le roman, qu'il soit livre ou feuil-
leton. >• (Napoléon I", ap. Jean Darche, op. cit., p. 100.)
'2. Walter Scott, Notice sicr Le Sarje, ap. Sainte-Beuve,
Causeries du lundi, tome dernier (sans numéro). Table, p. 28.
Une anecdote, rapportée par .lohn LinnocK {le Bonheur de
virre, p. 50; Iraduction anonyme; Paris, Akan.lS'.)!), démontre
éloi|Uf'mnient conil)ien peut être vif le plaisir causé par
les romans, quelles puissantes émotions cette lecture peut
engendrer. Il s'agit du livre de Richardson (1089-1761), Pa-
méla ou la l'ertu récompensée. Dans un village d'Angleterre,
de braves paysans avaient pris l'habitude de se réunir
chaque soir chez le forgeron de la commune pour entendre
la lecture de ce roman de Paméln, que ledit forgeron s'était
procuré. Lorsqu'on fut arrivé au dernier chapitre, en voyant
que l'héroïne, après nombre de tribulations, venait enfin
d'épouser l'élu de son cœur et recevait la récompense due
à son courage et à ses infortunes, toute l'assistance se mit
à i»ousser dos hourras d'enthousiasme; puis tous de se pré-
cipiter en masse vers l'église, pour remercier le Ciel, et
sonner les cloches à toute volée.' Il ne manquait que le
chant du Te Deum, qu'auraient entonné des catholiques
romains. Sur l'admiration et l'enthousiasme inouï et incroya-
ble qu'a excités en France et partout au xviip siècle l'au-
teur de Paméla, de Clarisse Harlowe et de Grandisson, •< ces
trois ouvrages dont un seul suffirait pour immortaliser un
homme », voir VÉloge de Bidiardson, par Diderot.
LES ROMANS. 193
la phrase est de lui'. Or, les livres qu'on ne relit pas
ne se relient pas, ne se gardent pas, c'est un prin-
cipe de bibliophilie ^
Écoutons encore j\Ime de Sévigxé : » J'ai apporté
ici (aux Rochers) quantité de livres choisis, annonce-
t-elle à sa fille^; je les ai rangés ce matin : on ne
met pas la main sur un, tel qu'il soit, qu'on n'ait
envie de le lire tout entier; toute une tablette de
dévotion,... l'autre est toute d'histoires admirables;
l'autre de morale; l'autre de poésies et de nouvelles
et de mémoires. Les romans sont méprisés et ont
gagné les petites armoires. »
Le mépris était aussi le sentiment qu'éprouvait à
l'égard des romans le prince de Ligne (1755-1814) :
« Moi, qui ne lis jamais de romans, » avoue-t-il
quelque part*.
S'il ne va pas jusqu'à les « mépriser », tous en bloc,
DoLDAN ne se lait guère d'illusions non plus à leur
endroit; il les compare à des « déjeuners de soleil » :
« Pour Corinne, écrit-il à l'une de ses correspon-
1. Vauvenargues, Réfloxions sur divers sujels, VII, Des
romans: Œuvres rnmplèles, p. 478. (l'aris, Didot, i88.'>; in-8).
'2. « Un biblioj)hile ne conserve pas les livres qu'on lit une
fois, mais seulement ceux qu'on relil avec plaisir el que par
conséquent on relie... plus ou moins richement. ■■ (Jules
Richard, l'Art de former une hihliothéciue, p. 159.)
~>. Lettre du mercredi 5 juin 1680. {Lettres, t. IV, p. 178.)
4. Prince de Lk;ne, Œuvres choisies, Mélanges pliiloso-
phiques et humoristiques, De moi pendant la nuit, p. 150.
(Paris, Librairie des bibliophiles, 1890.)
Lt LIVIIE. — T. ir. 13
194 LE LIVRE.
dantes*, je comprends bien que vous n'y trouviez
pas tout le plaisir que vous attendiez de cette lec-
ture sur ce qu'on vous en avait dit. Le temps fait
sur les romans ce que le soleil fait sur les plus belles
étoffes. On ne peut pas conserver les couleurs de
l'arc-en-ciel. Cela fait son effet à un jour donné et
seulement ce jour-là.... Les romans se ressentent
plus de ces révolutions du goût que les autres parties
de la littérature, par cela môme que leur plus grand
agrément consiste à mêler l'idéal à la vie de tous les
jours. Quand le costume a vieilli, que les yeux, ac-
coutumés à de nouvelles modes, le trouvent aisément
ridicule, le pauvre idéal est un peu embarrassé de
sa personne, et il prend l'air gauche, comme
l'homme le plus distingué de manières serait gau-
che s'il était tout seul habillé à la mode de Louis XIV
dans un salon d'aujourd'hui. Les tragédies de
Sophocle ou de Racine, VIliade, VOdijssée, ne sont
point exposées à cette décadence, parce que les
mœurs mêmes sont des temps héroïques, et qu'on
n'est pas tenté de les rapprocher de la vie privée
qu'on connaît; là, les personnages ne courent pas
risque de vieillir; ils ne sont pas de la même étoffe
que nous; aussi ne sommes-nous jamais portés à
un retour sur nous-mêmes ou sur ceux qui nous
environnent en les voyant; nous savons bien qu'ils
vivent dans le pur éther.... »
LA Mme Donné, lettre du i avril 1860. (Lèpres, t. IV.pp.lS-l.") )
X
LES JOURNAUX
La vraie lecture, c'est celle du livre. Le journal a
sur le livre le désavantage d'être fait trop vite, for-
cément, — et ce qu'on fait vite, forcément encore et
inévitablement, manque de soin et de maturité^; de
ne parler presque exclusivement que de choses
éphémères et d'une importance relative; de ne pos-
séder enfin ni le format, ni la commodité et l'élé-
gance du livre.
Bayle (1647-1706) était d'avis que « le journal n'est,
pour ainsi dire, qu'un dessert de Vespril » ; et, ajoute
Sainte-Beuve, qui rapporte ce mot% « il faut faire
provision de pain et de viande solide avant de se
disperser aux friandises" ».
1. El cependant combien de livres sont ■• journaux » en ce
point! Mais ici la rapidité et la négligence ne sont pas essen-
tielles à l'œuvre, elles ne jjroviennent que de fauteur; tan-
dis que le journal, pressé par lactualilé, aiguillonné par la
concurrence, est tenu de se hâter avant tout.
2. Portraits lillérairc.^, t. I, p. Ô70.
5. •• L'ne bonne soupe est excellente, le matin, en se
levant, et non moins bonne pour l'esprit la lecture d'un cha-
pitre de Montaigne. Le nourrissant Montaigne tait |)enser
196 LE LIVRE.
« La lecture des journaux, écrit, de son côté, un
journaliste qui était en même temps un très brillant
styliste, Théophile Gautier ' (1 811-1 875) , la lecture des
journaux empêche qu'il n'y ait de vrais savants et de
vrais artistes; c'est comme un excès quotidien qui
vous fait arriver énervé et sans force sur la couche
des Muses, ces filles dures et difficiles, qui veulent
des amants vigoureux et tout neufs. Le journal
tue le livre, comme le livre a tué l'architecture -,
à cet Anglais qui mangeait toujours un bifteck avant son
dîner, le dîner fùt-il de quatre services. Quand un homme a
lu le matin un chapitre de Montaigne, alors seulement il
peut grignoter sans danger les articles de journaux. ••
(Ch.xmpfleury. Notes intimes, Souvenirti et Portraits de jeu-
nesse, pp. 253-254.)
1. Mademoiselle de Maitpin. préface, p. 54. (Paris, Char-
pentier, 1880.)
2. • ... L'archidiacre considéra quelque temps en silence
le gigantesque édifice (Notre-Dame de Paris), puis, étendant
avec un soupir sa main droite vers le livre imprimé qui était
ouvert sur sa table, et sa main gauche vers Notre-Dame, et
promenant un triste regard du livre à l'église : « Hélas! dit-il,
ceci tuera cela » .... •■ Ceci tuera cela. Le livre tuera l'édi-
fice.... La presse tuera l'église.... L'imprimerie tuera l'archi-
tecture.... " (Victor Hugo, iVo<re-Z)(ïwe de /Vt/i.s, livre V,chap. i
et II, L l, pp. 203, 207 et 208; Paris, Hachette, 1858.) Il est à
remarquer que si le livre a pu porter atteinte à l'Église
(avec un grand É). aux dogmes catholiques et autres, il n'a
nullement tué l'édifice gothique, que l'imprimerie n'apas du
tout nui à notre vieille et nationale architecture, au con-
traire. « C'est par lui (le livre), par les recherches et les
écrits des Boisserée, des Vitet, des Victor Hugo, des Miche-
let, des Montalembert, des VioUet-le-Duc, qu'elle a retrouvé
la faveur, qu'elle a reconquis l'admiration. » (Jules Leval
LOIS, la Vieille France, chap. viii, p. ibi ; Tours. Marne, 1882.)
LES JOURNAUX. 197
comme l'arlillerie a lue le courage el la force mus-
culaire ^ »
Sur cette coucurrence faite au livre par le join-nal,
M. Gabriel Hanotaux (ISoo-....) a publié, il y a
quelques années-, ces intéressantes considérations :
« Le vrai concurrent du Livre, c'est le Journal. Et le
Journal réussit parce qu'il est très bon marché. La
démocratie veut le Livre à bas prix, comme elle
veut le vin à bas prix. Le remède à toutes les « mé-
ventes » est là.... Donc, à l'avenir, selon moi, deux
sortes de livres : le livre de luxe, parfait, soigné,
caressé, avec des reliures exquises, des gravures
splendides; en un mot, le livre d'amateur, tiré à
petit nombre. Et, d'autre part, le livre très bon mar-
ché, le livre « populo », le livre à six sous, à cinq
1. Mais, à son tour, le journal esl battu en brèche par des
inventions nouvelles, par le téléphone et le phonographe
notamment. « Tout lasse, tout passe, tout se transforme.
Comme les typographes ont eu leur art modilié par le
mécanisme, l'industrie des reporters sera bouleversée par
les sciences nouvelles. Après les pataches, la locomotive;
après le gaz, l'arc voltaïque. Les journaux à dépèches ne
seront bientôt plus que de l'antiquaille. Place aux phono-
graphes! place aux téléphones! Déjà le téléphone rend mille
services.... Le journalisme se sera si bien perfectionné qu'il
n'y aura plus de journalisme. Il aura cessé d'être la langue
indispensable. Le ceci tuera cela du poète aura trouvé une
application de plus. Le Livre, d'après lui, a sapé le Monu-
ment; le Journal a supplanté le Livre; le Téléphone et le
Phonographe supplanteront le Journal. •• (Eugène Dldief.
le Journalisme, pp. 8i-80; Paris, Hachette, 1892; Bibliothèque
des Merveilles.)
'2. Le Journal, numéro du 29 octobre 1900.
198 LE LIVRE.
SOUS, à trois sous.... Le livre devenant une sorte de
journal plié et cousu, pouvant se conserver et faire
série, tel est l'avenir du Livre démocratique moderne.
C'est par lui que la science non seulement pénétrera,
mais se conservera dans la dernière de nos bour-
gades. Le paysan et louvrier savent lire maintenant:
mais il faut qu'ils aient de quoi lire. Ils veulent autre
chose que des almanachs — »
Aussi rassurons-nous : le livre, quel que soit le
préjudice que le journal puisse lui porter, quelle
que soit la concurrence que lui fassent aussi les
nombreux sports éclos à la fin du siècle dernier :
lawn-tennis, croquet, football, etc., et le cyclisme, et
l'automobilisme, et la photographie d'amateurs, etc.,
le livre aura toujours ses fidèles et ses fervents ; il
restera toujours ce quil n'a jamais cessé d'être,
même aux époques les plus remuantes et les plus
troublées, « la passion des honnêtes gens' ».
La presse, cet admirable instrument de propa-
gande et de publicité, a été plus d'une fois très dure-
ment jugée, et par des écrivains qui, comme Balzac,
comme Thiers, comme Proudhon, la connaissaient
l. Le mot est de Gilles Ménage (1603-1692), ap. Octave
UzANNE, Du prêt des livres, Miscellanées bibliographiques, t. I.
p. 55.
LES JOURNAUX. 199
on no peut mieux. Avant même d'être passée, à peu
près tout entière, entre les mains des financiers et
brasseurs d'afîaires. elle avait encouru bien des
reproches.
La Bruvkhh; traite les journali'^tes, « les nouvel-
listes », avec le plu< [)rol'ond d«'Mlain'.
« J'ai su qu'il n'y a rien à apprendre dans les jour-
naux, écrit d'Alembert*, sinon que le journaliste
est l'ami ou l'ennemi de celui dont il parle, et cela
ne m'a pas paru fort intéressant à savoir. »
« La presse, il le faut avouer, est devenue un des
fléaux de la société, et un brigandage intolérable, »
déclare Voltaire ^.
« S'ils (les journaux) m'accusaient d'avoir assassiné
mon père, disait un jour Chateaubriand (1768-1848)*,
je n'essayerais pas de le nier aujourd'hui, parce que
demain ils me démontreraient, de quelque façon,
que je me suis défait de ma mère aussi, et, sur ma
seconde protestation, ils feraient entrevoir, en outre,
que j'ai bien un peu guillotiné i\L de Malesherbes....
1. « Le devoir du nouvelliste est de dire : Il y a tel livre
qui court et qui est imprimé chez Cramoisy en tel carac-
tère, ■' etc. (La BfiisYkïiE, les Caractères, Des ouvrages de l'es-
prit, édil. Hémardinquer; p. 20. Paris, Dezobry, 1849.)
'2. Cité par Hémardin([iier, dans son édition de La
Bhlvère, p. 20.
3. Lettre à un membre de l'Académie de Berlin, l.') avril 1752 :
Œuvres coi7iplèles, t. Vil, p. 705. (Paris, édit. du journal le
Siècle, 1869.)
4. Ap. Sainte-Belvk, (haleautiriand et son f/ronpe litté-
ral,r. t. II, pp. 422-42").
200 LE LIVRE.
Misérables musiciens, qui torturent un instrument
admirable pour en tirer des sons aigres et faux, au
lieu de lui faire rendre de divins accords !... »
Thiers (1797-1877) estime tout crûment, lui, que
a la presse est une mauvaise denrée; la meilleure
ne vaut pas le diable' ».
Et Proudhon (1809-1865)^ : « Est-ce par les jour-
naux que nous connaîtrons Topinion parisienne?
Mais... pour qui a vu de près ces diverses officines,
toute considération tombe à l'instant. »
« Le journalisme est un enfer, un abîme d'ini-
quités, de mensonges, de trahisons... un de ces
lupanars de la pensée.... S il existait un journal des
bossus, il prouverait, soir et matin, la beauté, la
bonté, la nécessité des bossus.... Le journal servirait
son père tout cru à la r-roque au sel de ses plaisan-
teries, plutôt que de ne pas intéresser ou amuser
son public... Le journalisme sera la folie de notre
temps. »
Telle était lopinion de Bm.zac (1 799-1850) ^ El,
1. Ap. D"' Véron, Méinuires d'un bourgeois de Paris, t. V,
p. 293. (Paris, Librairie nouvelle, 1856.)
'2. Dt la capacité politique des classes ouvrières, p. 236.
3. Illusions perdues, t. I, pp. 245, 244, 534, 335; t, H, p. 195,
et passim. (Paris, Librairie nouvelle, 1858 et 1865.) Cf. ce que
dit M. Edmond Thialdière (1837- ), dans son recueil de
pensées, la Soif du juste (p. 175) : « Ce qui montre à quel
degré d'abjection est descendue la Société de notre temps,
c'est que le journalisme contemporain trouve son intérêt à
mettre en relief surtout ce qui est infâme et ce qui est
inepte ».
LES JOURNAUX. '201
après avoir prédit qu" « on tuera la presse comme
on tue un peuple, en lui donnant la liberté, » il
conclut : « Si la presse n'existait pas, il faudrait ne
pas l'inventer' ».
Mais elle existe, et plus vivace et plus forte que
jamais, de plus en plus puissante-. Pour quantité de
gens, pour la grande majorité des lecteurs, il n'y a
pas d'autre lecture que celle des journaux, — cest-
à-dire, en somme et d'ordinaire, la lecture de faits
accidentels et fugitifs, de futiles contingences.
■' Lorsque, pendant quelques mois, observe Goethe^,
on n'a pas lu les journaux, et qu'on les lit tous de
suite en une fois, on voit alors combien on perd de
temps avec ces papiers '*. »
1. Monographie de la presse parisientie. (Balzac, Œuvres
■omplctes, l. XXI, pp. 56b, 454, et passiin ; Paris, Lcvy, 1870 ; in-8.)
1. Sur la puissance de la presse. l'oranipolL-nce du jour-
nalisme, voir la lettre du 12 avril 1<S59 des Lettres parisiennes
de Mme Emile de Girardin (ISOi-lsriô : Le vicomte de Lau-
NAY,"t. I, pp. 524-32Ô; Paris, Librairie nouvelle. 18.56) : « ... Ils
les flatteurs) ont porté leur hommage au dieu du jour, à
lelui (jui donne la renommée, à celui ijui consacre la vertu,
à celui (jui improvise le génie, à celui (jui paye l'apostasie, à
celui (jui vend la popularité, au journalisme! Et les journa-
listes ont pour flatteurs tout le monde : tous ceux qui
écrivent, tous ceux qui parlent, tous ceux qui chantent, tous
ceux qui dansent, tous ceux qui pleurent, tous ceux qui
aiment, tous ceux qui haïssent, tous ceux qui vivent enfin!
Le journalisme! Voilà votre roi, messieurs, et vous êtes
tous ses courtisans. » Etc.
3. Conversations recueillies par Eckermann, Irad. Déicrot,
t. II, p. 181.
'♦. •• .\ linstarde la presse américaine, on a commencé de
-202 LE LIVRE.
Le Père Gratry (1805-1872) nous exhorte aussi à
réserver nos yeux et nos loisirs pour des lectures
donner, dans le journal, aux faits les plus insignifiants l'im-
portance la plus démesui'ée. Des faits dont aucun journal
n'aurait cru utile de parler, il y a dix ans, à cause de leur
extrême banalité, occupent aujourd'hui, dans les colonnes de
certains de nos quotidiens, une place première, considé-
rable. Tel accident de voiture, qu'autrefois on n'aurait
même pas mentionné ou qu'on eût raconté en trois lignes,
fouinit aujourd'hui un article tout entier. Remarquez quelle
imj>orlance démesurée prend le moindre fait. Des centaines
de journaux publient à la fois cet article: ils le commentent,
l'amplifient. Et, pendant une semaine souvent, il n'est pas
question d'autre chose : ce sont, chaque matin, de nouveaux
détails : les colonnes s'emplissent, chaque feuille tâche de
pousser au tirage, s'évertuant à satisfaire davantage la
curiosité de ses lecteurs. Le procédé que l'on emploie d'ha-
bitude pour grossir l'importance d'une nouvelle se réduit à
des artifices typographiques, et il suffit de multiplier titres,
sous-titres, alinéas et passages en gros caractères pour que
quelques infiltrations d'eau, venues de la rivière voisine, à
travers les murs lézardés d'une cave, prennent les propor-
tions d'une inondation, et fju'une brouette renversée devienne
une catastrophe comparable à un déraillement de chemin
de fer. Une armée de reporters se tient en faction dans les
gares, s'embusque jusque dans les corridors d'hôtel, ou se
faufile dans les clubs à la mode, et, à défaut de personnages
célèbres, interroge à outrance, avec rage, de malheureux
excursionnistes à peine connus de l'agence Cook. Le même
système de grossissement est appli<jué aux dépèches, et de
partout arrivent des télégrammes qui transforment le plus
vulgaire fait divers en un drame tout hérissé d'émouvantes
péripéties. Quel est le fauteur de Ces niaiseries ainsi pro-
duites et qui sont si nuisibles à l'ordre et à la marche du
journal? Est-ce le journal? Est-ce le public qui le lui de-
jnande? Us s'enfièvrent mutuellement, voilà ce qui reste de
plus clair. » (Raron Tanneguy de Wog.\n, Manuel des gens de
lettres, pp. 90-97.)
LES JOURNAUX. 203
plus rruclueuses. Presque au débul de son ouvrage
/^>; Sourcea, Conseils pour la conduite de Fesprit*, il
dissuade vivement loul homme « qui croit vouloir
penser et parvenir à la lumière » de permettre « à la
perturbatrice de toul silence, à la profanatrice de
toutes les solitudes -. à la presse quotidienne, de venir,
\. Page 7. (Paris. Téqui, 1904: in-18.)
2. Sur la solitude, son iniluence principalement sur les
gensde lettres, et son importance ])Our les travaux littéraires,
j'emprunte au livre de M. Albert Collionon, /a Religion dot
Lettres, pp. 24G-'247. les hautes et suggestives réflexions sui-
vantes : « L'efficacité de la solitude, dit Thomas Carlyle.
- qui la chantera? Des autels devraient être élevés au
« silence, à la solitude. Le silence est l'élément dans lequel
« les grandes choses se forment et s'assemblent. » « Ouoi-
((uune vie de cabinet, toujours froide et non stimulée, ne
fût pas sa vocation, le Père Lacordaire était né avec le goût
et l'amour de la solitude; il y restait toujours avec une
joie nouvelle. « Je sens avec joie, disait-il, la solitude se
« faire autour de moi : c'est mon élément, ma vie. On
• ne fuit rien qu'avec la solitude : c'est mon grand axiome. »
• Un homme, disait-il encore, se fait en dedans de lui et
- non en dehors. Un homme a toujours son heure : il suffit
« qu'il l'attende le nai jamais vécu avec les gens du
« monde, et je crois difficilement à ceux qui habitent celte
• mer où le flot ftousse le flot sans que jamais rien y prenne
« consistance. Les meilleurs perdent à ce frottement con-
• tinuel.... - La solitude est possible en tous lieux. Le dé-
sert est partout où l'on sait vivre seul. On se cherche des
retraites, chaumières rustiques, rivages des mers, mon-
tagnes. « Retire-toi plutôt en toi-même, dit Marc-Aurèle,
• nulle part tu ne seras plus tranquille. » Le philosophe ou,
pour mieux dire, l'homme intelligent sait trouver l'isolement
partout, dans le tapage d'un club, dans les bruits de la rue.
comme dans un salon. En quelque endroit que le hasard le
jette, même au milieu des foules, ou dans une bataille, il
ob'icrve avec sans-froid, il pense.... L'homme de lettres, dit
•204 LE LIVRE.
chaque matin, lui prendre le plus pur de son temps,
une heure ou plus, heure enlevée de la vie par
l'emporte-pièce quotidien ; heure pendant laquelle
la passion, l'aveuglement, le bavardage et le men-
songe, la poussière des faits inutiles, l'illusion des
craintes vaines et des espérances impossibles, vont
s'emparer, peut-être pour l'occuper et le ternir pen-
dant tout le jour, de cet esprit fait pour la science
et la sagesse. »
« Une particularité frappante du journalisme, c'est
encore M. Albert Collignon {o]). cit., p. '2Ô2), doit être avare
(le son temps. S'il le perd en visites, en politesses, dans toutes
les aimables frivolités dessalons, il deviendra un homme du
monde et non un écrivain. Il faut se résigner à passer jjour
un ours, fuir les bals, éviter les soirées, les longs dîners, etc.,
quand on a l'ambition difficile de faire un bon livre. C'est
ici qu'une fin supérieure justifie des moyens peu aimables à
pratiquer. Mais, sans la solitude, sans le travail continu
qu'elle comporte et qu'elle seule rend possible, sans la pri-
vation des distractions énervantes du monde parisien, le
génie le mieux doué ne fera jamais rien de grand. ■■ Voir
aussi Ducis (lettre du 22 ventôse an XII, et lettre du 2 avril
1815 : Lettres de Ducis, pp. 169 et "HJ: cf. supra, t. 1, p. 171) :
« .le pense donc que si l'on veut faire usage de ma devise,
on peut, au lieu d'Absline et susline, choisir ces mots, qui
étaient la devise de Descaries : Bene vixit, qui bene latuit..]e
lespréféreraismêmeaux mois Abstine et sustine.... La solitude
est plus que jamais pour mon âme ce que les cheveux de
Samson étaient pour sa force corporelle. » Et Chamfoiît
(Dialogue xxiv: Œuvi'es choisies, t. I, p. 184 : cf. supra, t. I,
p. 171) : '< Il faut vivre, non avec les vivants, mais avec les
morts, » c'est-à-dire avec les livres. Et Doudan (lettre du
l""' avril 1854 : Lettres, t. III, p. 7) : « En avançant dans la
vie, on trouve que c'est encore la complète solitude qui
trompe le moins et qui froisse le moins. «
LES JOURNAUX. 205
que, parmi ceux qui lisent beaucoup le journal, peu
lisent autre cliose, a très bien remarqué M. Tanne-
guy DE WoGAN, dans son Manuel des gens de lettres'.
Et cependant aucune lecture n"est plus préjudiciable
à l'habitude de Tattention soutenue que celle-là. Une
des attractions de ce genre de lecture, pour la per-
sonne qui n'a reçu que peu ou pas d'entraînement
mental, c'est qu'elle ne fixe jamais l'esprit sur un
sujet quelconque pendant plus de trois ou quatre
minutes à la fois, et que chaque sujet vient présenter
un changement de scène complet. Il en résulte que
le nombre des lecteurs du livre diminue graduelle-
ment et d'une manière continue chez toutes les
nations civilisées. L'influence immédiate du livre sur
la politique et sur la société diminue aussi propor-
tionnellement. Les idées de Fauteur du livre ont à
passer par le crible du journal avant de pouvoir
exercer leur effet sur l'esprit populaire.
« En même temps que cette scission, cette ligne
de démarcation entre celui qui lit les journaux et
celui qui lit les livres, on voit le lecteur du livre se
laisser envahir peu à peu par un mépris complet et
profond pour l'homme qui, ne lisant que les jour-
naux, puise dans cette lecture ses opinions et ses
idées. Il en est de même en tous pays civilisés. Péné-
trez dans une réunion quelconque de personnes
instruites et d'un esprit cultivé, que ce soit en Amé-
I. Page I-2I.
206 LE LIVRE.
rique, en France, en Angleterre ou en Allemagne, et ^
vous verrez avec quel dédain on semble y traiter
celte nourriture intellectuelle que fournissent les
journaux à la majorité de la population. L'autorité
du journal y sera qualifiée de plaisanterie, et le mot j
journalisme considéré comme synonyme de futilité, |
d'ignorance et de bévue. Mais cette hostilité entre j
ces deux agents qui exercent de si puissants effets j
sur l'esprit populaire et dirigent la conduite des j
peuples mérite cependant toute notre attention. 1
Leur réconciliation, c'est-à-dire la transformation j
de la presse en un meilleur véhicule pour la propa- ;
gation dans les masses des plus hautes pensées et j
des connaissances les plus exactes du temps présent, m
est peut-être un des plus sérieux problèmes que le i
siècle nouveau aura à résoudre. » '
Cette solution, — si tant est quelle arrive ja- j
mais, — cette transformation, serait d'autant plus '
souhaitable, d'autant plus importante et urgente, que j
la presse est de plus en plus l'instrument et la chose |
des chevaliers de la finance, que, de plus en plus,
l'argent y domine, et y domine seul, y règne et gou-
verne uniquement et absolument. La publicité
vénale, l'annonce tarifée, a tué toute appréciation
sincère et toute critique.
Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis :
nul n'aura de talent et de mérite que s'il passe
LES JOURNAUX. 207
d'abord à la caisse; el, plus il versera, plus son
mérite sera grand, son génie transcendant. « Silence
au pauvre! » Ce cri, poussé par Lamennais, en 1848,
à propos de la situation faite à la presse, est plus
vrai que jamais'.
1. Cf. Ilippolyte C\st:ille, Portraits historiques au xïX" siè-
cle, Lamennais, p. 56. Sainte-Beuve a même, en quelque
sorle, appliqué ce mot à toute la iitlérature contemporaine;
il l'a englobée tout entière dans cette accusation et cet
aiiatlième : « L'argent, l'argent, on ne saurait dire combien
il est vraiment le nerf et le dieu de la littérature d'aujour-
d'hui ». {Portraits contemporains, t. III, p. 431.) Sur le rôle et
l'influence de largent à notre époque, Renan a publié les
belles et profondes réflexions suivantes, qu'on peut rappro-
ciier du ■■ Panégyrique delà pauvreté », tracé par Proudhon,
et que nous avons reproduit dans notre tome I, pages Wi-
207 : " .J'appelle ploutocratie un état de société où la richesse
est le nerf principal des choses, où l'on ne peut rien faire
sans être riche, où l'objet principal de l'ambition est de
devenir riche, où la capacité et la moralité s'évaluent géné-
ralement (et avec plus ou moins de justesse) par la fortune,
de telle sorte, par exemple, que le meilleur critérium pour
prendre l'élite de la nation soit le cens. On ne me contes-
tera pas, je pense, que notre société ne réunisse ces divers
caractères. Cela posé, je soutie'ns que tous les vices de
notre développement intellectuel viennent delà ploutocratie,
et que c'est par là surtout que nos sociétés modernes sont
inférieures à la société grecque. En effet, du moment que la
fortune devient le but principal à la vie humaine, ou du
moins la condition nécessaire de toutes les autres ambitions,
voyons quelle direction vont prendre les intelligences. Que
faut-il pour devenir riche? Être savant, sage, philosophe?
Nullement; ce sont là bien plutôt des obstacles. Celui qui
consacre sa vie à la science peut se tenir assuré de mourir
dans la misère, s'il n'a du patrimoine, ou s'il ne peut trou-
ver à utiliser sa science, c'est-à-dire s'il no peut trouver à
vivre en dehors de la science pure. Remarquez, en effet.
208 LE LIVRE.
« Aucune société financière ne peut se fonder,
écrit encore M. Tanneguy de Wogan, sans qu'une
multitude de journaux interviennent et lui imposent
que quand un homme vit de son travail intellectuel, ce n'est
pas généralement sa vraie science qu'il fait valoir, mais ses
qualités inférieures. M. Letronne a plus gagné en faisant des
livres élémentaires médiocres que par les admirables tra-
vaux qui ont illustré son nom. Vice gagnait sa vie en compo-
sant des pièces de vers et de prose, de la plus détestable
rhétorique, pour des princes et seigneurs, et ne trouva pas
d'éditeur pour sa .Science nouvelle. Tant il est vrai (jiie ce
ncstpas la valeur intrinsèque des choses qui en fait le prix,
mais le rapport qu'elles ont avec ceux qui tiennent l'argent.
.Je j)uis sans orgueil me croire autant de capacité <|ue tel
commis ou tel employé. Eh bien! le commis peut, en
servant des intérêts tout matériels, vivre honorablement. Et
moi, qui vais à l'âme, moi, le prêtre de la vraie religion, je
ne sais en vérité ce qui, l'an prochain, me donnera du pain.
La profonde vérité de l'esprit grec vient, ce me semble,
de ce que la richesse ne constituait, dans cette belle civili-
sation, qu'un mobile à part, mais non une condition néces-
saire de toute autre ambition. De là la plus parfaite spon-
tanéité dans le développement des caractères. On était poète
ou philosophe, parce que cela est de la nature humaine et
qu'on était soi-même spécialement doué dans ce sens.
Chez nous, au contraire, il y a une tendance imposée à
c[uiconque veut se faire une place dans la vie extérieure. Los
facultés qu'il doit cultiver sont celles qui servent à la
richesse, l'esprit industriel, l'intelligence pratique. Or ces
facultés sont de très peu de valeur : elles ne rendent ni
meilleur, ni plus élevé, ni plus clairvoyant dans les choses
divines; tout au contraire. Un homme sans valeur, sans mo-
rale, égoïste, paresseux, fera mieux sa fortune en jouant à
la Bourse, que celui qui s'occupe de choses sérieuses. Cela
n'est pas juste; donc cela disparaîtra. La ploutocratie est
donc peu favorable au légitime développement de l'intelli-
gence. L'Angleterre, le pays de la richesse, est de tous les
pays civilisés le plus nul pour le développement philoso-
LES JOURNAUX. 209
les conditions de leur appui. C'est le couteau sur la
gorge, le passage et la liberté payés aux ban^lits,
maîtres du grand chemin Cette pression mercan-
pliique de rintelligence. Les nobles d'autrefois croyaient
foriigner en s'occupanl de littérature. Les riches ont géné-
ralement des goûts grossiers et attachent lidée de bon ton à
des ch<ises ridicules ou de i)ure convention. Un gentleman
rider, lùt-il un homme complètement nul, peut passer pour
un modèle de faxhion. Moi. je dis tout bonnement que c'est
un sot. La ploutocratie, dans un autre ordre d'idées, est la
source de tous nos maux, par les mauvais sentiments <[u'elle
donne à reu.\ (jne le sort a faits pauvres. Ceux-ci, en effet,
voyant qu'ils ne sont rien parce qu'ils ne possèdent pas,
lournent toute leur activité vers ce but unique; et, comme
pour plusieurs cela est lent, difficile ou impossible, alors
naissent les abominables pensées : jalousie, haine du
riche, idée de le spolier. Le remède au mal n'est pas de faire
que le pauvre puisse devenir riche, ni d'exciter en lui ce
désir, mais de faire en sorte que la richesse soit' chose
insignifiante et secondaire ; que, sans elle, on puisse être très
heureux, très grand, très noble et très beau ; que, sans elle,
on puisse être iniluent et considéré dans l'État. Le remède,
en un mol, n'est pas d'exciter chez tous un appétit que
tous ne |)Ourront satisfaire, mais de détruire cet appétit ou
d'en changer l'objet, puisque aussi I)ien cet objet ne tient
pas à l'essence de la nature humaine, qu'au contraire il en
entrave le beau développement. » (Ernest Renan, V Avenir de
In Science, pp. 41.'i-418.) La devise de lord Henry Seymoir
(milord l'Arsouille : t80j-18.59) : « Avec de l'argent, on peut
tout avoir et tout corrompre : il suffit fl'y mettre le prix »
(H. DE ViLLEMEssANT, Mémoires d'iui journaliste, t, T, p. 245;
et Lahousse, Grand Diriionnaire, art. Original) est tout à
fait celle d'une société ainsi organisée, de notre ploutocra-
tie. Les preuves suraijondent : une seule suffira. Le nom
qui représente le mieux l'argent aujourd'hui, qui est syno-
nyme de richesse, est, sans conteste, le nom de Rothschild.
Dernièrement (mai lOO.'i) est mort un des chefs de cette
famille, et, dans l'énumération des titres et dignités du
i.E i.iviît:. — T. M. 14
210 LE LIVRE.
lile du journal s'ingénie de plus en plus, elle s'élend
à tout maintenant. Elle serre étroitement les mai
sons de commerce à leur naissance; elle agit sur
l'industrie comme sur les expositions de peinture,
elle pèse sur l'artiste débutant, sur les directeurs de
théâtre, sur les drames et les comédies mêmes, sur
les volumes qui paraissent. Le mérite, ici, bien sou-
vent on n'en a cure; le rédacteur n'écrira que si l'ad-
ministration est satisfaite, si les places qu'on vou-
lait ont été données, si l'auteur a bien rempli les
obligations qu'il ne doit pas ignorer'. »
défunt, pas un panache ne manque; Ciésus a été tout ce
qu'il a voulu et tout ce qu'on peut être ici-bas : noble. —
baron (il eût pu être aussi bien duc ou prince), comme si
ses aïeux avaient pris part aux Croisades, — membre de
l'Institut, commandeur de la Légion d'honneur, grand digni-
taire de tous les ordres imaginables, etc., tandis que des
écrivains des plus éminents, des penseurs, polémistes ou
stylistes de tout premier ordre, comme Proudlion, comme
Balzac, Louis Veuillot, Barbey d'Aurevilly, Guy de Maupas-
sant, etc., sont morts pauvres, et, — en supposant qu'ils
aient attaché une importance quelconque aux distinctions
officielles, — nont rien été du tout, absolument rien, i)as
même petits officiers d'Académie. Ce sont de telles anomalies,
— c'est cette écrasante et abominable omnipotence de l'ar-
gent qui explique —certains ajoutent même: et quijustifie
— les revendications des socialistes et des anarchistes.' Heu-
reusement encore, comme nous le disions en parlant de la
pauvreté (t. I, p. 207), que les biens les plus appréciables de
ce monde, la santé, la bonne humeur, l'amitié, lintelli-
gence, etc., échappent à cette odieuse tyrannie et ne
sachètent pas!
1. Baron Tanneguy de Wogan, op. cit., p. 58.
LES JOURNAUX. 211
Ce qu'Ésope disait de la langue, « la meilleure et
la pire chose qui soit au monde' », s'applique on ne
peut mieux à la presse, comme, d'ailleurs, à l'impri-
merie en général et à tout instrument de manifesta-
tion de la parole-. Aussi, après avoir signalé les dan-
gers et les tares du journalisme, convient-il d'en
énumérer les avantages, d'en montrer l'utilité et la
souveraine nécessité; en d'autres termes, de faire
voir, après le revers, le beau côté de la médaille.
« La presse est libre, le genre humain est sauvé! »
s'écriait l'abbé Màury (1746-1817)^, lors de la pre-
mière Révolution.
Et Robespierre (1758-1794)' : « La presse libre est
1. Cf. La Fontaine, Vie d'Ésope : Œuvres, t. L pp. 37-58.
(Paris, Hachette, 1885; Collection des Grands Ecrivains.)
2. Nulle part cette antinomie n'appaiait mieux que dans
deux ordonnances royales relatives à l'imprimerie, l'une
de Louis XII, en 1515, l'autre de Louis XIII, en 162'J.
Louis XII déclare qu'il faut encourager le plus possible «l'art
et science d'impression... au moyen de quoy tant de bonnes
et salutaires doctrines ont été manifestées, communiquées
et publiées à tout chacun, » etc.: Louis XIII, au contraire,
qu'il faut entraver le plus possible •< la facilité et liberté des
impressions... d'où nous voyons naître tous les jours... cor-
ruption de moeurs et introduction des mauvaises et perni-
cieuses doctrines -.(Cf. Chapelet, Éludes pratiques et lillé-
raires sur la typographie, t. I, pp. 28-29 et 15G.)
3. Cité par Gabriel Guillemot, journal le Rappel, 5 mai
1875.
4. Cité par Gabriel Guille.mot, ibid. On trouve, dans cet
article de l'érudit et spirituel Gabriel Guillemot (1855-1885),
212 LE LIVRE.
la gardienne de la liberté, la presse gênée en est le
fléau. L'opinion publique, voilà le seul juge compé-
tent des opinions privées, le seul censeur légitime
des écrits.... La liberté de la presse n'inspire de ter-
reur qu'à ces gens usurpateurs d'un crédit et d'une
considération de mauvais aloi, forcés de s'avouer
intérieurement combien leur est nécessaire l'igno-
rance publique. »
^IiRABEAU (1749-1791) proclame de même que « c'est
la liberté de la presse qui est le palladium de toutes
les libertés' ».
SiEYÈs (1748-1856) pareillement : t Point de liberté
publique et individ uelle sans la liberté delà presse * » .
a Le grand remède de la licence de la presse est
dans la liberté de la presse, déclare Camille Desmou-
lins (1762-1794)^; c'est cette lance d'Achille qui gué-
rit les plaies qu'elle a faites. »
« La presse est une nécessité sociale plus encore
nombre d'autres citations se rapportant à notre sujet, à l'iin-
jiortance et à la lil)erté de la presse, entre autres, cette sentence
de SocRATE : ■< L'univers pourrait aussi facilement se passer «lu
soleil que les institutions libérales de la liberté de la parole -.
\. Mirabeau, Adresse aux Bataves, xxvi : Mirabeau, sa vie,
ses opinions et ses discours, par A. Vermorel, t. Il, p. 159.
(Paris, Bibliothèque nationale, 1865.)
2. Ap. Eugène Dubief, le Journalisme, p. 504. (Paris, Ha-
chette. 1892 ; Bibliothèque des Merveilles.)
5. Le Vieux Cordelier, n° VII: Œuvres, t. III, p. 152. (Paris,
Bibliothèque nationale, 1869.) Dans ce même numéro du
Vieux Cordelier (p. 119), Camille Desmoulins cite cette
maxime de Sylvain Bailly, le maire de Paris (1756-1793) :
« La publicité est la sauvegarde du peuple ».
LES JOURNAUX. 213
qu'une institution politique, » affirme Royer-Collard
(1765-1845)'. « Fondez la liberté de la presse, dit-il
encore*, vous fondez du même coup toutes les
libertés. »
« La presse, machine quon ne peut plus briser,
continuera à détruire l'ancien monde, jusqu'à ce
qu'elle en ait formé un nouveau, » a prédit Chateau-
briand (1768-1848), qui ajoutait : « La liberté de la
presse a été presque l'unique afl'aire de ma vie:...
j'y ai sacrifié tout ce que je pouvais y sacrifier :
temps, travail et repos'- ».
« Laissez dire, laissez-vous blâmer, condamner,
emprisonner, écrit Paul-Louis Courier (1772-1825).
dans son Pamphlet des pamp/ilet'<^; laissez-vous
pendre, mais publiez votre pensée. Ce n'est pas un
droit, c'est un devoir, étroite obligation de quiconque
a une pensée, de la produire et mettre au jour pour
le bien commun. La vérité est toute à tous. Ce que
vous connaissez utile, bon à savoir pour un chacun,
vous ne le pouvez taire en conscience. Jenner, qui
trouva la vaccine, eût été un franc scélérat d'en
garder une heure le secret; et comme il n y a point
d'homme qui ne croie ses idées utiles, il n'y en a
point qui ne soit tenu de les communiquer et répandre
1. Ajj. Eugène Duimef, op. cit., p. 50.').
2. ^1/). Gustave Merlf.t, Tnhleau de lu littéialure fionritlae
1800-1815. I. I. p. 480.
"). Ap. Eugène Dubief, ihid.
'». (Envres, p. 245. (Paris. Uidol, 1865: iii-iS.
214 LE LIVRE.
par tous moyens à lui possibles. Parler est bien,
écrire est mieux; imprimer est excellente chose. *
Dans l'ouvrage qu'il a consacré au Journalisme,
M. Eugène Dubief (....-....) célèbre en ces termes
les mérites du journal' : « Il est un des premiers
instincts de l'adolescent, une des dernières curiosi-
tés du vieillard. Il popularise les découvertes, il
propage les connaissances utiles, il fait de chacun
de nous un véritable fils du siècle. Par les images,
il s'empare de l'enfant; par le roman, de la femme;
par la philosophie, le souci des affaires publiques,
de l'homme. S'il n'agit pas par les dissertations, il
agit par les faits divers. Il prophétise ou il amuse....
C'est, pour les trois quarts des Français, un guide,
un instructeur, un éducateur, un ^lentor de tous les
instants, un directeur deconscience ; c'est, pourl'autre
quart, une distraction qui s'impose, un superflu plus
nécessaire à la vie que le chemin de fer ou le télé-
graphe, aussi indispensable que le pain quotidien.
« On a posé depuis longtemps ce problème : Sans
houille, que deviendrait l'industrie? Et la science
commence à le regarder en face. Posez cette hypo
thèse : Sans journalisme, que deviendrait la civili-
sation? Et il semblerait à la multitude que vous
parlez de la fin du monde, ou tout au moins que le
monde va être un corps sans âme, une machine
privée d'un merveilleux ressort. »
1. Op. cit., j). .508.
LES JOURNAUX. . 215
Terminons par ce relevé des avantages et mé-
rites de la presse, soigneusement établi par M. Al
bert CoLLiGNON, dans son livre la T7e littéraire^ :
« On dit beaucoup de mal des journaux, et cepen-
dant ils sont indispensables dans la vie littéraire et
politique. Par eux les Français, de Lille à Marseille,
sont reliés entre eux; ils éprouvent tous ensemble
les mêmes sentiments patriotiques. Les journaux
sont utiles, même dans leurs annonces, même dans
leurs faits divers. Le fait divers, bien lu, par un
esprit qui réfléchit, est un traité de morale en
action, de morale en exemples. Les conséquences
désastreuses de la paresse, de l'ivrognerie, du vice,
relatées au jour le jour, sont autant d'avertissements
salutaires pour tous ceux qui sont capables d'ex-
périence. Dans toute sa partie supérieure, le journal
est une institution libérale et démocratique. C'est le
moyen le plus simple, le moins coûteux et le plus
sûr par lequel le lecteur commence à s'instruire, à
s'intéresser à la chose publique; sans cesse amé-
lioré, il deviendra le moyen par lequel la religion
(les Lettres pénétrera peu à peu dans les nouvelles
couches, dans les masses profondes du peuple. »
Ainsi soit-il !
1. Paee ~Mo.
XI
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES
Nous avons vu défiler jusqu'ici, dans les divers
chapitres du présent ouvrage, nombre de passion-
nés liseurs et d'enthousiastes bibliophiles, nous
avons entendu leurs éloquentes déclarations, leurs
pieuses et ardentes professions de foi : mais il est
dautres noms encore à citer, d'autres cas plus par-
ticuliers, où la passion va jusqu'à l'exagération et
la singularité et tombe dans la démence; où le biblio-
phile se transforme en bibliomane, où il devient le
bibliolâtre, pour qui le livre est tout, et pour qui
parfois tout le reste n'est rien et ne compte plus.
« L'innocente et délicieuse fièvre du bibliophile
est, dans le bibliomane, une maladie aiguë poussée
au délire, a écrit Charles Nodier'.... Du sublime au
1. L'Amateur de livres, dans les Français peints par eux-
mêmes, t. II, p. 84. (Paris, Delahays, s. d.) Voir aussi, du
même délicat écrivain, qui a tant aimé les livres et les con-
naissait si bien, le Bihliornane (dans les Contes de la veillé'',
pp. 268-281 : Paris, Charpentier, 1875). Ce bibliomane, que
nous peint Charles Nodier, ou plutôt dont il prononce de-
vant nous l'oraison funèbre, « sur la tombe duquel il vient
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES- 217
ridicule, il n'y a qu'un pas. Du bibliophile au biblib-
mane, il n'y a qu'une crise. Le bibliophile devient sou-
vent bibliomane, quand son esprit décroît ou quand
sa fortune s'augmente, deux graves inconvénients
auxquels les plus honnêtes gens sont exposés; mais
le premier est bien plus commun que l'autre. »
Le bibliolàlrc, aussi bien, du reste, que le biblio-
mane et le bibliophile, est très souvent doublé d'un
jeter des fleurs », - ce bon Théodore », qui a passé sa vie au
milieu des livres et ne s'occupait que de livres, avait cou-
tume de ne regarder les femmes •< qu'au pied -, et quand
une chaussure élégante avait frappé son attention : «Hélas!
soupirait-il avec un gémissement profond, voilà bien du
marocpiin perdu! Oue de belles reliures on ferait! » Pen-
dant vingt ans. Théodore n'a eu qu'une dispute avec son
tailleur : •• Monsieui'. lui dit-il un jour, cet habit est le der-
nier que je reçois de vous, si l'on oublie encore une fois
de me faire des poches in-c/uarlo ■•. Sur sa tombe, on grava
l'inscription suivante, « qu'il avait parodiée pour lui-même
de répita[)he de Franklin » (cf. supra, t. I, p. 174):
CI-GIT,
sous SA RELIIRE LlE BOIS,
UN EXEMPLAIRE IN-FOLIO
DE LA MEILLEURE ÉDITION
DE l'homme,
ÉCRITE DANS UNE LANGUE DE LAGE d'OR,
que le monde ne comprend plus.
c'est aujourd'hui
UN bouquin
GATE,
MACULÉ,
DÉPAREILLÉ,
IMPARFAIT DU FRONTISPICE,
PIQUÉ DES VERS,
ET FORT ENDOMMAGÉ DE POURRITURE.
ON n'ose ATTENDRE POUR LUI
LES HONNEURS TARDIFS
ET INUTILES
DE LA RÉIMPRESSION.
218 LE LIVRE.
bibliotaphe. d'un « enterreur de livres ». En effet,
semblable à l'avare qui cache son trésor, pareil à
lamoureux qui ne confie sa belle à personne, le pas-
sionné du livre doit, logiquement et fatalement,
garder pour lui seul, avec un soin jaloux, l'objet
de sa tendresse.
Il est aussi — mais le fait est bien plus rare, heu-
reusement — doublé parfois d'un hiblioklcpte, d'un
« voleur de livres ». Ainsi Dibdin (1776-1847), l'un
des plus célèbres bibliographes de l'Angleterre, nous
avoue, dans une de ses lettres*, qu'il se félicite d'avoir
pu rester seul dans une bibliothèque publique (celle
de Strasbourg), « sans que sa conscience ait aucun
reproche à lui faire », c'est-à-dire, sans euphémisme
el tout nettement, sans avoir succombé à la tenta-
tion de glisser quelques précieux volumes dans ses
poches-.
Ces fervents des beaux livres et des somptueuses
reliures ont été durement malmenés par un chroni-
queur du siècle dernier, Edmond Texier (1816-1887),
qui a eu son heure de vogue.
1. La xxxv" : Révérend Thomas Frognall Dibdin, Voi/of/e
hibliographique, archéologique el pillorestjne en France, tra-
duit de l'anglais, avec des notes par Théodore Licouet et
G.-A. Crapelet (Paris. Crapelet, 1825. 4 vol. in-8). Voir le
tome IV, page SoO. et la note de Crapelet de la j^ige 170.
'2. J'ai recueilli, dans mon volume Amateurs et Voleurs de
livres (Paris, Daragon, 190.3), les noms des plus fameux
hiiliokleptes, et les anecdotes les plus piquante?; qui les
concernent : je n'y reviendrai pas ici.
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES. 219
« De tous les êtres créés par Dieu, dit-il', le biblio-
phile est, sans contredit, le plus égoïste et le plus
féroce. La passion de l'or n'est rien comparée à celle
du livre. Le public ne comprendra jamais toutes les
passions malsaines qui agitent Tâme dun amateur
de bouquins à la vue d'un exemplaire unique ou
même noté comme rare sur les catalogues. Pour
arriver à la possession de cet exemplaire, il n'est
pas de lâchetés qu'il ne fît, et il en est quelques-
uns qui iraient volontiers jusqu'au crime. Le fait
suivant, qui s'est passé à Londres, démontrera
mieux que tout ce que je pourrais dire à quels
excès peut se laisser entraîner un homme bien
né qui ne sait pas refréner le démon bibliogra-
phique.
« Deux gentlemen, grands amateurs, conviennent
de faire fabriquer à frais communs chez Wiltigham
le premier imprimeur de l'Angleterre, un livre qui
ne sera tiré qu'à deux exemplaires; ils commandent
le vélin, achètent des caractères neufs, surveillent
l'impression et le tirage, et n'épargnent rien pour
faire de ces deux exemplaires, enrichis de gravures
originales, les deux merveilles de la typographie
moderne. L'édition imprimée, tirée et brochée, est
portée chez un relieur, qui donne aux deux volumes
un vêtement splendide et de tous points semblable,
1. Les cliosc^ du temps présent, CollecLionnours cl Bil)lio-
manes, pp. lio-147.
220 LE LIVRE.
et nos deux gentlemen entrent chacun en possession
de son trésor.
« Vous croyez peut-être que ces deux hommes
sont heureux? Pas du tout : cehii-ci envie l'exem-
plaire de celui-là. A quelque temps de là, Tun des
deux part pour la campagne ; l'autre se rend aussi-
tôt, son exemplaire sous le bras, chez son ami
absent, et prie la femme de cet ami de lui communi-
quer pour un instant le second exemplaire, afin de
comparer les gravures de Fun avec celles de l'autre.
La femme, sans défiance, livre le bouquin, que Tami
semble feuilleter avec le plus grand soin, et dont il
déchire, sans qu'on le voie, deux ou trois feuillets;
après quoi il retourne triomphant chez lui, avec son
exemplaire désormais uniijue.
« Cependant le propriétaire de lexemplaire lacéré
revient, apprend la visite de l'ami, se doute de
quelque chose, examine son livre, et intente un
procès au lacérateur, qui est condamné à 2000 livres
de dommages-intérêts. La Société des Bibliophiles
veut à son tour rayer de sa liste le nom du cou-
pable, mais il se présente fièrement devant elle et
dit : « Quel est celui d'entre vous qui n'en aurait
« pas fait autant que moi? — Au fait! » répliqua un
des membres. Et son nom ne fut pas rayé.
« ... Le vrai bibliomane croit, comme Alexandre',
que rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose à
1. L'auteur a sans doute voulu faire allusion ici à César.
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES. 221
faire, qu'il possède peu de chose tanl qu'il peut
envier les trésors d'un autre. Un de mes amis, grand
dénicheur de livres rares, m'a avoué qu'il avait élé
pris d'un invincible désir de mettre le feu à sa propre
bibliothèque, après avoir visité celle de M. le duc
d'Aumale.... L'envie, la jalousie, l'appétence du bien
d'autrui, tels sont les moindres défauts du biblio-
mane. »
Du bibliomane peut-être; mais le véritable ami
des livres ignore ces rancunes, ces haines, ces
farouches convoitises, cette rage, tous ces vilains
et honteux sentiments. Il est, d'ordinaire, — sur-
tout s'il ne sépare pas l'amour des livres de l'amour
des lettres, — plus pondéré, plus réfléchi, plus calme.
« Les amis du livre oublient volontiers, a remarqué
Jules Janin', — et bien plus équitablement, bien
plus exactement que ne vient de le faire Edmond
Texier, — oublient volontiers... toutes les passions
mauvaises, les vanités misérables, les ambitions mal-
saines, les petits honneurs, les petits devoirs : le
vrai bibliophile est content de lui-môme et des
autres. »
L'égoïsme et la férocité ne sont, d'ailleurs, pas
qui a dit, par la voix de Lucain, dans la Pharsale (livre II,
vers 657, p. 46, collection Nisard) :
Nil actum credens, quum quid superesset agendiim.
1. Journal dea Débats, 17 septembre 1866, ap- Mouhavit,
le Livre et la Petite Bihlintlièqve d'amateur, p. 68, noie.
222 LE LIVRE.
plus le privilège des bibliomanes que des inventeurs,
comme l'a bien prouvé Balzac dans sa Reclierche de
rabsolu, — que de tous les amoureux et de tous les
passionnés, tous les exaltés et tous les possédés —
passionnés et possédés de la femme, de l'argent ou
du pouvoir.
Nous allons passer en revue les plus curieux
exemples de bibliomanie et de bibliolâtrie, — revue
succincte et sommaire, qu'il eût été facile de pro-
longer, et qui^ demanderait à elle seule tout un vo-
lume.
Le célèbre helléniste Guillaume Budé (1467-1540)
trouva moyen, le jour même de son mariage, de ne
pas délaisser ses livres, ses muets trésors, et de
passer au milieu d'eux « pour le moins trois heures »,
— ce qui ne l'empêcha pas, du reste, de devenir
père de sept fds et de quatre fdles. C'est lui aussi,
raconte-t-on, qui, pour ne pas quitter son cabinet
et s'arracher à la page commencée, répliqua à un
domestique, qui venait lui annoncer, tout haletant,
que le feu était à la maison : « Ccst bien, avertissez
ma femme. 'Vous savez bien que je ne m'occupe pas
des affaires du ménage ' ! »
1. Cf. Bayle, Dictionnaire historique et critique ; Fertiault,
/es Légendes du livre, pp. 95 et 199. — Une réponse analogue
BIBLIOMAXES ET BIBLIOLATRES. 223
Il fallut pareillement enlever à ses livres, le matin
de ses noces, un autre éminent helléniste et philo-
sophe (lu xvi<^ siècle, Adrien Turnèbe (lol!2-lo<x)) :
il avait oublié la cérémonie à laquelle il devait par-
ticiper ce jour-là'.
Le savant imprimeur Frédéric Morel le Jeune
(looS-lGôO), qui a été professeur au Collège de France
et était aussi un acharné travailleur, terminait ses
recherches sur le sophiste grec Libanius-, quand on
\ int le prévenir que sa femme, pour laquelle, notez
bien, il avait une réelle et très vive affection, et qui
était alors dangereusement malade, demandait à le
voir. « Encore deux mots, et j'y vais! » répondit-il.
Mais les deux mots se prolongèrent plus que de rai-
fut. dit-on, faite par Corneille à un « jeune liomme. auque
il avait accordé sa fille, et que l'état de >es afTaires mettait
dans la nécessité de rompre ce mariatre ••. Ce jeune homme
se jirésenle un matin chez Corneille, et pénètre jusfiu'à son
cabinet de travail : « Je viens, monsieur, lui dit-il, retirer
ma parole, et vous exposer les motifs de ma conduite. —
Eh! monsieur, réplique Corneille, ne pouviez-vous, sans
m'interrompre, parler de tout cela à ma femme? Montez
chez elle ; je n'entends rien à toutes ces affaires-là.... •
(Helvktius, De l'esprit, Discours IV, chap. i, t. II, p. 278,
note: Paris, Chasseriau, iH±2.)
1. Fertiault, op. cit., p. 199; et Ambroise FinMix-DiDOT.
Essai sur la typor/raphic, col. 786.
2. Né à Antioche vers 314, mort vers Tan 400. Libanius
fut un des derniers défenseurs, et le plus éloquent, du paga-
nisme contre l'envahissement de la religion chrétienne. Il
enseigna toujours la modération, l'indulgence, la sagesse,
et compta, parmi ses auditeurs, l'empereur Julien, saint
Basile et saint Jean Chrvsostome.
224 LE LIVRE.
son, et le même messager accourut lui dire que la
malade venait d'expirer. « Hélas! j'en suis bien
marri, car c'était vraiment une bonne femme! »
soupira Frédéric Morel en se replongeant dans ses
livres'.
L'érudit abbé Goujet (Ifi97-1767) mourut de dou-
leur d'avoir été contraint de vendre sa bibliothèque.
On en a dit autant ou à pou près do Scaliger et de
Pal ru-.
\. CL Ambroise Fip.min-Didot, op. rit., coL 807. En même
temps que cette anecdote relative à Frédéric Morel, G.-A. Cba-
PELET, dans ses Éludes pratiques et littéraires sur la typogra-
phie [pp. 147-148, noie), nous en conte une autre, concernant
son père, qui était prote et correcteur à Timprimerie de
Sloupe, une des plus importantes de Paris à la fin du
xviii^ siècle. Charles Crapelet « était, dans toute l'étendue
(lu terme, esclave de ses doubles fonctions, et tellement
jiréoccupé des intérêts des ouvriers, que, le jour même
de ses noces, vers minuit, il quitta la compagnie, pour aller
corriger des épreuves qu'il savait être attendues par iesim-
])rimeurs. Ma mère, — continue fï.-A. Crapelet, — m'a raconté
ce fait, et toute rinquiétude que causa la disparition su-
bite du marié. Le grave Stoupe, qui était dans la confi-
dence de son Charles, comme il l'appelait, se divertit quel-
ques instants de l'embarras visible de la personne la plus
intéressée dans l'événement, mais il ne larda pas à rassu-
rer tout le monde. Vers trois heures du matin, le marié
revint partager les plaisirs de la réunion. ■•
2. Fertiault, Drames et Cancans du livre, p. 264. « Amis,
voulez-vous connaître un des grands malheurs de la vie?
Eh bien! vendez vos livres. » (Joseph Scaliger. ap. Fer-
Ti.\LLT, les Amoureux du livre, p. 288.) Et Jules J.\mn {ap.
Id., ibid.) : « Celui-là qui veut connaître en un seul bloc
toutes les misères d'ici-bas. qu'il vende ses livres : BUdio-
theram veyidat'. -
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES. 225
Au milieu des troubles de la Ligue, le docte mé-
decin Jacques Golpil ou Gopile (....-1564), profes-
seur de botanique à Paris, voit sa bibliothèque mise
au pillage, et il en meurt de désespoir '.
Le publiciste et libraire Colnet du Ravel (1768-
18ô2), l'auteur de rArt de dîner en ville, à l'usage des
gens de lettres, succomba de même au chagrin qu'il
ressentit en voyant « llotter sur la Seine les livres de
l'Archevêché », après le sac de cet édifice, livres ({uil
avait été chargé jadis, par le cardinal F'esch, de
mettre en ordre, et dont il avait rédigé le cata-
logue *.
Le philologue strasbourgeois et helléniste pas-
sionné Richard Brunck (1729-1 805), ({ue des revers
de fortune obligèrent, en 1 791 , à se défaire d'une par-
tie de sa bibliothèque, et qui dut recourir, en 1801.
1. MiCHAiD, Biographie ttuirerselle, art. Goupil; et Molra-
viT, op. cit., p. 589: •• ...Jacques Gopile, le docte médecin
du XVI- siècle, dont Scévole de Sainle-Moithe n coinpris
l'éloge dans le premier livre de ses charnianles petites
notices, datées, à Poitiers, de 1598. ■>
2. Larousse, op. cit. C'est le brave et spirituel Colnet, sur-
nommé " l'Ermite de Belleville •>, connu de tout Paris pour
sa sobriété et pour •■ ne jamais dîner en ville ■. qui réjjliqua,
tout en mangeant sur le coin d'uni^ table, — un jour que le
riche et peu scrupuleux Etienne, de l'Académie française,
tentait de l'amener à trafiquer de sa plume, et lui disait :
" Mais comment pouvez-vous vivre avec d'aussi chélifs gains
(pie les vôtres? Comment faites-vous? — Vous voyez, mon-
sieur Etienne, voilà conmient je m'y prends : je dîne de deux
œufs durs. ■• (Cf. Tenant de Latour, Mémoires d'un hiblio-
vlUle, p. 550.)
LE LIVIIK. J. II. 15
226 LE LIVRE.
à ce même expédient, demeura inconsolable de la
perte de ses bien-aimés livres : « Quand on parlai!
devant lui de quelque auteur qu'il avait possédé,
les larmes lui venaient aux yeux. De ce moment, les
lettres grecques, qui lui avaient valu sa réputation,
lui devinrent tout à fait odieuses. » Il mourut peu
après la dernière vente, le dernier coup '.
Forcé, lui aussi, de mettre ses livres aux enchères,
le prince Camerata (xix*^ siècle) se brûle la cervelle
aussitôt après la dispersion de ses chers trésors ^
Un Américain, M. Bryan, nous conte M. Jules
Claretie^, avait fait don, il y a quelques années, à la
Bibliothèque de l'Arsenal, d'une magnifique collec-
tion de livres romantiques, parmi lesquels se trou-
vaient un exemplaire du célèbre Paul et Virginie,
de Curmer, « sur chine, avec le chiffre de Jules
Janin, J./., couronné de roses, sur la reliure pleine, »
et une Noire-Dame de Paris, sur chine également,
d'une valeur de quinze mille francs. Un jour on
annonça à M. de Heredia, administrateur de ladite
\. MiCHAUD, op. cit.
2. Jules Janin, ap. Fertiault, lea Légendes du livre, pp. Vki
et 202. Un autre grand seigneur du même temips, le comte de
Labédoyère, dont tous les bouquinistes des quais connais-
saient bien « le sac et le chien mouton », s"imaginant qu'il
était fatigué de ses livres, les vendit, <■ puis passa le reste
de sa vie à courir après dans les ventes et à les racheter à
tout prix, comme autant denfaiits prodigues qui auraient fui
de la maison paternelle •■. (Firniin Maillard, les Passiuv.nés
du livre, p. 125.)
5. Le Juii.rnal, numéro du 10 novembre lltO."».
BIBLIOMAXES ET BIBLIOLATHES. 227
bibliothèque, un vieux monsieur à l'air fort pauvre,
qui désirait lui parler. C'était M. Bryan. Il dit sim-
plement : « Je voudrais revoir mes livres ». On le
plaça devant ces belles reliures; et, en feuilletant
celle Notre-Dame de Paris et ce Paul et Virginie^ il
les regardait avec de tels yeux que M. de Heredia
se demanda si le donateur ne rêvait pas de les
reprendre. Mais non, il s'éloigna tranquillemenf .
Deux jours plus lard, on a|)i)renail qu'il sélait tué :
a\ant de se donner la mori, il avait tenu à contem-
pler une dernière l'ois ces livres qui avaient jadis
tant réjoui ses yeux.
Une des plus singulières morts que les livres
aient causées, c'est celle du marquis de Chalabbe
(xix'" siècle), succombant au désespoir qu'il éprou-
vait de ne pouvoir se procurer un volume qui n exis-
tait pas, une Biljle, a qu'en un moment d'humour,
avait inventée Charles Nodier' ».
1. MouRAViT, op. cit., p. '28. Les bibliophiles- ont été plus
d'une fois ;i l'alTùl de livres introuvables, voire de livies
imaginaires et imaginés. « Lheureux mortel qui ferait la
trouvaille de V Historique Description du solitaire el sativaye
pays de Médoc, par feu M. de la Boëtie, conseiller du Roy
en sa cour de Parlement, à Bordeaux, etc., etc. (Bordeaux,
Millanges, 1595, iu-12), deviendrait du coup presque célè-
bre et presque riche. Depuis plus d"un siècle et demi, on
cherche cette Historique Description, dont l'existence même
a été mise en doute. Le livre est pourtant mentionné, avec
son titre très détaillé, dans la Bibliothèque historique. »
(Revue bibliographique belge, 1902, citée par le Journal de la
Jeunesse, 15 septembre 1902, Supplément.) A propos du
marquis de Chalubre, je glane cette anecdote dan?- 17/(;.-
228 LE LIVRE.
PÉTRARQUE (1504-1574) mourut en belle place, el
comme devrait mourir tout bibliophile. Ses gens
s'étonnaient de ne pas le voir sortir de sa biblio-
thèque : « Il y reste bien longtemps aujourd'hui...
Peut-être est-il malade ? » Doucement on entre, on s'ap-
proche.... 11 était assis près de la fenêtre, un livre
entre les mains, sans bouger. « Il dort sans doute.... »
Mais non :
Sur son Virgile ouvert le doux Pélraïque est mort'.
Le journaliste Armand Bertin (1801-1854), direc-
teur des Débats, qui possédait une des plus belles
loire de V imprimerie, de Paul Dupont (t. IL p. 177) :
'■ ...Le marquis de Chalabre avait légué sa bibliothèque à
Mlle Mars. Cette bibliothèque était réellement du plus grand
prix, mais Mlle Mars lisait peu ou plutôt ne lisait pas du
tout. Elle chargea Merlin, son ami, de classer les livres du
défunt et d'en faire la vente. Merlin s'acquitta de cette mis-
sion en toute conscience; il feuilleta et refeuilleta si bien
chaque volume, qu'un jour il entra dans la chambre de
Mlle Mars, tenant trente à quarante billets de mille francs,
qu'il déposa sur une table. ■• Qu'est-ce que cela, Merlin? de-
« manda Mlle Mars. — Je ne sais, Mademoiselle, dit celui-ci.
« — Comment, vous ne savez"? Mais ce sont des billets
« de banque. — Sans doute. — Où donc les avez-vous trou-
« vés? — Mais dans un portefeuille pratiqué sous la cou-
■< verture d'une Bible très rare. Comme la Bible était k vous,
« les billets de banque sont aussi à vous. •■ Mlle Mars prit
les billets de banque, «pii. en efTet, étaient bien à elle, et
eut grand"i»eine à faire accepter à Merlin, en cadeau, la
Bible danti laquelle les billets de banijue avaient été trouvés.
Ouant auxautres livres, auxquels il semble que cette aubaine
inattendue aurait dû servir de rançon, ils n'en furent pas
moins vendus aux enchères et à beaux deniers comptants,
;ui profit de la légataire. -•
l. Fertiault, les Légendes du livre, p. 49.
BIBLIOMANES ET BIBIJOLATRES. 229
collections de livres qui existât, s'éteignil de même
dans sa bibliothèque. C'était quelque temps après
la mort de sa femme, (ju'il chérissait. Très malade,
moribond, il s'était l'ait transporter au milieu do ses
livres, avait pris entre ses mains un volume particu-
lièrement aimé de sa défunte compagne, et il le feuil-
letait, le contemplait, quand la mort vint lui clore
les yeux*.
Jacques-Charles Brunet (1780-1867), l'auleur du
Manuel <ln librnirr, mourut pareillemenl, assis dans
son fauteuil, au milieu de ses livres, après une
longue vie, toute consacrée à l'étude et au travail.
Il pouvait se dire et disait de lui-môme : « ... Si le
caractère et l'esprit ont été souvent dominés par le
tempérament; si, par conséquent, je suis resté un
homme médiocre,jenedois pas regarder cela comme
un malheur, puisque j'ai été préservé de l'ambition,
qui trop souvent tourmente les esprits plus brillants
et plus ardents que le mien, et que, satisfait d'une
modeste fortune, fruit de travaux utiles, j'ai pu
jouir dune douce indépendance, et couler des jours
paisibles, au milieu des agitations qui ont renversé,
à côté de moi, tant d'existences en apparence dignes
d'envie^ ».
C'est dans sa bibliothèque aussi que mourut le col-
1. Fertiault. op. cit., p. 28; et Drames et Cancans du livre
p. 26.'î.
2. Firmin Maillard, op. cit., pp. 157-158.
230 LE LIVRE.
lectionneiir Motteley (. . . .-1850) ^ il y a un domi-
siècle, « Motteley, nous conte M. Firmin Maillard*,
était un amateur enragé et jaloux; chaque porte
de son appartement était garnie d'une serrure à
secret, et la porte d'entrée, outre la serrure ordi-
naire, était encore agrémentée d'un énorme cade-
nas. Il recevait fort peu, n'aimant pas les visites,
et se refusait obstinément de faire à sa demeure
les réparations les plus urgentes, dans la crainte
d'un contact imprévu, mais possible, entre des
ouvriers aux mains blanches de plâtras et les su-
perbes reliures de ses livres, lesquels furent seuls
témoins de sa mort, qui arriva brusquement, au
milieu de la nuit. Son cabinet valait bien cent mille
francs, mais on ne découvrit chez lui qu'une somme
à peine suffisante pour le faire enterrer. »
Motteley légua à l'État sa bibliothèque, riche en
éditions elzéviriennes, en manuscrits à miniatures
et en magnifiques reliures françaises et étrangères.
Il eut soin, d'ailleurs, dans son testament^, de bien
spécifier que cette colleclion serait placée « dans
une galerie ou salon portant cette inscription : Musée
bibliographique formé par le bibliophile Motteley »; et
il exigea que le célèbre bibliophile Paul Lacroix^ fût
1. Cf. Paul Dupont, op. cit., t. H, p. 175.
2. Op. cit., p. 15'9.
.■5. Cf. Paul Dupont, op. cit., t. II, p. 176.
4. Paul Lacroix, qui appelle Motteley •• le bibliophile par
excellence % a donné sur lui d'amusants détails dans la pré-
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES. 231
spécialement chargé de rédiger une notice sur sa
l)ibliothèque, et d'en composer le catalogue, à
l'adresse de la postérité, travail important, qui devra
être, ajoutait-il, « rémunéré d'une manière digne du
gouvernement français ».
Ces admirables livres de Motteley, qui avaient été
déposés à la Bibliothèque du Louvre, furent dévo-
rés par le feu, durant les incendies de mai 1871.
Parmi les bibliophiles et savants morts des chutes
qu'ils ont faites, du haut d'un escabeau ou d'une
échelle, en essayant d'alleindro quelque rayon supé-
rieur de leur bibliothèijue, — lues ainsi et aussi au
champ d'honneur, — on nomme l'illustre bibliothé-
caire de Dresde, F. A. Ebert (i791-J8r)4)' ; le mar-
quis de MoRANTE (1808-1868), bibliophile espagnol*;
face des Amoureux du livre de M. F. Fertiallt, jip. xxiii et
siiiv. Voici l'une de ces anecdotes: » Le 24 février lSi8, les
révolutionnaires (ceux-là mêmes qui ont incendié la biblio-
thèque de Motteley dans le palais du Louvre, aux derniers
soupirs de l'affreuse Commune de 1871) envahirent le Palais-
Royal et commencèrent par jeter dans la cour du palais les
livres de la Bibliothèque pour en faire un feu de joie. Mot-
teley accourt; ce n'est plus un bibliophile, c'est un lion,
c'est un apôtre : ■■ Brûler des livres ! s'écrie-t-il. Vous n'êtes
" pas des hommes, vous êtes des bêtes brutes! Vous ne
.. savez donc pas lire? ■- On s'empare de lui, on veut le cou-
cher sur un bûcher de livres, auxquels on a mis le feu. •■ O
« Voltaire! crie Motteley. ce ne sont plus les Parlements
<■ ([ui brûlent les livres; c'est le bon peuple de Paris! •> L'in-
vocalion à Voltaire sauva Motteley et la Bibliothèque du
Palais-Royal. ■>
1. Gr.\esel, Manuel de bibliothéconomie, p. 15.
2. Febtiault, les Légendes du livre, pp. 64 et 193,
232 LE LIVRE.
« le zélé Rover (....-....), mort à qualre-vingl-
deiix ans, d'une chute qu'il fit en prenant un de ces
volumes au milieu desquels il passa sa vie dans la
plus sauvage retraite* ».
Le savant historien et épigraphiste allemand Théo-
dore MoMMSEN (1817-1905), s'étant rendu, un soir de
janvier 190r>, dans sa bibliothèque, avec une bougie à
la main, communiqua le feu à ses longs cheveux
blancs, et fut très grièvement brûlé à la tête et au
visage*. Il mourut le 1'^' novembre suivant.
Un des plus curieux types de « bibliolâtres » qui
\. MovRAViT, op. cit., p. 156, n. 2. A propos des échelles
flestlnées à atteindre les rayons supérieurs des bibliothé-
fiues, citons l'anecdote suivante, contée par le D" Véro.\.
dnnase^ Mémoircfi d'un bourgeois de Paris, t. II, p. 249 (Paris,
Librairie nouvelle, 1856) : « M. Corbière (le comte de Cok-
niÈRE [1767-18o">]. (jui fut ministre sous la Restauration) ne
se calmait sur la politique qu'en rangeant et dérangeant
les livres de sa bibliothèque. Un député d'une certaine
importance, qui avait obtenu une audience, arrive à l'heure
indiquée : il est introduit chez le ministre. Il le cherche
]);n-tout, et le trouve enfin dans sa bibliothèque, sur une
échelle double, occupé de ses livres. Le député, pour ne
pas contrarier le ministre en le forçant de descendre, n'hé-
?iita pas à monter de l'autre côté de l'échelle, jusqu'à ce
qu'il se trouvât face à face avec M. Corbière. C'est ainsi
que se passa l'audience. Rien de plu? plaisant et de plus gro-
tesque que ce ministre et le solliciteur en haut de l'échelle,
gesticulant et s'adressant à l)Out portant des demandes et
des réponses. »
2. Le Journal, numéro du 27 janvier 1905.
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES. 233
aient exi?5t('' fut Antoine Magliabecchi (1635-1714),
de Florence, « l'un des hommes les plus extraordi-
naires de son siècle' ». Né « dans la dernière classe
du peuple j, Magliabecchi avait commencé par être
au service d'un marchand de fruits et de légumes*.
Quoiqu'il ne sût pas lire, une espèce d'instinct lui
tenait sans cesse les yeux fixés sur les maculatures
et les feuilles des vieux livres destinées à envelopper
la marchandise vendue. Un libraire du voisinage.
ayant remarqué cette particularité, interrogea len-
fant, qui lui avoua combien il s'ennuyait chez le
marchand fruitier, et quelle serait sa joie s'il pou-
vait être à son service, dans une maison pleine de
livres. Il obtint cette faveur, et son nouveau maîtn*
reconnut bientôt combien il avait lieu de s'applaudir
de son acquisition; car le jeune apprenti, par sa mé-
moire incroyable, fut, au bout de quelques jours,
en état de trouver plus promptement que le libraire
lui-même tous les livres qu'on lui demandait. Ce
fut là qu'il apprit à lire et qu'il connut Michel
Ermini, bibliothécaire du cardinal de Médicis, qui
l'aida de ses conseils et de ses leçons. Sous la di-
1. Dit la Bio'jraphie univer'^el.le de Mich.\ud, à qui jeni-
prunte la plupart des détails qui suivent.
2. D'autres biographes font de lui un orfèvre. « A l'âge de
quarante ans, Antonio Magliabecchi était encore ce que le
hasard de la naissance l'avait fait, un simple orfèvre, qui
habitait une boutique bien achalandée sur le Pont-Vieux. ••
\y HoEFER, Nouvelle BiogriipUie générale.)
234 LE LIVRE.
rection de ce maître, il fit de rapides progrès. Il
étudiait sans cesse, et il était doué d'une mémoire si
heureuse, qu'il n'oubliait, pour ainsi dire, rien de
ce qu'il avait lu. Il devint bientôt « l'oracle des sa-
vants » : il répondait à toutes leurs questions avec
une précision admirable, citant l'auteur, l'édition et
la pag-e même où l'on pouvait trouver la solution des
difficultés qu'on lui proposait. Aussi le Père Angelo
Finardi trouva', dans les mots Antonius Magliabec-
cliius, l'anagramme Is uniis blbliot/ieca magna :
a Celui-ci est, à lui seul, une grande bibliothèque ».
Le grand-duc Cosme III, informé du mérite de ce
jeune homme, le nomma conservateur de la biblio-
thèque qu'il venait d'établir dans son palais, et l'au-
torisa en même temps à faire copier les manuscrits
de la Laurentienne qu'il croirait utiles au public.
Magliabecchi se trouva là dans son élément; mais
l'immense quantité de livres dont il était entouré ne >.
suftisait pas à son insatiable avidité. Non seulement
il parvint à retenir ia place où était chaque livre
dans ces deux vastes bibliothèques, de manière à
pouvoir le retrouver au besoin les yeux fermés, mais
il voulut se rendre aussi familières les autres biblio-
thèques principales de l'Europe, Bien qu'il ne se fût
jamais éloigné de Florence que de quelques lieues,
il vint à bout, parla lecture des catalogues, tant im-
1. Avec un peu de bonne volonté, et en donnant aux mots
une légère entorse.
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES. 235
primés qu'inédits, par sa correspondance et par ses
entretiens avec les plus savants voyageurs, de con-
naître mieux que personne tous les grands dépôts
littéraires; et sa mémoire prodigieuse les lui rendait
toujours présents. On raconte, à ce sujet, qu'un jour
le grand-duc lui ayant demandé un ouvrage fort
rare, Magliabecchi lui répondit :
« Monseigneur, il m'est impossible de vous le pro-
curer; il n'y en a au monde qu'un exemplaire, et cet
exemplaire se trouve à Constantinople, dans la bi-
bliothèque du (irand Turc : c'est le septième vo-
lume de la deuxième armoire du côté droit, en
entrant. »
Magliabecclii « avait une manière particulière de
lire ou plutôt de dévorer les livres. Quand un
ouvrage nouveau lui tombait sous la main, il exa-
minait le titre, puis la dernière page, parcourait les
préfaces, dédicaces, tables, jetait un coup d'œil sur
chacune des divisions principales, et avait alors
assez vu pour être en état de rendre compte non seu-
lement de ce que le livre contenait, mais encore des
sources où l'auteur avait puisé.
« Devenu bibliothécaire, Magliabecchi ne changea
rien à ses habitudes; il était toujours négligé dans
sa mise, et il avait pour tout ameublement deux
chaises et un grabat sur lequel il passait le petit
nombre d'heures qu'il ne pouvait pas dérober au
sommeil ; le plus souvent même il dormait tout ha-
236 LE LIVRE.
bille sur sa chaise ou sur les papiers el brochures
dont son lit était toujours couvert: il ne sortait de
son cabinet que pour se rendre à la bibliothèque,
dans les moments où elle était ouverte; et il venait
aussitôt après se renfermer au milieu de ses livres'. »
Un professeur hollandais, Ilevman, de passage à
Florence, alla faire visite à Magliabecchi, et il nous
a laissé une relation détaillée de cette entrevue, ainsi
que des renseignements circonstanciés sur ce biblio-
graphe, « un des plus passionnés, et dont l'existence
fut une des plus singulières que Ton connaisse- ».
« Heyman le trouva au milieu dun nombre prodi-
gieux de livres: deux ou trois salles du premier
étage en étaient remplies. Non seulement il les avait
placés dans des rayons, mais il en avait encore dis-
posé par piles, au milieu de chaque pièce, de sorte
quil était presque impossible de s'y asseoir, et encore
moins de s'y promener. Il y régnait cependant un
couloir fort étroit, par lequel on pouvait, en mar-
chant de côté, passer d'une chambre à une autre. Ce
n'est pas tout : le corridor du rez-de-chaussée était
chargé de livres, et les murs de l'escalier en étaient
1. MiCHAUD, r,p. cil.
2. Ces expressions el les citations suivantes sont de Lu-
dovic Lal.vnxe (Curiosiléii hiograpliiquex, pp. .52-55), qui repro-
duit le récit du professeur Heyman, d'après Disraeli [Cu-
riosities of literature). Sur Magliabecchi et le professeur
Heyman, voir aussi Fertiaclt, Drames el Cancans du livre.
le Souper du savant, p]). 1M-I58.
BlBLlOiMANES ET BIBLIOLATRES. 237
tapissés, depuis le haut jusqu'en bas. Parvenu au
second étage, vous étiez tout surpris d'en voir les
salles inondées comme celles du premier; elles en
étaient tellement encombrées, que deux beaux lits,
qui s'y trouvaient montés, disparaissaient, pour ainsi
dire, sous leur prodigieux amas.
« Cette confusion apparente n'empêchait cepen-
dant pas Magliabecchi de trouver les livres dont il
avait besoin; il les connaissait si bien, et môme les
plus petits d'entre eux, qu'il les distinguait à la cou-
verture. Il mangeait sur ses livres, dormait sur ses
livres, et ne s'en séparait que le plus rarement pos-
sible.
« Il ne sortit, pendant tout le cours de sa vie, que
deux fois de Florence : l'une pour aller voir Fiesole,
qui n'en est éloignée que de deux lieues, et l'autre
pour se rendre à dix milles de cette capitale, par
ordre du grand-duc.
« Rien n'était plus simple que sa manière de vivre :
quelques œufs, un peu de pain et de l'eau faisaient
sa nourriture ordinaire. Un tiroir de sa table sélant
trouvé ouvert, M. Heyman y vit des œufs et de l'ar-
gent que Magliabecchi y avait mis pour son usage
journalier ; mais, comme ce tiroir n'était jamais
fermé, il arrivait souvent que les domestiques de ses
amis, ou des étrangers qui venaient pour le voir, lui
volaient, soit de l'argent, soit des œufs. »
Son habillement, en rapport avec sa manière de
238 LE LIVRE.
vivre, « se composait d'une veste brune, qui lui
tombait sur les genoux, d'un pantalon, d'un manteau
noir plein de pièces et de coutures, d'un chapeau
déformé, à grands bords, percé de toutes parts,
dune large cravate toute farcie de tabac, d'une che-
mise sale, qu'il ne quittait jamais tant qu'elle durait,
et qu'on voyait à travers les coudes percés de son
habit. Une paire de manchettes, qui ne tenaient pas
à la chemise, complétait cette brillante toilette. »
Ludovic Lalanne nous apprend, en outre, que,
toujours environné de livres, et ne s'embarrassantde
rien autre chose, JNIagliabecchi paraissait ne s'inté-
resser qu'à une seule sorte d'êtres vivants, aux arai-
gnées, « qui ne manquaient pas de pulluler au milieu
d'un pareil taudis. Il avait une telle affection pour
ces insectes, qu'il lui arrivait souvent de crier aux
visiteurs qui ne mettaient pas assez de précaution
dans leurs mouvements : « Prenez garde de faire du
« mal à mes araignées ».
Cet étrange personnage, aussi studieux et érudit
que maniaque, jouissait, dans le monde savant, —
et malgré certaines accusations auxquelles il fut en
butte dans sa patrie, — de la plus haute estime. Le
pape et l'empereur tentèrent de l'attirer auprès
d'eux, mais il resta sourd à leurs ofl'res et à leurs
instances, et persista à ne pas quitter sa ville natale.
Le grand-duc, qui appréciait de plus en plus son
savoir et ses mérites, le traitait, d'ailleurs, avec les
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES. 239
plus affectueux égards. Il lui avait fait préparer dans
son palais même un appartement commode, afin de
le mettre plus à portée de recevoir les soins qu'exi-
geait son grand âge ; mais Magliabecchi ne l'oc-
cupa que quelques mois, et trouva un prétexte pour
retourner dans sa maison, où il était plus libre. Il
renvoyait le soir son domestique, et j)assait une par-
tie de la nuit à lire, jusqu'à ce que le livre lui tom-
bât des mains, ou qu'il tombât lui-même accablé de
sommeil. Il lui arriva plus d'une fois de mettre le feu
à ses vêtements ou à, ses meubles et ses papiers,
en renversant ainsi le réchaud de charbon, le cou-
vet, qu'il portail toujours avec lui pendant l'hiver ;
cl, sans un prompt secours, sa maison eût été
incendiée.
Au mois de janvier 171 i. ce savant, sortant de
chez lui, fut saisi d'un treml)lement violent et dune
faiblesse qui l'obligèrent à rentrer; dès ce moment,
il ne fit plus que languir, et il mourut le 2 juin de la
même année, à l'âge de quatre-vingt-un ans.
Par son testament, Antoine Magliabecchi légua à
sa ville natale sa bibliothèque, composée de 50 000
volumes, avec une rente pour l'entretenir : cette
collection, qui s'est beaucoup accrue depuis, est
aujourd'hui la plus considérable de Florence, et elle
porte encore le nom de « Bibliothèque Magliabec-
chiana » '.
1. Cf. Micii.\LD, op. cil.
240 LE LIVRE.
Un autre des plus beaux exemples quon puisse
ciler de dévouement aux livres, et aussi de souf- ■
france pour les livres, c'est celui du prélat polonais '
Joseph-André Zaluski (1701-1774), évêque de Kiew i
(en russe Kiev ou Kief), dont toute la fortune, tout \
le temps et toutes les forces furent consacrés à ras- :
sembler une bibliothèque qui finit par compter \
200 000 volumes'. Jamais, en Europe, un simple par- j
ticulier. n'avait jusqu'alors formé à ses frais une col-
lection aussi considérable. Mais à quel prix ! « Joseph- \
André était si zélé pour l'agrandissement de sa biblio- ^
thèque, dit l'historien Félix Bentkowski^ qu'afin de ;
pouvoir en soutenir les frais et l'enrichir, il prenait \
sur son nécessaire ; n'ayant fait à midi qu'un repas i
frugal, il ne mangeait pour son souper (ju'un mor- ',
ceau de pain avec du fromage. »
La bibliothèque de Zaluski, qu'il avait généreuse- \
ment offerte à ses concitoyens, fut ouverte au public •
en 1745, et devint la « Bibliothèque nationale polo- i
naise »; mais les Polonais n'en profilèrent que jus-
qu'en 1795. A cette époque, les Russes s'étani j
emparés de la capitale de la Pologne, l'ordre fut
1. ôOOOOU, dit LAP.ousfiE, op. cil. Près de ÔOOOOO, di[ lo ;
D' HoEFER, op. cit. Le cliitTre de 200 UUO est donné par .Mi- j
CHAUD, op. cit., t. XLV, p. 551 ^2' édit.1.
2. .[p. MiCHALD. Uji. cil.
BIBLIOMANES ET BEBLIOLATRES. 241
donné denvoyer celle bibliothèque à Saint-Péters-
bourg. Les livres furent jetés sans précaution dans
de mauvaises charrettes, et, quand il en tombait,
les Cosaques chargés d'accompagner ce précieux
convoi s'en servaient pour allumer leurs pipes.
On a dit de Zaluski ce qu'on avait dit de Maglia-
becchi, qu'il était « une bibliothèque vivante ».
Arrêté en 1707 par ordre du prince Repnin, am-
bassadeur russe à Varsovie, qui fomentait la discorde
dans la nation polonaise, afin de la subjuguer plus
aisément, l'évèque Zaluski fut conduit à Zaluga, où
il resta prisonnier jusqu'en 1770. « Par bonheur, sa
bibliothèque lui était présente, quoiqu'il l'eût laissée
à Varsovie, el, pour charmer l'ennui de son cachot,
il feuilletait de mémoire les livres qu'il avait ramas-
sés au prix de tant de privations '. »
A son retour en Pologne, il eut la douleur rie
trouver cette bibliothèque, l'œuvre de toute sa vie,
et dont il avait si libéralement doté son pays, tout
en désordre et mi&e au pillage. Heureusement
encore qu'il mourut avant de la voir enlevée par les
Russes, comme nous l'avons dit, et transportée à
Saint-Pétersbourg.
Lauwers (....-1829), a l'héroïque Lauwers », comme
l'appelle M. Gustave Mouravit-, a bien droit aussi à
1. MiCHAl'D. op. cit.
2. Op. cit., pp. 155-156.
LE LIVRi:. T. II. IG
242 LE LIVRE.
une place clans cette galerie des amants et martyrs
du livre. Pour accroître sa bibliothèque, il se sou-
moltait aux plus dures privations, « passant l'hiver
sans feu et sans lumière; déjeunant et dînant avec
deux sous par jour: austère anachorète, courageux
confesseur de la bibliomanie, que la mort surprit,
les regards fixés sur ses collections immenses, dont
il n'avait pas voulu ôter le plus mince volume, pour
en faire rechange contre une dernière bouchée
de pain' ».
El le bibliophile belge Van Hulthem (1764-1852) :
«... La table sur laquelle il prend son modeste repas
est couverte de livres, et à peine y a-t-il place pour
étendre une serviette ; l'alcôve dans laquelle il cou-
che en est encombrée; il craint si fort la poussière
et la fumée pour ses livres qu'il n'a jamais voulu de
feu dans sa chambre durant les plus rudes hivers;
et lorsque le froid est trop intense et qu'il éprouve,
étant au lit, de la peine à se réchauffer, il se fait
mettre sur les pieds un de ses in-folio*. »
Pendant l'hiver rigoureux de 1825, Van Hulthem
revenait en diligence du fond de la Hollande ; « il
avait oublié son manteau, et i) tenait sur ses ge-
noux, avec opiniâtreté, deux magnifiques in-quarto
qu'il n'avait pas voulu confier à sa malle, de crainte
1. MocRAViT, op. cit., pp. 155-456.
2. Id., op. cit., \)\). L54-155.
BIBLIOMANES ET BIBIJOLATRES. 243
qu'ils ne se détériorassent par le frottement'. »
Cet intrépide collectionneur « mourut glorieuse-
ment, sur un tas de livres, le 1(3 décembre 1832,
raconte un de ses biographes ^ Il avait été frappé
d'apoplexie; mais la chaleur de son appartement
n'y était pour rien, car il ne souffrait, en aucune
saison, que l'on fît du feu dans sa chambre : selon
lui, cela eût pu ternir la reliure de ses précieux
volumes. Durant les grands froids, il se faisait
mettre sur les pieds un in-folio. Son livre de prédi-
lection, dans ces occasions exceptionnelles, était
un certain Barlœus de dimensions honnêtes, et qui,
racontant les conquêtes des Hollandais sous les tro-
piques, devait sans doute déverser sur les pieds de
l'heureux dormeur la bienfaisante chaleur que rap-
pelle si souvent l'historien. »
Un autre bibliophile, J. -F. Cuenu (xix'' siècle), « qui
publia de charmantes éditions, la joie des amateurs, »
ce qui ne l'enrichit pas, aima mieux mourir pauvre,
au milieu de ses livres, que de les vendre pour
augmenter ses maigres ressources "•.
Un conservateur à la Bibliothèque de l'Arsenal,
Jean Baptiste-Augustin Soulié (1780-1845), que sa
1. MouRAViT, op. cit, p. 135.
'2. Dans le Magasin pittoresque, année 1871, p. 52 (article
anonyme),
r». Firmin Maillard, op. rit., p. 158.
ik'-i LE LIVRE.
physionomie distinguée et mélancolique avait lait
surnommer « le beau ténébreux », passa sa vie au
milieu de ses rayons, sans vouloir jamais en sortir
sans jamais connaître d'autres plaisirs, et traça ainsi
l'épi taphe à graver sur sa tombe :
En naissant je fus orphelin:
Je vécus seul à mon aurore,
Je vécus seul à mon déclin,
Et. seul ici. je suis encore'.
Écoulez ce récit des derniers jours d'un autre fer-
vent de l'étude et des livres, de lérudit philologue
Alexandre Timoni (....-1^ô6). Il savait, paraît-il, une
vingtaine de langues, et ne quittait sa chambre que
pour se rendre dans les bibliothèques publiques.
« Une petite rente sur un immeuble de Constant i-
nople l'empêchait seule de mourir de faim.... Il avait
cherché à donner des leçons, mais n'avait trouvé
qu'un élève, un Arménien, à qui il enseignait le
grec moderne, et qui le payait en lui apprenant à
son tour à bien prononcer l'arménien.
« Un mois avant sa mort, Timoni ayant prié
M. Blancard (son intime ami, ancien secrétaire de
l'École d'Athènes), de le mener en consultation chez
un médecin, et n'étant pas venu au rendez-vous,
M. Blancard alla rue des 'Vieux-Augustins, où il
trouva le savant dans son pauvre logis, sans feu,
assis devant sa table, au milieu de ses livres et de
1. Firmin Maillard, op. cit., pp. 149-150.
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES. 245
ses paperasses, grelottant dans une guenille qui
jadis avait été un manteau.
« Je n'ai pas froid, dit-il à M. Blancard, qui lui
« taisait des ofîres de service; je ne fais jamais de
« feu, et, quand la température est plus rigoureuse,
« j ai un autre manteau tout neuf. .le me trouve
« mieux à présent; j'irai pourtant chez le médecin
« avec vous; j'ai voulu pourvoir à des besoins plus
« pressés; j'ai été me confesser (c'était un calho-
<i lique tervent) et je viens de faire mon testament. »
« A son concierge qui, pris de pitié en le voyant
passer exténué, amaigri, lui offrait un bouillon et
un verre de vin, il répondait doucement : « Mon
« ami, les philosophes savent se passer de ces
« choses-là ».
« La petite pension n'arrivait pas: il l'attendait
anxieusement, mais n'en soufflait mol à personne.
« Il ne s'est pas alité et n"a pas même gardé la
chambre: presque jusqu'au dernier jour, il alla tra-
vailler dans les bibliothèques; un matin, le concierge
ne le voyant pas paraître monta à sa chambre et le
trouva, comme toujours, assis devant sa table, mais
la Icte tombée sur ses manuscrits. Il était mort... de
n'avoir pas mangé depuis bien des semaines.
« Quelques heures après sa mort, arrivait la petite
rente qu'il n'avait pu attendre plus longtemps. Cette
rente, il la laissa par testament à l'église des Petits-
Pères, ainsi que de précieux manuscrits à la Biblio-
2^46 LE LIVRE.
thèque Mazarine. Il avait environ deux mille vo-
lumes et quelques objets d'art, qu'il a aimés jusqu'à
la mort et qu'il ne lui est pas venu à l'idée de cher-
cher à vendre — pauvre savant! — afin de durer
un peu plus.
« Son concierg-e et son élève l'Arménien l'accom-
pagnèrent seuls à sa dernière demeure.... « Le mal-
« heureux est toujours seul, » disait-il souvent^ »
Non moins émouvante fut la fin du philosophe
cartésien, catholique et libéral, Bordas-Demoulin
(1798-1859), qui consacra son existence à l'étude et
à la recherche de ce qu'il estimait être la vérité.
Plein d'insouciance pour la vie matérielle, Bordas
ne parvenait pas à se suffire à lui-même, et, maintes
fois, sans quelques amis, il serait littéralement mort
de faim. Il lui arrivait de garder le lit des journées
entières, parce qu'il ne pouvait se tenir debout et
encore moins marcher, tant élait grande sa faiblesse,
duo au manque de nourriture. On le voyait toujours
sordidement*vètu, chaussé de vieux souliers ramassés
au coin des bornes, et toujours oublieux de sa mi-
sère, de ce qu'il appelait cependant « les extrémités
terribles »^
Bordas-Dcmoulin « habitait une petite mansarde
1. Firniin Maillard, op. cit., pp. 154-156.
2. Lakol'sse, Grand Dictionnaire, où l'article Bordas-Demou-
lin est très bien traité. Voir aussi François Hlet (1816-1865),
Histoire de Bordas-Demoulin. (Paris, Hetzel, 1861; in-1'2.)
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES. 247
de la rue des Postes, où il vivait dans le travail el
dans la pauvreté, et, la veille du jour où il s'alita, il
était descendu dans la rue, se traînant avec peine,
pour acheter, des derniers sous qui lui restaient,
son triste déjeuner. Passant devant l'étalage dun
bouquiniste, il aperçut une brochure traitant de
sujets qui l'intéressaient; — en Tachetant, il ne lui
restait plus rien...; il n'eut ni hésitation ni lutte : il
l'acheta, et remonta tranquillement dans sa man-
sarde, d'où il ne devait plus sortir que pour aller
mourir à l'hôpital '. »
Citons encore le professeur el écrivain genevois
Gaullieur (1808-1859), qui, « sobre comme un ascète,
ayant l'art de porter vingt ans le même habit sans
sordidité, économisait sou par sou sur un maigre
traitement, sur sa pitance, sur ses vêtements, sur
tout, pour pouvoir, nous apprend le journaliste el
critique Henri de la Madelène\ venir de temps en
temps à Paris, avec un petit sac d'écus, à la chasse
des livres rares. Il fallait le voir à la salle Silvestre,
certains jours de ventes célèbres! Quelles émotions
et quelles angoisses! Aurait-il assez d'argent pour
rester dernier enchérisseur du livre envié, et ses
1. Firmin Maillard, op. rit., pj). li.S-lW. M. Fiimin Mai!-
Innl, (jui écrit toujours Bordas-Dumoulin (au liou do Domou-
lin), signale « une page émouvante do M. .lohn Lomoine
[Lemoinne] sur la moit de ce grand j)hilos<)])hc ■.
2. Article cité dans L'Evcueinent, numéro du '27 avril 18(10.
248 LE LIVRE.
rivaux n'allaient-ils pas le pousser au delà de ses
forces? Gomme il respirait largement, après ces
victoires si chèrement achetées, et comme il s'en-
fuyait bien vite avec sa conquête! Un jour, il m'en
souvient, je le rencontrai rue de Seine. Il déjeu-
nait, en marchant, d'un petit pain d'un sou, et
feuilletait avec ivresse un petit in-douze, relié en
parchemin, merveille typographique de Jean de
Tournes, célèbre imprimeur lyonnais. Le brave
Gaullieur venait, sans hésiter et tout ravi de l'au-
baine, de payer ce bouquin quelque chose comme
dix louis. Ah! l'heureux homme, et la belle journée!
et que ce petit pain d'un sou était bon à manger ce
malin-là M »
1. Napoléon I'" aurait droit aussi de figurer sur celte liste
des " passionnés du livre ■• ; il fut, selon l'expression de
M. Gustave Mouravit (Napoléon bibliophile, Revue biblio-ico-
nographique, janvier et février 1905. pp. 15 et 61-62), << biblio-
phile au meilleur sens du mot...; il cherche exclusivement
dans le livre ce pour quoi, avant, tout, un livre est mis en
lumière, savoir : l'acquisition des notions qui font défaut à
l'esprit, la rectification ou la confirmation des notions ac-
quises ".Voici le témoignage fourni par M. Frédéric Masson
et emprunté par lui à un livre, — une sorte de roman, il
est vrai, — tout à fait oublié aujourd'hui, Napoléon en Bel-
rjifjue cl en Hollande, 1811, par Charlotte de Sor[Mme Eillaux,
née Desorniaux] (Paris, Gustave Barba, 1858, 2 vol. in-8 :
cf. QuÉRARD, Supercheries littéraires, t. I, col. 921-922; et Mou-
R.wiT, loc. cit.. avril 1904, p. 168) : ■■ Oui (c'est Napoléon qui
parle), je trouvais le moyen de payer la pension de mon
frère. Savez-vous comment j'y parvenais ? C'était en ne met-
tant jamais les pieds au café ni dans le monde, en man-
geant du pain soc à mon déjeuner, en brossant mes habits
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES. 249
Parmi les plus insatiables acquéreurs de livres et
les maniaques qui en achètent d innombrables quan-
tités pour n'en rien faire, ne pas même les regarder,
nommons :
Jean Harius (xvr siècle), chanoine de Gorcum,
« qui, transportant ses livres à la Haye, en encombre
tellement le port que la ville en est stupéfaite » et
quil en reçoit le joli surnom de Jt'an des Livides.
Achetée par Charles-Ouint. qui la rendit publique,
cette bibliothèque « formidable » fut dispersée durant
les guerres civiles de la Hollande'.
Le duc et maréchal dEstrées (IGOO-ITÔ/) : « Ce
qu'il amassa de livres rares et curieux, raconte
Saint-Simon-, détoffes, de porcelaine, de diamants,
de bijoux, de curiosités précieuses de toutes les
sortes, ne se peut nombrer, sans en avoir jamais su
moi-même.... Je vivais comme un ours, seul, dans ma pelile
chambre, avec mes livres, mes seuls amis alors. Et ces
livres, pour me les procurer, par quelles dures économies
laites sur le nécessaire, achetais-je celte jouissance ! Ouand,
à force d'abstinence, j'avais amassé deux ou trois écus de
six livres, je m'acheminais, avec une joie d'enfant, vers la
boutique d'un vieux bouquiniste qui demeurait près de l'évè-
ché.... Souvent j'allais visiter ses rayons en faisant le péché
d'envie. Je convoitais longtemps avant que ma bourse me
permit d'acheter..,. •
i. Fertiault, /e.'« Légendes du livre, pp. 85 et 106: cl Driuiex
et C'ineans du livre, p. 2fi.i.
2. Mémoires, t. II. p. 4J'2. (Paris, IIa<helte, 1865.)
250 LE LIVRE.
user. Il avait cinquante-deux mille volumes, qui,
toute sa vie. restèrent en ballots presque tous à
Ihôlel de Louvois. »
Le financier portugais Gbapina (xvni^ siècle) avait
fait transporter dans un village, aux environs de
Lisbonne, sa magnifique bibliothèque, et, comme on
s'étonnait de voir, au milieu de ce désert, tant de
beaux livres, qui ne pouvaient servir à personne :
« Précisément! s'exclama-t-il. C'est bien pour cela!
A Lisbonne, j'étais obsédé de visiteurs qui, nuit et
jour, avaient les yeux et les doigts sur mes livres, et
les usaient.... Car, voyez-vous, je ne ressemble pas
à cet ignorant qui ne jugeait de la bonté d'un livre
que par sa vieillesse; moi, j'en juge par la beauté
de la reliure, et, dès que cette beauté est altérée,
quelle fait défaut, je mets le volume au rebut. .Je
suis si délicat, si exigeant sur cet article, que je ne
lis jamais mes livres, que je n'ose pas les toucher,
de peur de les gâter'. »
Le célèbre bibliomaue anglais, sir Richard Heher
(1773-1835), possédait la collection de livres la plus
considérable qui ait jamais appartenu à un simple
particulier. Trois de ses châteaux étaient littérale-
1. Cf. MoURAViT. le Livre el \(i Petite Bihliothèque (ïamalein\
pp. 51-52. De tels superficiels amateurs justifient ce mot :
- Un bibliophile ressemble souvent à un homme qui tom-
berait amoureux de la robe sans regarder la femme. •• (Journal
le Gaulois, 14 août 1X77.)
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES. 251
ment pleins de vieux livres. Il achetait des livres
dans tous les pays, et possédait des bibliothèques
dans les principales villes de TEurope, notamment à
Oxford, à Paris, à Bruxelles, à Gand et à Anvers.
Comme il y avait de ces villes où il n'allait jamais,
il s'est trouvé propriétaire d'innombrables volumes
qu'il n'a jamais vus*.
Mais le plus fameux peut-être dans cette catégorie,
c'est notre concitoyen Boulard, Antoine-Marie-Henri
BouLARD (1754-1825)-, exécuteur testamentaire de
La Harpe, à qui, durant la Révolution, il avait qua-
siment sauvé la vie", ancien notaire, devenu maire
1. Fertiault. Drames et Cancans du livre, jt. 2C5; et La-
rousse, op. cil.
2. Ne pas le confondre avec son homonyme Sylvestre Bou-
lard (17o0-1809?), imprimeur, libraire et bibliographe, aiileur
d'un Traité élémentaire de bibliographie (Paris. Boulard, an XIII
[1804]; in-8; 140 pp.): ni. comme l'a fait très drôlement Jean
Darche, dans son'Essai sur la lecture, pp. 5GI et 565, avec
Michel Boulard (1761-182ii), ouviier tapissier, fondateur de
l'hospice Saint-Michel, à Saint-Mandé : « Un notaire de Paris,
M. Boulard, que certains nomment Tapissier, avait été un
Inbliophile.... C'est ce même Boulard (jui a consacré douze
cent mille francs pour l'établissement des vieux ouvriers
tapissiers de Sainl-Mandé. ■■
5. « Pendant la Révolution, quoique religieux et riche,
Boulard ne fut point inquiété : sa charité fut sa sauvegarde;
et c'est avec un grand courage que. pendant la tourmente,
il arracha plusieurs victimes à récliafaiid. Son ami La
Harpe, décrété d'arrestation, se réfugia dans sa maison, où
il trouva un asile sur, avant de pouvoir quitter Paris. ••
(Numa Raflix, A. -M. -H. Boulard. Bulletin de la Société his-
torique du VI" arrondissement de Parts, janvier-juin 1904, p. 47.)
252 LE LIVRE.
du XI" arrondissement de Paris', et député sous le
premier Empire, qui remplit de livres, de la cave
aux mansardes, plusieurs maisons, cinq, "dit l'un ;
six, assure un autre; et même huit, d'après un troi-
sième ^ Boulard, qui avait fait d'excellentes études,
\. Ce XI" arrondissement, donlla mairie se trouvait alors
rue Mignon, maison Nyon, « était formé des divisions des
Thermes, du Luxembourg, du Tliéâlre-Frantais (l'ancien), et
du Pont-Neuf » ; il correspondait donc à peu près au
VI" arrondissement actuel. Boulard a d'abord habité rue
Saint-André-des-Arts, n^ 27 (aujourd'hui n" 51) : c'est là qu'il
était né le .') sei»tembre 1754. Il a demeuré ensuite rue des
Pelits-Augustins (actuellement rue Bonaparte), n° 21, au coin ;
de la rue Yisconli, où il est mort le 8 mai 1825. « C'est bien ]
dans les limites du VP arrondissement, cette terre d'élection !
des amateurs de bou(juins, que devait naître, vivre, travailler
et mourir Boulard. ■■ (Numa Raflix, Ioc. cit., p. 41, n. 1 ; p. 44; ]
p. 48. n. 1 ; p. 51, n. 5; pp. 60 et G5.) |
2. ■■ Cinq, d'après Henry Berthoud; huit, d'après Mary «
Lafon. « (Numa Raflîn, Ioc. cit., p. 64, n. 3.) « Mon cher et i
honorable maître, M. Boulard, avait été un bibliophile déli-
cat et difficile avant d'amasser dans six maisons à six étages ,
six cent mille volumes de tous les formats, empilés comme ï
les pierres des murailles cyclopéennes. c'est-à-dire sans chaux ■
et sans ciment.... >> (Charles Nodier, l'Amateur de livres, les ]
Français peints par eux-mêmes, t. II, p. 84.) « Le véné- i
rable Boulard enlevait tous les jours un mètre de raretés, <
toisé à sa canne de mesure, pour lequel ses six maisons «
pléthoriques de volumes n'avaient pas de place en réserve. •• I
(lr).,le Biblioniane, C'on/es de la Veillée, p. 271.) « Boulard
achetait souvent des livres à la toise (c'était la mesure de \
longueur de l'époque) : il payait, en général, cent francs la .'
toise. » (Henri Baillière, la Crise du livre, Bulletin mensuel ■
de VAssocialion amicale des Commis libraires français, j
février I90i, p. 69.) Paul Dupont (Histoire de l'imprimerie,
t. H, p. 174) ne parle, lui, que d'une seule maison, remplie |
de livres par Boulard : les autres, il est vrai, ont pu venir >
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES. 253
qui possédait, outre les langues anciennes, les lan-
gues vivantes les plus usuelles, parlant l'anglais et
rallemand aussi couramment que le français ', a pu-
blié quantité d'ouvrages, des études historiques, litté-
raires et scientifiques notamment, et des traductions-.
Son obligeance et sa générosité étaient, comme son
aimable caractère, sa courtoisie et son esprit, con-
nues et appréciées de tous, et l'on est allé jusqu'à dire
que si Boulard est devenu un bouquineur enragé,
ce fut principalement pour rendre service aux bou-
quinistes'.
ensuite : « Propiiôlaire d'une vaste maison, quand le loge-
ment qu'il y occupait lut encombré, il donna successivement
congé à tous ses locataires et transforma leurs apparte-
ments en dépôts de livres. ■■
1. Cf. Numa Raflin, loc. cit., pp. 57-58.
2. On en trouve la liste dans OuÉRAno, la France lilléraire,
t. I, pp. 456-457.
ô. On a prétendu aussi que Boulard n'était pas très scru-
puleux en fait de livres, et en déroijait volontiers, même
dans les loges de concierge. C'est le typographe Alkan aîné
([ui conte la chose, dans sa brochure sur Édouard-René
Lefebvre de Laboulaye, Un Fondeur en caractères, membre de
l'Institut (p. 15). Voici cette^ anecdote, à peu près textuelle,
que je ne reproduis ici que pour faire entendre tous les sons
de cloche, et dont je laisse l'entière responsabilité au ■. son-
neur » : Un matin, Boulard, qui était lié avec un proche
parent de M. de Laboulaye, M. Lefebvre, notaire à Paris,
vint pour lui rendre visite. 11 entre dans la loge du con-
cierge, où personne ne se trouvait, puis monte chez son
ami le notaire. A peine est-il dans le cabinet de celui-ci,
que le concierge arrive tout effaré, et, s'adressant à voix
basse au notaire, lui demande s'il connaît bien le monsieur
«jui est avec lui en ce moment. » Si je le connais! réplique
maître Lefebvre sur le même ton. C'est mon meilleur ami,
254 LE LIVRE.
« Le désir de conserver à la France une partie de
ses richesses littéraires lui avait fait, dès les pre-
mières années de la Révolution, former une biblio-
thèque qui s'accrut successivement, au point d'être,
après celle du roi, la plus nombreuse de Paris, a
écrit un de ses biographes^ Si, comme on la dit, le
goût d'acheter des livres était devenu, dans Boulard,
une sorte de manie, on conviendra du moins qu'il
n'en est pas de plus respectable. Mais on a rencontré
plus juste en attribuant les acquisitions qu'il faisait
chaque jour sur les quais, dans les dernières années
de sa vie, au désir qu'avait cet excellent homme
d'aider, par des encouragements pécuniaires, la
un ancien collègue à moi.... — Ah! c'est que... c'est que je
vais vous dire, fait le concierge, d'une voix toujours dis-
crète. Un locataire de la maison m'a prêté un volume, et ce
volume, que j'avais laissé sur ma table il y a un instant, je
ne le trouve plus. Or, il n'y a que ce monsieur qui a péné-
tré dans ma loge.... Ce volume fait partie d'un ouvrage qui
va être ainsi décomplété : cela mo met vis-à-vis du locataire
dans le plus cruel embarras. — Écoutez, reprend le notaire,
mon ami va partir tout à l'heure; suivez-le jusqu'à sa de-
meure et entrez avec lui. Vous lui direz : « Monsieur, je
•- suis le concierge de M. Lefebvre. Est-ce que, par un
« simple effet du hasard, vous n'auriez pas emporté un
" livre qui était sur ma table? » Ce qui fut dit fut ponctuelle-
ment exécuté. •■ Attends ! répondit maître Boulard, qui,
sans se déconcerter le moins du monde, plongea la main
dans une de ses grandes poches et en tira le volume, tiens,
le voilà, ton livre! Et emporte-le bien vite! » ajouta-t-il en
remettant au concierge une pièce de cent sous pour l'in-
demniser de son dérangement. (Cf. mon volume Amaleurs et
Voleurs de livres, pp. 21-23. Paris, Daragon, 1903.)
1. MiCHAUD, op. fit., art. Boulard.
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES. 255
partie la plus souffrante du commerce de la librairie.
Dans cette louable intention, il lui est arrivé souvent
d'acheter un grand nombre d'exemplaires du même
ouvrage. Tous les étalagistes de Paris le connais-
saient et le respectaient. Il les visitait tous au moins
une fois par semaine, et ne rentrait jamais chez lui
sans être chargé de livres, et après en avoir rempli
ses énormes poches, qu'il avait fait faire exprès'.
C'est d'un goût si estimable et d'intentions aussi
pures que la malignité s'est emparée. On a fait
contre le bibliomane Boulard des épigrammes et des
caricatures qu'il a connues, et qui ont jeté beaucoup
d'amertume sur les dernières années de sa vie. Il ne
laissait passer aucune occasion de manifester son
1. Sur le plaisir de bouquiner, les fiévreuses émotions,
les intimes, délicieuses et enivrantes joies du bibliophile en
quête de livres, voir Waltor Scott, rAnliqualre, chap. m, la
visite à l'antiquaire. M. Oldbuck (vieux livre, bouquin) et le
discours de celui-ci (Irad. Albert Montémont, notamment
p. tJÔ) : " ... Ces petits elzeviers sont des témoignages et
des trophées de plus d'une promenade nocturne et mati-
nale... dans tous les lieux où il se trouve des bouquinistes....
Combien de fois me suis-je arrêté à me débattre sur un
sou, de crainte ([ue, par un acquiescement trop soudain au
prix demandé par le vendeur, il ne vint à soupçonner l'im-
portance que j'attachais moi-même à cet article! Com-
bien je tremblais qu'il n'arrivât quelque passant pour me
disputer l'objet auquel j'aspirais, regardant chaque pauvre
écolier en théologie ((ui s'arrêtait pour retourner les feuil-
lets des livres étalés, comme un amateur rival ou comme
un avide libraire déguisé! Et puis, la satisfaction secrète
avec laquelle on paie l'article acheté et on le met dans sa
poche, affectant un air froid et indifférent, tandis que la
main est tremblante de plaisir! ■> Etc.
256 LE LIVRE.
zèle pour le bien puljlic et la gloire de la patrie.
C'est ainsi qu'en 1817 il réclama en faveur des
tombes oubliées de Boileau, de Descartes, de Mont-
faucon et de Mabillon, et les fit rétablir dans léglise
de Saint-Germain-des-Prés. »
Le docteur Descuret, qui a particulièrement étudié
le processus du cas de Boulard, « la seconde provi-
dence des bouquinistes », comme il l'appelle, nous
donne à son sujet les détails suivants :
« ... En femme prudente, Mme Boulard conseillait
à son mari de lire avant de continuer à acheter'. ^
Inutile conseil : les nouveaux volumes arrivaient <
par masses, par toises carrées; toutes les pièces de *.
Tappartement furent envahies et converties en quatre
grandes rues toutes garnies de rayons de livres.
« Cependant Boulard devient moins aimable, sort
plus tôt, ne déjeune plus chez lui; un jour même,
ne rentre ni dîner ni coucher.... On ne tarde pas à
apprendre qu'il passe des journées entières dans une
de ses maisons, dont il avait successivement expulsé (
tous les locataires, et qu'il venait de métamorphoser
en une vaste bibliothèque. Il achetait alors des livres |
par voitures.... Boulard promit bien à Mme Boulard
de n'acheter aucun livre sans sa permission. Mais,
i. " Il n'y a de véritable bibliophile... que celui qui a
déjà lu tous les livres qu'il pocsède, et qui. pénétré, ravi de
cette lecture, en reporte le charme sur la forme extérieure
elle-même. » (Tenant de Latour, Mémoires d'un bibliophile,
p. 256.)
BIBUOMANES ET BIBLIOLATRES. 257
quelques mois après celle résolution, su santé
décline; il perd peu à peu les forces et l'esprit et
(^st en proie à une fièvre consomptive, sorte de
nostalgie causée par l'ennui de ne plus acheter de
livres'.... Pour remettre sa santé. Mme Boulard lui
permit fréquemment d'enfreindre sa promesse.... On
le voyait alors cheminant sur les quais, enveloppé
d'une immense redingole bleue, ses vastes poches de
derrière chargées de deux in-quarto, et celles de
devant d'une dizaine din-dix-huit ou d'in-douze :
l'était alors une vraie toui- ambulante-.... »
Boulard, au début surtout, ne bouquinait ni
n'achetait au hasard. Il commença par rechercher
de préférence les éditions princeps d'Aide Manuce et
des manuscrits du moyen âge; puis il se mita collec-
tionner les volumes de grand format, et « finit par
croire et par professer que tout ce qui était in-quarto,
et à plus forte raison in-folio, avait droit à son hospi-
talité, attendu que les éditeurs modernes avaient, à
tort, selon lui, renoncé à de beaux formats, pour
cultiver les in-octavo, les in-douze et même les in-
dix-huit ^ ». C'était là. de sa part, une étrange aber-
1. Cf., dans notre tome I. page 9!», Pétrarque tombant
malade, lorsque son ami, l'évêque de Cavaillon, lui défend de
travailler et lui interdit l'accès de sa bibliothèque.
2. J.-B.-F. Descuret, la Médecine des passions ou les Pas-
sions considérées dans leiirs rapports avec les maladies, les lois
et la religion, ap. Numa Raflin, toc. cit., pp. 5ô-o4.
5. Henri B.\illière. lor. cit., p. 68.
l.E MVRK. T. H. 17
258 LE LIVRE.
iali«i. vu lindiscutablo et évidente incommodité
des grands formats.
Au dire de Mary Lafon', la veille du jour où Bou-
lard allait acheter la neuvième maison qui devait
abriter ses livres, « il gonfla si bien les poches de sa
houppelande monstre, que pas un fiacre ne voulut
se charger de lui. Plutôt que de se séparer de ses
bouquins chéris, il essaya de se traîner vers .ses j
foyers, où il ne parvint que le soir, inondé de sueur. |
On voulut l'empêcher d'aller ranger lui-même les
bouquins dans la cave de la dernière et seule maison ;
où il restât un coin de libre encore: mais il n'écouta i
personne, et gagna une pleurésie qui l'emporta. » On j
peut donc dire que, lui aussi, mourut sur le champ ^
de bataille ^
La bibliothèque de Boulard, qui se composait
d'environ 600 000 volumes, fut vendue et retourna
en grande partie là d'où elle était venue, chez les
bouquinistes des quais. La section de l'histoire et
des voyages, qui formait le tome cinquième du cata-
logue dressé pour cette vente, fut achetée en bloc
1. Histoire d'un livre, ap. Numa Raflin, toc. cit., p. 59.
2. Ce n'est pas sans raison que M. Numa Raflin, dont l'étude
sur A.-M.-H. Boulard est très soigneusement et conscien-
cieusement faite, met en doute la véracité de Mary Lafon,
dans cette Histoire d'un livre, qui ne comprend, d'ailleurs,
qu'une centaine de pages et n'est qu'une fantaisie sans
intérêt. Ajoutons qu'un ami des livres comme Boulard ne
se serait pour rien au monde résigné à « ranger >• ses trésors
dans une cave.
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES. 259
par le rival de Boulard, par le bibliomane anglais
dont nous parlions tout à l'heure, sir Richard Heber :
« Après la vente Boulard, qui dura de 1828 à 1853,
ajoute M. Numa Raflin', les étalagistes de Paris
furent tellement encombrés, que, pendant plusieurs
années, les livres d'occasion ne se vendaient plus que
la moitié de leur valeur habituelle. »
Au lieu de prendre la peine d'acheter tant de livres
et de se donner l'embarras de les caser et de les
aligner, certains « amateurs » se sont avisés de faire
peindre sur les panneaux de leur appartement des
rangées de volumes vus de dos, de façon à imiter
des bibliothèques. Turgot, à l'époque où il était
intendant de Limoges, en 1761, avait fait ainsi
« orner » son cabinet de travail : « Sur une porte
où sont simulées des tablettes en rapport avec les
rayons de la bibliothèque, figurent des livres égale-
ment fictifs, et dont les titres sont évidemment
l'œuvre de Turgot, » dit Tenant de Latour, qui a
consacré à cette bibliothèque de Turgot tout un
chapitre de ses Mémoires d'un bibliopldle^. Ajoutons
que ces titres, imaginés par le caustique intendant
et inscrits au dos de ces volumes de bois, cachent,
1. Loc, cil., pp. 65-64.
2. Lettre XI, pp. 194-211.
•260 LE LIVRE.
pour la plupart, quelque satirique allusion. On y
trouve ceux-ci, par exemple : A7-t rie rowplujffC)' les
ilue-itio7is simj)les, par l'abbé Galiam ; — Vér'Uoble
utilité de la guerre, par les frères Paris (qui s'étaient
enrichis comme fournisse\irs des armées); — Dic-
tionnaire portatif deii métaphores et des comparai-
son.^, par S.-N.-H. Linguet (trois énormes volumes);
— Du pouvoir de la musique, par M. Sedaine (de mé-
chantes langues attribuaient la réussite des pièces
de Sedaine aux charmantes compositions de Grétry
et de Monsigny) ; — De remploi des images en poésie,
par M. DoRAT (on sait que le succès des Baisers de
Dorât fut dû uniquement aux admirables gravures
d'Eisen) ; etc.
On rencontre encore fréquemment des biblio-
thèques de ce genre, — de ces rangées de livres
peintes sur des panneaux de bois, principalement
sur des portes, comme pour les masquer : — il
existe des spécimens de ces bibliothèques fictives ou
bibliothèques factices, notamment dans le château
de Gompiègne et dans celui de Chantilly,
Le mot de Diogène (415-523 av. J.-C.) : « \voir
des livres sans les lire, c'est avoir des fruits en
peinture', » se vérifie donc ici textuellement et se
matérialise en quelque sorte
« Il vous faut à tout prix de longues rangées de
l. Ap. Fertiault, les Légendes du livre, p. 156.
BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES. 261
volumes, écrit à ce propos M. Mouravit'; ilfaul que
lambris et murailles disparaissent sous les files inter-
minables de livres soigneusement alignés : eh bien !
suivez cette naïve pratique de vos bons aïeux en
bibliomanie, qui faisaient figurer dans leurs cabinets
d'amples bibliothèques où les volumes n'existaient
guère que par des dos factices, qui réussissaient
plus ou moins à faire illusion : vénérable coutume
dont Sauvai^ avait parlé avant La Bruyère', el qui
a pour soi, outre l'économie, l'avantage immense
de rendre à la circulation des richesses immo-
bilisées aux mains des plus sordides de tous les
avares.
« Les Anglais, nos maîtres ici encore, avaient
reconnu rexcellence de cette louable pratique :
« Mylord est curieux en livres, nous dit Pope\... U
« vous en fait parcourir tous les dos, chacun avec
« la date de sa publication.... Admirez ces livres de
« vélin ou ces livres de bois magnifiquement décorés :
« pour l'usage que mylord en fait, ces derniers sont
« aussi bons que les autres. »
Le môme bibliographe, M. Gustave Mouravit,
1. Le Livre et la Petite Bibliothèque d'amateur, pp. 159-141.
2. Histoire et Rerlierckes dea antiquités de la ville de Paris
(1724), t. I, p. 18.
3. Les Caractères, De la Mode, p. 349, édit. Ilémardinquer.
(Paris, Dezobry, 1849.)
4. Cité aussi par Edouard Fournier, l'Art de la reliure
en France, p. 20G, n. 1. (Paris, Dentu, 1888.)
262 LE LIVRE.
mentionne deux autres bibliothèques factices, celle
d'Eugène Scribe (1791-1861). lauteur dramatique, et
celle du roi de Naples Ferdinand IV (17ol-1825),
époux de la fameuse Marie-Caroline, chez qui « on
vit une collection rivale de celle de Turgot; mais le
monarque y mit moins de malice, et voici ce qu'on
lit, à ce propos, dans la Revue germanique (juin
1862, page 577) : « Javisai, dans la chambre à
« coucher du feu roi. une fort belle bibliothèque
« fermée par des portes vitrées, et je voulus y
« prendre un livre. Elle contenait la fleur de la
« littérature italienne... Ces livres que j'avais admi-
« rés étaient des morceaux de bois figurant des
« volumes et portant au dos le litre des ouvrages
« qu'ils représentaient'. »
1. Ap. MouRAViT, op. cit., p. 589.
XII
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES
LES FEMMES ET LES LIVRES
Le plus ancien exemple connu de destruction de
livres, faite systématiquement et en masse, remonte
au ^11*= siècle avant Jésus-Christ. Selon l'histo-
rien chaldéen Bérose (m*' siècle av. J.-C.) et le sa-
vant écrivain grec Alexandre Polyhistor (r* siècle
av. J.-C), le roi de Babylone Nabonassah, célèbre
par l'ère qui porte son nom et part de l'an 747 avant
lère chrétienne, fit détruire toutes les histoires des
rois ses devanciers*. Il selTorrait ainsi de supprimer
le passé, et de donner son règne comme point d'ori-
gine au monde entier.
En l'an 213 avant Jésus-Christ, l'empereur chinois
Chi-Hoang-Ti, « en haine des lettrés et de leurs prin-
cipes, ordonna de brûler tous les livres qui se trou-
vaient dans son empire; il n'excepta de cette pro-
scription que les ouvrages qui traitaient de l'histoire
de sa famille, de l'astrologie et de la médecine'' ».
1. Ludovic Lalanne, Curiosilés bibliiMj rapliiqiies , p. 197.
2. Id., ihid.
264 LE LIVRE.
Rien n'a fait plus de mal aux livres, rien n'en a
fait autant massacrer et détruire que les querelles
religieuses. Le livre étant le meilleur porte-parole de
rhorarae, et un porte-parole qui ne craint pas la
lassitude, doué dubiquité et d'une puissance et
d'une audace incomparables, il fallait avant tout le
faire taire, c'est-à-dire le brûler, lui, aussi bien et
encore mieux que tous les profanes, tous les dissi-
dents et antagonistes.
« Les Romains ont brûlé les livres des juifs, des
chrétiens et des philosophes, remarque Vigneul-
Mahville( 165-4-1704)' : les juifs ont brûlé les livres des
chrétiens et des païens; et les chrétiens ont brûlé les
livres des païens et des juifs. La plupart des livres
d'Origène et des anciens hérétiques ont été brûlés
par les chrétiens. Le cardinal Ximknès (ministre
d'Espagne et grand inquisiteur : 1450-1517), à la
prise de Grenade, fit jeter au feu cinq mille Alco-
rans. Les Puritains, en Angleterre, au commen-
cement de la Réforme prétendue, brûlèrent une
infinité de monastères et d'anciens monuments de
la véritable religion. Un évêque anglais mit le feu
aux archives de son église, et Ckomwell (I59y-165^<),
dans les derniers temps, brûla la bibliothèque
d'Oxford, qui était une des plus curieuses de l'Eu-
rope. »
L Mélanrjes d'histoire et de littérature, toine II, page^ rili-'iT.
(Paris, Prudhoinme, 1725. )
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 265
Pendant le séjour de saint Paul (10-70?) à Éphèse,
à la suite de ses prédications, « il yen eut beaucoup,
dit la Biblc\ de ceux qui avaient exercé les arts
curieux, qui apportèrent leurs livres, et les brûlèrent
devant tout le monde; et, quand on en eut supputé
le prix, on trouva qu'il montait à cinquante mille
pièces d'argent ». Ces cinquante mille pièces d'ar-
gent, « ces cinquante mille drachmes reviennent à
plus de cinquante mille livres de notre monnaie »,
estime l'abbé Fleurv (16il-17!2o)*, qui ajoute : « On
croit que c étaient des livres de magie ». « Quant
à nous, riposte Ludovic Lalanne, nous serions fort
porté à croire que ces livres étaient des ouvrages
relatifs à la philosophie païenne et aux religions de
l'Orient, et dont l'esprit ne pouvait être, par con-
séquent, que fort dangereux pour les nouveaux chré-
tiens. »
Nous avons parlé, dans notre premier volLime', de
la bibliothèque d'Alexandrie, qui passe pour avoir
été détruite par les ordres du chef musulman Omah,
lors de la prise de cette ville, en 640; et nous avons
dit qu'à cette époque cette bibliothèque n'existait
1. Aclen des apôtres, chap. xis. verset 10, trad. Le Maislre
de Sacy. On connaît le beau tableau du Louvre, chef-d œuvre
d'Euslache Le Sueur, représentant la Prédiralioti de suint
Paul à Éphèse.
2. Histoire ecclésiastique, livre I, chap. xlii, ap. Ludovic
Lalanne, up. fil., p. lOS.
5. Pages 8 et H.
266 LE LIVRE.
plus, qu une de ses sections avait été accidentelle-
ment incendiée, en l'an Ti avant Jésus-Christ, par les
soldats de Jules César, et que l'autre section fut dé-
truite environ quatre cents ans plus tard, en 590, par
Tévêque ou patriarche Théophile, qui voulait abolir
l'idolâtrie dans son diocèse'. Or, depuis cette date
jusqu'à l'arrivée du lieutenant d'Omar, Amrou-ben-
Alas, on ne trouve pas un mot, dans les écrivains du
temps, qui autorise à supposer qu'on ait reconstitué
à Alexandrie la moindre bibliothèque, ce qui ne doit
pas étonner, puisque, entre autres causes^ la litté-
rature et la philosophie païennes furent, durant cet
intervalle, partout proscrites, à tel point que Justi-
nien fit fermer les écoles d'Athènes.
L Cf. Ludovic Lalanne, op. cit., pp. 20i et s., où celle
queslion de la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie
est discutée avec science et bien résumée. Le premier au-
teur qui aiti)arlé de lincendie de cette bibliothèque par les
Arabes est Abd-Allatif, médecin arabe de Bagdad, mort
en 1231, c'est-à-dire 591 ans après cet événement. •• Quant au
|)rétendu incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, un tel
vandalisme était tellement contraire aux habitudes des
Arabes, qu'on peut se demander comment une pareille
Icirende a pu être acceptée pendant si longtemps par des
écrivains sérieux. Elle a été trop bien réfutée à notre
époque pour qu'il soit nécessaire d'y revenir. Rien n'a
été plus facile que de prouver, par des citations fort claires,
que. bien avant les Arabes, les chrétiens avaient détruit les
livres païens d'Alexandrie avec autant de soin qu'ils avaient
renversé les statues, et que, par conséquent, il ne restait
plus rien à brûler. » (D" Gustave Le Bon, la Civilisation des
Arabes, p. 208 ; Paris, Didot, 1884.)
2. Voir ces autres causes dans Ludovic Lalanne, o/j. <:it ,
p. 205.
BIBLIOCLÂSTES ET BIBLIOPHOBES. 267
On connaît la réponse catégorique et typique
qu'Omar aurait faite à son lieutenant, lorsque
celui-ci, api'ès s'être emparé d'Alexandrie, lui
demanda ce qu'il devait faire de la bibliothèque :
« Si ce que contiennent les livres dont vous me
parlez est conforme au livre de Dieu (le Coran), ce
livre les rend inutiles; si, au contraire, ce qu'ils ren-
ferment est opposé au livre de Dieu, nous n'en avons
aucun besoin. Donnez donc ordre de les détruire'. »
En conséquence, d'après cette légende, Amrou-ben-
Alas les fit distribuer dans les bains publics
d'Alexandrie, dont ils suffirent à alimenter le chauf-
fage durant six mois-, — quoique le papier, sans
parler du parchemin, s'il est bon pour allumer le
feu, ne convienne guère pour l'entretenir.
Nous avons parlé également du pape Grégoire le
Grand (5-40-604), saint Grégoire, qui passe pour
avoir livré aux flammes un grand nombre d'ouvrages
anciens, Tite-Live notamment, et qui, s'il n'a pas
commis ce massacre, en était bien capable, à en
juger par le mépris qu'il affichait pour les écrivains
de l'antiquité^.
i. Cf. ce que dit à ce sujet J.-J. Kousseau (Discours sur
les sciences et les arts : Œuvres complètes, t. I, p. 18, n. 1;
Paris, Hachette, 1862) : « Supposez Grégoire le Grand à la
place dOmar, et l'Évangile à la place de l'Alcoran, la biblio-
thèque aurait encore été brûlée, •• — en vertu du même rai-
sonnement.
'2. Cf. L.VKOLSSE, op. cit., art. Omar I■^
ô. Cf. notre tome I, page 82
268 LE LIVRE.
L'empereur de Constantinople Léon l'Isaukiex
(né dans l'Isaurie, province d'Asie Mineure) ou
l'Iconoclaste (briseur d'images) (680-741), ayant en
vain essayé de faire partager ses idées au chef de la
bibliothèque impériale, surnommé œcianénique (uni-
versel)', à cause de l'étendue de ses connaissances,
et à ses douze subordonnés, professeurs ou copistes,
fit mettre le feu à cette bibliothèque, composée
d'environ 56 000 volumes, et brûla tout ensemble
livres, bibliothécaire et copistes.
Orderic Vital (1075 -vers 1150) a décrit, dans
son Histoire ecclésiastique, les ravages causés, durant
les ix'= et x"^ siècles, par les Normands, qui renouve-
lèrent ainsi les désastres commis par les Barbares,
lors de la décadence et de la chute de l'empire
romain. « Au milieu des affreuses tempêtes qui cau-
sèrent tant de maux du temps des Danois, dit-il*,
les écrits des anciens périrent dans les incendies
qui dévorèrent les églises et les habitations; quelque
insatiable qu'ait été la soif d'étude de la jeunesse,
elle n'a pu recouvrer ces ouvrages.... Ces écrits
ayant été perdus, les actions des anciens furent livrées
à l'oubli. Les modernes feraient d'inutiles etTorts
pour les recouvrer; car ces antiques monuments dis-
I. Dans l'Histoire de l'imprimerie de Paul Lacroix. Four-
nieret Seré (p. 8), ce bibliothécaire est nommé, et non sur-
nommé. Lfecuménique (avec un se et non un œ).
•1. Livre VI: np. Ludovic L.\l.\nne, op. cit., p. 208.
BIBLIOCLASTES HT BIRLIOPHOBES. 269
paraissaient, aA^ec le cours des siècles, de la mémoire
des vivants, comme la grêle et la neige qui tombent
dans les fleuves suivent, pour ne jamais revenir, le
cours rapide de leurs ondes. »
Au XI" siècle, la bibliothèque des califes d'Egypte,
au Caire, la plus considérable de tout Tempire mu-
sulman, fut, en majeure partie, pillée par les Turcs'.
La bibliothèque de Tripoli de Syrie était riche,
paraîl-il, de trois millions de volumes, tous concer-
nant la théologie, l'explication du Coran, la science
des traditions et des belles-lettres. Lorsque, durant
les Croisades, en 1105, Tripoli de Syrie tomba au
pouvoir des Francs, « un prêtre, étant entré dans la
bibliothèque, fut frappé de la quantité de livres
qu'elle renfermait. La salle où il se trouvait était pré-
cisément celle qui contenait les Corans. Ayant mis
la main sur un manuscrit, il reconnut cet ouvrage. Il
en prit un second, puis un troisième, et ainsi de suite,
jusqu'au nombre de vingt, et trouva toujours le
même livre ; ayant alors déclaré que cet édifice ne
renfermait que des Corans, les Francs y mirent le
feu et le réduisirent en cendres. Il n'échappa qu'un
petit nombre de livres, qui furent dispersés en diffé-
rents pays*. »
1. Voir les détails de ce pillage ap. Ludovic Lalaxne.
op. cil , pp. 208-209.
2. E. Olatremère, Mémoires géographiques et historiques sur
r Egypte, t. II. pp. 506-507 (Paris, Schœll, 18M): et cf. Ludo-
vic Lalanxe, op. cit., pp. 210-211.
•270 LE LIVRE.
Nous avons vu précédemment encore' dans quel
piteux état Boccace (1313-1575) trouva les livres des
religieux du Mont-Cassin, et ce que devinrent, en
152G. après la victoire des Turcs à Mohacz, les cin-
quante mille volumes rassemblés par le roi de
Hongrie Mathias Corvin (1445-1490).
Une lettre* de l'historien et conteur italien le
PoGGE (1580-14,59) nous apprend que les moines du
monastère de Saint-Gall, voisin de Constance,
n'étaient guère plus soigneux de leur bibliothèque
que ceux du Mont-Cassin : « .... Là. au milieu d'une
foule de manuscrits qu'il serait trop long d'énumé-
rer, j'ai trouvé un Quintilien encore sain et entier,
mais plein de moisissure et couvert de poussière ;
ces livres, en effet, loin d'être placés dans une biblio-
thèque, comme ils auraient dû l'être, étaient enfouis
dans une espèce de cachot, obscur et infect, au fond
d'une tour, où l'on n'aurait certainement pas jeté les
condamnés à mort. »
Les moines récollets d'Anvers allaient à peu près
de pair avec les précédents. C'est à eux qu'advint,
en 1755, la mésaventure suivante :
« Les récollets d'Anvers, passant en revue leur
bibliothèque, jugèrent à propos d'y faire une
réforme, et de la débarrasser d'environ quinze cents
1. Tome I, pages 102-105 et 115.
2. Citée par Mabillon, ap. Ludovic Lalanne, op. cit.,
p. 229.
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 271
volumes de vieux livres, lanl imprimés que manu-
scrits, qu'ils regardèrent comme vrais bouquins de
nulle valeur. On les déposa d'abord dans la chambre du
jardinier, et, au bout de quelques mois, le Père gar-
dien décida, dans sa sagesse, qu'on donnerait tout ce
fatras audit jardinier, en reconnaissance et gratifica-
tion de ses bons services. Celui-ci, mieux avisé que
les bons pères, va trouver M. Vanderberg, amateur
et homme de lettres, et lui propose de lui céder toute
cette bouqîcinaille. M. Vanderberg, après y avoir jeté
un coup d'œil, en ofl're un ducat du quintal : le
marché est bientôt conclu, et M. Vanderberg enlève
les livres. Peu après il reçoit la visite de M. Stock,
bibliomane anglais, et lui fait voir son acquisition :
M. Stock lui donne à l'instant quatorze mille francs
des manuscrits seuls. Quels furent la surprise et les
regrets des Pères récollets à cette nouvelle ! Ils
sentirent qu'il n'y avait pas moyen d'en revenir; mais,
tout confus qu'ils étaient de leur ignorance, ils allè-
rent humblement solliciteruneindemniléde^I, Stock,
qui n'hésita pas à leur donner encore douze cents
francs, tant il était satisfait de son acquisition ' . »
Le marquis de Ville.na, don Enrique d'Aragon
(1584-1-434), célèbre poète et érudit espagnol, un des
créateurs de la poésie castillane, avait, à force de
dépenses et de soins, rassemblé une bibliothèque
1. BuUelin du bibliophile, mars 1855, p. 15.
272 LE LIVRE.
considérable, où, à coté des œuvres des trouvères,
figuraient de nombreux livras de recherches philo-
sophiques et de magie. Le marquis de Villena, par-
tageant les idées ou rêveries de son temps, s'occu-
pait, en etïel. de sciences occultes et de sorcellerie.
A sa mort, le roi de ('astille, Jean II. fit saisir sa
bibliothèque, deux pleins chariots de livres, qu'il
expédia à un dominicain, son confesseur, frère Lope
de Barrientos, avec ordre del'examiner. Celui-ci, fort
ignorant, aima mieux brûler que de lire. « Mais,
ajoute un contemporain, il est resté dans les mains
de frère Lope beaucoup d'autres ouvrages précieux,
qui ne seront ni brûlés ni rendus'. »
Les missionnaires qui se répandirent dans le Nou-
veau Monde au lendemain de sa découverte (1 i92j v
provoquèrent de nombreuses destructions de monu-
ments littéraires et historiques, d'autant plus fâ-
cheuses que ces documents étaient les seuls pouvant
nous renseigner sur la langue et l'histoire des an-
ciens peuples de ces contrées.
a Comme la mémoire des événements passés était
conservée, parmi les Mexicains, au moyen de figures
peintes sur des peaux, sur des toiles de coton et sur
des écorces darbres, les premiers missionnaires, in-
capables de comprendre la signification de ces
figures et frappés de leurs formes bizarres, les regar-
1. Cf. MiCHAUD. op. rit.; L.Kr,0V9.e^K. op. cit.: CtC.
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 273
dèrent comme des monuments d'idolâtrie quil fallait
détruire pour faciliter la conversion des Indiens.
Pour obéir à une ordonnance de Jean de Zumarraga.
moine franciscain, premier évêque de Mexico, toutes
ces archives de l'ancienne histoire du Mexique furent
rassemblées et livrées aux flammes. Par suite de ce
zèle fanatique des premiers moines qui s'établirent
dans la Nouvelle-Espagne, et dont leurs successeurs
déplorèrent bientôt les effets, on perdit entièrement
la connaissance des événements reculés tracés sur
ces monuments grossiers'. »
Le même sort était réservé aux monuments histo-
riques et littéraires des Péruviens-.
En 1549, le roi d'Angleterre Edouard VI publia un
édit ordonnant la destruction de divers ouvrages
religieux, et l'on profita de cet édit pour l'appliquer
surtout aux manuscrits, quels qu'ils fussent, dont
les reliures, ornées d'or, d'argent et de pierreries,
tentaient la cupidité. Un jour, on alluma à Oxford,
sur la place du marché, un grand feu où l'on jeta
une énorme quantité de livres''.
1. RoBERTSON, Histoire de l'Amérique, livre VII, ap. Ludo-
vic Lalanne. op. cit., p. 215. " Imitant saint Paul à Éphèse,
1 archevêque Zumarraga à Tlatelulco, Nuiîez de la Vega à
Chiapa, et d'autres encore, firent brûler, comme suspects de
nécromancie, tous les ouvrages mexicains qu'ils purent
découvrir. •> (Elisée Reclus, Nouvelle Géographie universelle.
t. XVII, p. 89.)
2. Cf. Ludovic L.vlaxne. op. cit., p. -21 5.
5. Cf. Id., op. cit., p. "218.
LE UVR£. — I. II. 18
274 LE LIVRE.
En France, durant les guerres religieuses, quan-
tité de bibliothèques de couvents furent, sinon dé-
truites, du moins pillées et dispersées'.
La bibliothèque d'Heidelberg. dite Bibliothèque
Palatine, éprouva desingulières vicissitudes. Lorsque,
dans la guerre de Trente Ans, en 1622, la ville d'Hei-
delberg fut prise par le comte de Tilly et mise à sac,
le duc de Bavière, le pieux Maximilien, fit présent de
cette bibliothèque au pape Grégoire XVI, qui la plaça
au Vatican. Sous la République, lors de l'invasion des
Français en Italie, 58 manuscrits, choisis dans cette
collection, furent transportés à Paris; mais, en 1815,
ils nous furent enlevés et furent restitués à l'Univer-
sité d'Heidelberg, ainsi que les manuscrits allemands,
au nombre d'environ 850, restés au Vatican*.
Une destruction considérable de livres fut faite,
paraît -il, vers la fin du premier Empire, par un li-
[. Signalons aussi, en Espagne (Catalogne, province de
Tarragone), le pillage du célèbre monastère cistercien de
l'oblet. qui renlermait; outre les tombeaux des rois dAragon,
(juantité dœuvres d'art et une magnifique bibiiolhètiue. Pen-
dant les troubles civils de 1855, les moines s'enfuirent, em-
portant les objets les plus précieux, et, profilant de cet aban-
don, des bandes de malfaiteurs mirent à sac le couvent et
l'incendièrent. (Cf. Guides Joanne, Espagne et Portugal,
1898, p. 108.) Dom Vincente, le fameux libraire assassin de
Barcelone (qui, en quelques mois, tua douze de ses clients
pour leur reprendre les livres qu'ils lui avaient achetés),
était un ancien moine de Poblet. 11 fut condamné à mort et
exécuté en 1836. (Cf. mon volume Amateurs et Voleurs de
livres, pp. 27-jO.)
± Cf. Ludovic Lalan.ne. oyy. cit.. pp..2iy-'2'20.
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 275
braire de Paris, Martin Bossange (1766-1865), que la
nouveauté et la hardiesse des entreprises n'effrayaient
pas. C'était à l'époque où le gouvernement venait
d'accorder le droit, connu sous le nom de licences,
d'introduire en France des denrées coloniales pour
des valeurs égales aux marchandises françaises ex-
portées. On vit alors, conte Edmond Werdet, dans
son ouvrage De la Librairie française \ Martin Bos-
sange s'aviser du singulier stratagème suivant :
« Seul ou associé avec des tiers, il chargea des
quantités énormes de livres français sur des navires
en destination pour l'autre côté de la Manche. Arri-
vés au milieu du canal, les ballots étaient jetés par-
dessus bord ; les bâtiments arrivaient sur lest en
Angleterre, et revenaient chez nous chargés à
mi-mât de denrées coloniales. Les bénéfices de
retour compensaient bien et au delà la perte de la
première cargaison. Ces opérations, dont le résultat
fut de détruire fructueusement les vieilles éditions
qui encombraient les magasins de librairie, en
eurent un autre, d'une plus grande portée, consis-
tant à donner naissance à ces nombreuses et magni-
fiques réimpressions qui surgirent de toutes parts
lorsque vint la Restauration. »
Mais Bossange n'embarqua-t-il que des éditions
défectueuses et des livres sans valeur? Les « ma-
I. Pyj^c 170. (Paris, Deiilu, lîSOO. )
276 LE LIVRE.
gniliques réimpressions », effectuées après 1815, dé-
dommagèrent-elles vraiment des pertes causées par
ces naufrages volontaires? Thaï is the question.
Il y a une autre sorte de biblioclastes toute diffé-
rente des précédents : ce sont ceux qui détériorent
et massacrent les livres par amour pour certaines
parties ou certains accessoires du livre, ce sont les
collectionneurs de frontispices, de portraits, de
dédicaces, de premières pages ou titres de départ,
de lettres ornées, colophons, marques d'imprimerie,
couvertures anciennes, etc. Que d'admirables mis-
sels, par exemple, ont été stupidement tailladés et
déchiquetés par des amateurs de fleurons et d'ini-
tiales en couleur, véritables barbares à qui tout
commerce avec les livres devrait être interdit !
Notre roi Henri 111 (1551-1589) mérite, paraît-il.
d'être rangé parmi ces « malfaiteurs » : la tradi-
tion l'accuse d'avoir découpé, dans quantité de livres
d'église et de manuscrits, des miniatures et des
lettres peintes « pour en orner de petites chapelles
ou pour en former des reposoirs.... Plusieurs per-
sonnages de la cour (de pareils livres ne pouvaient
appartenir qu'à des grands seigneurs) imitèrent,
dit on. Henri IH ; c'est ce qui explique bien souvent
ces lacérations, si douloureuses pour des yeux éclai-
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 277
rés, alors que l'on essaye de reconstituer une histoire
de l'art au moyen âge, dont ces splendides volumes
sont, après tout, les uniques dépositaires*. »
Cette désastreuse et stupide mode de mutiler les
livres illustrés existait encore en France au xvni'' siè-
cle, ainsi que nous le voyons dans une lettre de
Mlle Aïssé*. « On est ici dans la fureur de la mode
pour découper des estampes enluminées.... Tous
découpent, depuis le plus grand jusqu'au plus petit.
On applique ces découpures sur des tarions, et puis
on met un vernis là-dessus. On fait des tapisseries,
des paravents, des écrans. 11 y a des livres d'es-
tampes qui coûtent justju'à deux cents livres, et des
femmes qui ont la folie de découper des estampes
de cent livres pièce. Si cela continue, ils découpe-
ront des Raphaël. »
Les Anglais, eux, ont eu le cordonnier Bagford,
qui, à lui seul, valait une légion de biblioclastes.
John Bagford, qui vivait au commencement du
xv!!*" siècle et fut l'un des fondateurs de hi Société des
Antiquaires d'Angleterre, passait son temps à par-
courir a les provinces, allant de bibliothèque en bi-
bliothèque, arrachant les titres des livres rares de
1. Le Magasin pittoresque, 1876, p. 27 : les Ennemis des
livres (articles anonymes). Cf. Ferdinand Denis, Histoire de
l' ornementation des manuscrits, Yi. 1*25. (Paris, Curmer, 1857;
in-4.)
2. Mlle AïssÉ. Lettres à Mme Catendrini, lettre XI, De Paris,
1727; p. 60. (Paris, Librairie des bibliophiles, 1878.)
278 LE LIVRE.
tous les formats. Il en faisait des collections, suivant
leur nationalité et les villes où il les trouvait, en
sorte quavec des affiches, des notes manuscrites et
des assemblages de toutes sortes et de toutes natures,
il était arrivé à collectionner plus de cent volumes
in-folio, qui se trouvent aujourd'hui au British Mu-
séum ' . »
Cent volumes composés de feuillets arrachés dans
les plus précieux ouvrages ! Ce n'est pas sans raison
que William Blades, à qui j'emprunte ces détails,
conclut que de tels enragés bibliomanes, « bien
qu'ils s'arrogent eux-mêmes le nom de bibliophiles,
doivent être classés parmi les pires ennemis des
livres^ ^.
L'habitude de pratiquer des coupures dans les
journaux a conduit certains écrivains ou publicistes
à traiter de même les fascicules de leurs revues et
les pages de leurs livres. De ce nombre on cite La-
>rARTiNE^, Emile de GmARDix et Victor Fournei/.
\. William Blades, lea Livres et leurs ennemit^, p. 112.
Trad. de l'anglais: Paris. Claudin, ISS-j.)
2. Op. cit., p. 115.
5. « Lamartine, qui en arrachait les feuillets (de ses
livres), lorsqu'il avait une citation à intercaler dans ses
manuscrits. >■ (Lucien Descaves, le Sort des livres, dans le
Livre à travers les âges, p. 27.)
4. Victor Fournel est l'auteur, sous le pseudonyme d'Ed-
mond Guérard, d'un Dictionnaire encyclopédique d'anecdotes
(Paris, Didot, 1872; 2 vol. in-12). et c'est sans doute pour la
confection de ce recueil quil massacra ainsi nombre de
volumes de sa bihl othèque.
BIBI.IOGLASTES ET BTBLIOPHOBES. 279
Ce système expédilif enlève non seulement toute
valeur aux livres ainsi mutilés, mais, de plus, selon
la judicieuse objection de M. Guyot-Daubès'. « l'éco-
nomie de temps quil procure, au point de vue d une
recherche, est bien peu de chose, puisqu'une simple
note de référence permettra, dans une bibliothèque
bien tenue, de retrouver le passante cherché en une
ou deux minutes ».
Il est à remarquer, d'ailleurs. qu'Emile de Girar-
din avait changé d'opinion à cet égard durant ses
dernières années : « il prétendait alors que. dans
une recherche, le passage intéressant se trouvait
toujours au tlos d'une page qui, antérieurement,
avait été détachée du livre* ».
F.\ixonet' avait aussi coutume, dit-on. de découper
1. UArt de rlnsser les notes, p. ."»(').
2. GlYOT-DALBÈi*, Op. Cit., p. ">7.
."». Il me parait très probable que ni le médecin Camille
F.\LCONET (16"l-I76'2i. ni le sculpteur Etienne FalcoxetiITIO-
1791) n'est coupable de ce barbare moyen de quintessencicr
les livres, qu'on leur a confusément attribué à l'un et à l'autre.
Victor FouRNEL (Edmond Guérard) raconte cette anecdote,
précisément dans le Dictionnaire (l. I. p. 147) dont nous
venons de parler, mais il n'ajoute au nom de Falconet
aucun prénom ni aucune épithète. Il indique comme réfé-
rence Panckoucke; mais ce nom isolé est insuffisant pour
nous renseigner. M. Guyot-Dacbès (op. cit.. p. 57) accuse
nettement, d'ailleurs sans preuve aucune ni indication de
~ource, « le célèbre médecin Falconet ». Pour M. Fertiallt
les Légendes du livre, p. 200), le coupable serait Etienne Fal-
conet qui « se rappelait sans doute avec terreur les
4.^000 volumes de son oncle Camille, le médecin. C'est
d'Alembert qui conte le fait ". ajoute M. Fertiault. Dabord.
280 LE LIVRE.
dans les livres les passages qui rintéressaient le
plus, si bien qu'il réduisait à quelques feuillets des
ouvrages considérables ; il appelait cela « n'en gar-
der que la quintessence i>.
ainsi que Jal le démontre {Dictionnaire critique de biogra-
phie et cVhistoire. art. Falconet), rien ne prouve les rela-
tions de parenté entre Etienne et Camille Falconet; tout
porte à croire, au contraire, qu'ils n'appartenaient pas à la
même famille. Ensuite, si d'Alembert « conte le fait », il
n'en nomme pas l'auteur. Voici le te.xte de d'Alembert (Ency-
clopédie,l. II, p. 228, col. 2, art. Bibliomanie) : '■ J'ai oui dire
à un des plus beaux esprits de ce siècle qu'il était parvenu
à se faire, par un moyen assez singulier, une bibliothèque
très choisie, assez nombreuse, et qui pourtant n'occupe pas
beaucoup de place. S'il achète, jtar exemple, un ouvrage en
douze volumes où il n'y ait que six pages qui méritent d'être
lues, il sépare ces six pages du reste, et jette l'ouvrage au
feu. Cette manière de former une bibliothèque m'accommo-
derait assez, >■ conclut d'Alembert. Le médecin Camille Fal-
conet, qui était un très obligeant érudit, possédait une
" immense bibliothèque (elle renfermait 45000 volumes,
dont 11000 entrèrent à la Bibliothèque du Roi....) Elle était
au service de tout le monde.... Sa méthode était d'écrire ses
observations sur des cartes (fiches). Il en laisse au moins
00000, dont la plupart doivent être très curieuses. • (Gri.mm.
Correspondance littéraire, février 1762, t. \, pp. 46-47 ; Paris,
Garnier, 1878.) Voir aussi Diderot, Œuvres complètes, t. XIII,
p. 405, En'-ijctopcdie, art. Bibliothè(iue (Paris, Garnier, 1870).
— A notre connaissance, aucun contemporain de Camille Fal-
conet ne fait de lui un massacreur de livres, un biblioclaste,
au contraire. Ce sont très probablement ses 90000 fiches,
soigneusement confectionnées par lui et léguées à son ami
Lacurne de Sainte-Palaye (cf. Hoefeiî, Biographie générale.
art. Falconet), qui ont fait croire qu'il s'agissait, non de
résumés, de réflexions ou d'extraits copiés à la main, mais
d'extraits réels, de pages lacérées et enlevées. Telle la sin-
gulière confusion qui attribue à Buffon l'habitude d'écrire
non seulement en abot et manchettes brodées, — ce qu
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 281
L'th'udil bibliographe Jamet LE Jeune (1710-177N)
avait aussi « la manie de former des recueils factices
d'opuscules et brochures, parfois de fragments enle-
vés à divers ouvrages et relatifs à un sujet donné ;
il faisait relier le tout, y joignait force notes en
marge, et donnait le titre de Stromatcs aux collec-
tions qu'il créait ainsi' ».
Quant aux collectionneurs d'antiques couvertures
de livres, rappelons que, dans une vente publique,
la vente de la collection Dehoussent, qui eut lieu à
Montreuil-sur-Mer, en mai ISfiO, on put voir « un
monceau de couvertures de livres jadis reliés en
maroquin ou en veau fauve par du Seuil, et presque
lous aux armes de labbé de Dompmarlin...,
M. Deroussent lui-même n'avait pas craint de
dépecer de splendides in-folio en grand papier, qu'il
avait vendus au poids à la garnison de Montreuil
pour en confectionner des cartouches ! Il était pos-
sédé aussi de la manie des albums, et avait mutilé
maint volume, enlevant les charmants frontispices
gravés par Léonard Gaultier, et les portraits si
recherchés dus au burin de Thomas de Leu^ »
n'offre rien d'impossible ni de bien surprenant, — mais sur
ses manchettes amidonnées; plutôt que l'habitude d'écrire
sur les marges ou manchettes de son papier tout simplement.
— On a accusé de même, et sans preuve aucune, le mora-
liste Joubert de déchirer ses livres et d'en enlever toutes
les pages qui lui déplaisaient : cf. supra, t. I, p. 184, notes.
1. Gustave Brunet, Fantaisies bibliographif/ues, p. 255.
2. Annuaire du bibliophile, 1861, p. 215.
282 LE LIVRE.
Et ce vandale se croyait un bibliophile modèle,
digne de la reconnaissance et de Fadmiration de ses
concitoyens.
Les relieurs ont été aussi maintes fois classés
parmi les ennemis des livres ; le bibliographe Wil-
liam Blades. notamment, les prend à partie dans plus
d'un chapitre de sa très intéressante monographie.
« Ah! que de ravages avons-nous vus,s'écrie-t-il',
qui n'avaient d'autres auteurs que les relieurs î Vous
j>ouvez prendre un air autoritaire, — vous pouvez
donner par écrit des instructions aussi précises que
s'il s'agissait de votre testament, — vous pouvez
jurer que vous ne payerez pas si vos livres sont
rognés : — c'est inutile. Le Credo d'un relieur est
bien court, car il ne se compose que d'un article, et
cet article lui-même ne comprend qu'un seul mot.
l'horrible mot : « Rognures ! »
Et plus loin - :
« Dante, dans son Inferno, mesure aux âmes
damnées diverses tortures, appropriées avec une
opportunité toute dramatique aux crimes perpétrés
par les victimes. Si nous avions à prononcer un
jugement sur les relieurs coupables d'avoir détérioré
certains volumes précieux que nous avons vus, où
[. Les livres et leurs ennemis, chap. ni, p. 54.
'2. Chap. VHI. pp. 100-101.
BIBUOCLÂSTES ET BIBLIOPHOBES. 283
les feuilles vierges confiées à leurs soins ont, par
leur négligence barbare, perdu leur dignité, leur
beauté, leur valeur, nous ramasserions les rognures
si impitoyablement enlevées, pour faire rôtir les
coupables par leur lente combustion. Dans l'ancien
temps, avant qu'on ail appris la valeur des reliques
de nos premiers imprimeurs, il y aAail quelque
excuse pour les péchés du relieur, qui s'égarait par
rignorance, si générale alors ; mais, de nos jours,
où la valeur historique et intrinsèque des anciens
ouvrages est partout reconnue, on doit être sans
pitié pour une aussi coupable négligence. >■
« De Rome', relieur célèbre du xvni'' siècle, à qui
Dibdin a donné le sobriquet de « grand tondeur »,
raconte encore William Blades^ était, dans sa vie
privée, un homme estimable ; mais il se livrait avec
amour au vice de réduire les marges des livres qu'on
lui confiait à relier. Il est allé si loin dans cette
rage de rogner, qu'il n'a pas épargné un bel exem-
plaire des C/ri'oni(jiies de Froissart sur vélin, dans
lequel se trouve un autographe du bien connu
bibliophile de Thou, qu'il a taillé sans pitié ni
merci "'. »
1. On écrit plus généralement Derome.
2. Op. cit., p. 105.
d. Dans son Voyage bibliographique... en France. Dibdin,
dont il vient détre question, reproche à beaucoup de livres
rares (manuscrits et incunables) de la Bibliothèque Royale
(aujourd'hui Nationale) d'avoir été trop rosmés par les re-
284 LE LIVRE.
Autres biblioclastes : les épiciers et les mar-
chands de tabac, qui, pour confectionner leurs sacs
et leurs cornets, massacrent sans pitié les livres les
plus rares.
a De tout temps il a fallu des cornets à l'épicier,
de tout temps il a fallu des livres à rouler en cor-
nets; qui sait si les Histoires de Tite-Live' et de Ta-
cite, les 0/"««.so«.sdeGicéron, les Tragédies d'Ovide et
tous les ouvrages dont nous déplorons la perte, n'onl
lieurs (Deronie et autresi. Ce lejjroclie, celle remarque, dil
G. -A. Crapelel, dans une note de sa traduction de cet ouvrage
(t. III, p. 265), ■• ne paraîtra peul-ètre pas aussi désintéressée
qu'elle le semble d'abord, si l'on considère que M. Dibdin
est bibliothécaire de lord Spencer, qui i)ossède aussi la plu-
part de ces beaux livres, et qu'il trouve satisfaction et con-
tentement damour-propre national à décerner la palme à
l>resque tous les livres de son patron, rivaux de ceux de la
plus riche bibliothèque du monde ■>. Et, dans la suite de
celte note. G. -A. Crapelet démontre que la plupart de ces
beaux livres ne sont réellement pas ■■ trop rognés ».
1. Des cent quarante-deux livres de Tite-Live, trente-
cinq seulement nous sont parvenus, dont plusieurs incom-
plets. Au XIV siècle, " un garçon de lettres, précepteur du
marquis de Rouville, jouant à la longue paume dans les
loisirs de la campagne, près de Saumur, trouva que son
battoir était garni d'une feuille de parchemin antique con-
tenant un fragment de celte décade [la seconde]. Il courut
sur-le-champ chez le fabricant de battoirs pour en sau-
ver les derniers débris : tout avait passé en raquettes. »
(Feuillet de Conches, Causeries d'un curieux, t. I, p. 477.
Cf. aussi Paul Stapfer, Des Réputations littéraires, la Mort
des livres, t. I, p. 229.)
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 285
pas été la proie des épiciers du barbare moyen âge?
« L'épicier du xix'= siècle a déclaré une guerre à
mort aux parchemins, sans doute en haine de la
noblesse. L'âge d'or de l'épicerie date de la Révolu-
tion française, car la docte congrégation de Saint-
Maur et la confrérie des épiciers ne pouvant subsis-
ter ensemble, l'une a tué l'autre.
Ah! doit-on hériter de ceux qu'on assassine!
Le bénédictin faisait des livres, maintenant l'épi-
cier en défait'. »
Les tailleurs et les cordonniers onl été aussi de
terribles « équarrisseurs de livres ». L'abbé Lebeuf,
l'historien du diocèse de Paris, nous conte que
Î\L Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran,
sortant, après cinq ans de captivité, du donjon de
Vinccnnes, où Richelieu l'avait fait enfermer pour
cause de jansénisme, entra chez un tailleur et se fit
prendre mesure d'un habit. Là, « il s'aperçut que le
misérable artisan avait découpé les bandes sacri-
lèges, servant à prendre les mesures, dans les Œuvres
de saint Augustin en grand papier, que le cardinal
de Richelieu avait fait saisir dans la prison de son
inflexible ennemi- ».
Un tailleur d'habits, de la même époque sans
doute, « racontait qu'un archiviste, ou garde-titre
1. P. L. Jacod, les Amuleurs de vieux livres, p. 40. (Paris,
Rouveyre. 1880.)
"1. Ap. Edouard Rouveyre, Connaissa)ices nécessaires à un
bibliophile, h" édit., t. VIII, p. 86.
286 LE LIVRE.
d'un chapitre, lui avait fourni, pendant plusieurs
années, des cahiers de fort beaux manuscrits grand
in-folio, dont il s'était servi pour faire des bandes
et prendre la mesure des habits qu'il faisait. Il en
montra quelques restes, où il était encore facile de
se rendre compte que c'étaient des manuscrits du
xu^ siècle '. »
La cordonnerie pour dames accomplit, pendant
plus de vingt-cinq ans, au dire du bibliophile Jacob-,
« une ellroyable hécatombe de livres anciens». Voici
comment :
« Le quartier qui forme le talon de la chaussure
a besoin d'être fortifié par une doublure en cuir plus
mince et plus rigide que celui de l'empeigne; mais
le pied délicat des femmes ne s'accommode pas de
ce quartier dur et solide^, qui soutient le quartier
d'un soulier d'homme. Les cordonniers avaient donc
imaginé de doubler le quartier des chaussures de
dames avec de la peau de veau ou de mouton déjà
assouplie, qu'ils empruntaient à la reliure des vieux
livres. On voit d'ici l'objet principal du travail de
l'équarrisseur de vieux livres. Les peaux de veau ou
1. Abbé Lebeuf, ap. Edouard Rouveyre, op. cit., 5^ edit.,
t. VIII, p. 86.
2. Le commerce des livres anciens, dans les Miscellanccs
bibliographiques, publiées par Edouard Rouveyre et Octave
UzANNE, t. II, pp. 75-70.
~K II faudrait plutôt, il me semble : de cette doublure eu
cuir dur et solide, qui soutient le ([uailier, etc.
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 287
de basane, détachées des reliures anciennes, étaient
empilées, selon leur grandeur, et formaient des
paquets plus ou moins volumineux, qui se vendaient
à la cordonnerie de Paris. Pendant vingt-cinq ans,
ce commerce de vieille peausserie a causé l'immola-
tion de deux à trois millions de volumes.
« Les dénicheurs de bons livres anciens, continue
le bibliophile Jacob', se souviennent encore du roi
des équarrisseurs, de cet honnête et farouche Qi il-
LET, qui avait ses magasins et son atelier sur le quai
Saint-Michel, vis-à-vis de la Morgue. Touchant voi-
sinage ! Cet atelier ressemblait à l'antre de Poly-
phème : on n'y voyait que vieilles reliures en lam-
beaux, livres écorchés ou déreliés, amas de vieux
papiers, de gravures, de bouts de ficelle, détritus
bibhographiques en tout genre. C'est là que trônait
l'impassible Quillet, les bras nus, le couteau à la
main, les reins ceints d'un tablier de boucher. Il
passait sa vie à dépecer des livres et à en classer
méthodiquement les débris. Si le livre privé de sa
reliure lui semblait digne de quelque pitié, il ne le
déchiquetait pas immédiatement : il le réservait
pour ses clients, libraires ou bouquineurs, qui
venaient sans cesse passer en revue les lamentables
dépouilles de Féquarrissage. Souvent le livre était
sauvé et allait se rajeunir, en faisant peau neuve.
1. Loc. cit., pp. 7()-77.
288 LE LIVRE. '.
!
chez le relieur. Mais une fois qu'il avait été condamné j
à mort par le dédain ou l'oubli des acquéreurs ordi- i
naires, il ne tardait pas à être mis en pièces et des- ;
tiné à divers usages, selon la qualité du papier. Le j
papier fort, bien collé, des anciens livres, servait à ]
faire des sacs pour les treilles : le petit papier, de
format in-8 et in-i. fournissait des sacs à l'épicerie ;
le petit papier mou et spongieux, sans résistance et
sans solidité, était fondu pour faire des cartonnages.
Que Dieu fasse paix à l'âme du bon et respectable
Ouillet, malgré les massacres de livres qu'il a si
longtemps exécutés de sa propre main et non sans
une affreuse jouissance! « Bon an, mal an. me
disait-il un jour en riant dans sa barbe, je travaille
plus de oOOOO volumes. .Mais, ajoutait-il avec onc-
tion, je ménage les livres de piété, car je les vends
toujours bien, et tout habillés. »
Un autre fameux « équarrisseur » fut le libraire
Devilly père, qui utilisa de la sorte les achats consi-
dérables, faits par lui, pendant la période révolution-
naire, « de livres et de manuscrits sai.sis par le
district. Durant plusieurs années, conte M. Bégin ',
la principale occupation de Mme Devilly la mère,
femme desprit et d'ailleurs très respectable, fut de
séparer du texte les miniatures qui Tillustraient. On
1. E.-A. BÉ(iiN, Mémoires de l'Académie de Metz-, xxi\" an-
née, ap. Edouard Rolvevre, Connaissances nécessaires à un\
hibtiophUe, .5' édit.. t. VIII, pp. 86-87,. notes.
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 289
vendait le texte aux relieurs ainsi qu'aux femmes de
ménage pour couvrir leurs pots de beurre et de
confitures, et les images passaient, moyennant deux,
trois et quatre sous pièce, entre les mains des
enfants qu'on voulait récompenser. J'ai mérité moi-
môme, ajoute M. Bégin, quelques-unes de ces minia-
tures, que je conserve encore précieusement. »
Des emprunteurs de livres, de leur sans-gêne et de
leurs dégâts, nous parlerons plus loin : un chapitre
spécial leur est bien dû.
Les priseurs, qui laissent si volontiers choir de
leur nez de ces larges gouttelettes chatoyantes et am-
brées; les fumeurs, avec leurs débris d'allumettes
mal éteintes ou noircies, avec leur jus de pipe, leurs
cendres de cigare, leurs bouts de cigarettes en feu,
sont encore, pour les livres, des causes de dangers
continuels.
Les botanistes qui font de leurs volumes une suc-
cursale de leurs herbiers et se servent de leurs
in-folio et in-quarto, comme le bonhomme Chrysale
employait son gros Plutarque à mettre ses rabats,
pour classer, presser et aplatir des tulipes, des iris
ou des jonquilles; le jouvenceau qui enferme pieu-
sement dans quelque luxueux paroissien ou dans un
élégant recueil de vers l'humble violette ou l'écla-
tante et chère pensée, don d'une main mignonne, à
jamais adorée : encore des ennemis du livre !
Et ces excellentes ménagères, qui, cherchant un
LE MVltE. T. U. iy
290 LE LIVRE.
solide parciiemin pour couvrir leurs pois de beurre
ou de conlitures, ne trouvent rien de mieux que
d' « utiliser » de la sorte les vieux « bouquins » et
toutes les vilaines « paperasses » relégués au gre-
nier'. Et ces généreuses mamans, qui, pour occuper
et distraire leurs garçonnets ou leurs fillettes, pour
avoir la paix surtout, leur donnent « des images à
colorier », — d'antiques volumes à gravures sur bois
et à somptueux frontispices : « On est tranquille au
moins pendant ce temps-là ! On respire ! Ils ne font
pas de bruit, ces bons chéris! Ils s'amusent bien
ffentimenl- ! »
D'une façon générale, d'ailleurs, les bibliographes
n'ont cessé de se montrer plus que sévères à l'égard
1. « ... Comment ignorer aujourd'hui que, de siècle en
i?iècle,des milliers dépôts de confiture ont été hermétique-
ment fermés aux dépens des documents historiques les
plus importants? La correspondance du cardinal de Gran-
velle (l'heureux confident de Charles-Ouint), qui ne compte
pas moins de quatorze gros volumes publiés par ordre de
Guizot, en aurait oflert plus de vingt aux Ages futurs, si les
ménagères d'un antique château de la Franche-Comté
n'avaient pas eu plus de sollicitude pour leurs pots de con-
serves que pour des souvenirs diplomatiques écrits sur vieux
parchemin. » (Le Mafjasin pilloresi/ue, 1875, p. 507, les Ennemis
des livres.)
2. Cf. dans le Magasin pitlorestjve, années 1875, 187.5, 1870,
1878, cette suite d'articles anonymes humoristiques très inté-
ressants, intitulés les Ennemis des livres, auxquels je viens
encore de faire un emprunt
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 291
des femmes, et les ont, de tout temps, considérées
comme d'instinctives, d'acharnées et irréductibles
ennemies des livres.
Oyez comme ces discourtois chevaliers parlent
d'elles.
Richard de BuRvd'abord, l'auteurdu PJdlobibhon,
qu'on peut regarder, ainsi que nous l'avons dit',
comme le plus ancien des bibliographes et le père
de la bibliophilie :
« A peine cette bète (c'est do ce gracieux nom que
l'illustre évoque de Durham et grand chancelier
d'Angleterre qualifie le beau sexe, et ce sont les
livres qui, par une audacieuse et irrévérente proso-
popée, sont censés parler de la sorte), à peine cette
bête, toujours nuisible à nos études, toujours impla-
cable, découvre-t-ellc le coin où nous sommes ca-
chés, protégés par la toile d'une araignée défunte,
que, le front . plissé par les rides, elle nous en
arrache, en nous insultant par les discours les plus
virulents. Elle démontre que nous occupons sans uti-
lité le mobilier de la maison, que nous sommes im-
propres à tout service de l'économie domestique, et
bientôt elle pense qu'il serait avantageux de nous
troquer contre un chaperon précieux, des étoffes
de soie, du drap d'écarlate deux fois teint, des vête-
ments, des fourrures, do la laino ou du lin. Et ce se-
!.. CI", supra, l. I, p. 'Jô
292 LE LIVRE.
rait avec raison, surtout si elle voyait le fond de ]
notre cœur, si elle assistait à nos conseils secrets, ,
si elle lisait les ouvrages de Théophraste' ou de Va- j
1ère Maxime ^ et si elle entendait seulement la lec-
Ivire du xW^ chapitre de F Ecclésiastique^. »
« Les femmes bibliophiles!... s'écrie de son côté
M. Octave Uzanne*. Je ne sache point deux mots qui
hurlent plus de se trouver ensemble dans notre milieu
1. Les Caractères.
2. De dictis factisque memorabilibus, lib. IX. •■ Cet ouvrage,
fort estimé au moyen âge, fut traduit en France, dès le
milieu du xiv siècle, par Simon de Hesdin, contemporain de
Richard de Bury. » (Note de Cocheris.) •
7). Richard de Bury. Philobilûion, chap. iv, pp. ôiMO, trad.
Cocheris. Voici quelques versets de ce xxv chapitre de
f Ecclésiastique :
<• Toute malice est légère au prix de la malice de la femme :
qu'elle tombe en partage au pécheur.
« La femme a été le principe du péché, et c'est par elle
que nous mourons tous.
<■ Ne donnez point à l'eau d'ouverture, quelque petite
qu'elle soit, ni à une méchante femme la liberté de se pro-
duire au dehors.
•> Si vous ne l'avez comme sous votre main lorsqu'elle
sort, elle vous couvrira de confusion à la vue de vos en-
nemis. »
En revanche, le chapitre suivant (xxvi'; de l'Ecrlésias tique
parle très élogieusement et en fort beaux termes de la
femme vertueuse, et offre ainsi la contre-partie du xxv^ :
■< La femme vertueuse est un excellent partage, c'est le
partage de ceux qui craignent Dieu, et elle sera donnée à un
homme pour ses bonnes actions.
" Qu'ils soient riches ou pauvres, ils auront le cœur con-
tent, et la joie sera en tout temps sur leurs visages. »
Etc., etc.
i. Zigzags d'un curieux, les Femmes bibliophiles, p. .ïO. ;
1
BIBLIOGLASTES ET BIBLIOPHOBES. 293
social ; je ne conçois pas d'accolade plus hypocrite,
d'union qui flaire davantage le divorce! La femme
et la biblio folie vivent aux antipodes, et, sauf des ex-
ceptions aussi rares qu'hétéroclites, — car les filles
d'Eve nous déroutent en tout, — je pense qu'il
n'existe aucune sympathie profonde et intime entre
la femme et le livre ; aucune passion d'épiderme ou
d'esprit; bien plus, je serais tenté de croire qu'il y a
en évidence inimitié dinstinct, et que la femme la
plus affinée sentira toujours dans « l'affreux bou-
quin » un rival puissant, inexorable, si éminemment
absorbant et fascinateur, qu'elle le verra sans cesse
se dresser comme une impénétrable muraille entre
elle-même et l'homme à conquérir. »
M. Paul EuDEL remarque aussi que « la collection
(des livres particulièrement) a toujours eu pour en-
nemies jurées nos chères compagnes : « C'est autant
« de moins, disent-elles, pour la toilette et pour le
« train de la maison ' ».
1. Paul EuDEL, le Tniqua/je, Livres et Reliures, p. 275.
(Paris, Dentu, 1887.) D'après M. Firmin Maill.\rd {les Pas-
sionnés du livre, p. 11), M. de Sacy estime que les femmes
de bibliophiles sont bien plus heureuses et bien plus riches
quelles ne le croient : <■ Ménagères qui avez le bonheur de
posséder un mari bibliophile, au lieu de faire une figure
refrognée, lorsque vous voyez arriver un nouveau paquet
de livres, et que la bibliothèque envahit peu à peu tout l'ap-
partement, réjouissez-vous donc! c'est la fortune de vos
enfants qui augmente. Les robes de vos filles et les cigares
de vos fils, pour ne parler que des cigares, vous coûtent
plus cher et il n'en reste rien.... Puis, point de jalousie,
-294 LE LIVRE.
M. B.-H. Gausseron déclare de même, dans son
intéressant petit volume Boiiqniniana* , que « les
livres, jusque dans la maison du bibliophile, ont un
implacable ennemi, c'est la femme.... La femme,
l'ennemie-née du bibliophile. »
« L'amour des livres, c'est une marque de délica-
tesse, mais c'est une délicatesse d'homme : les
femmes, pour la plupart, ne le comprennent pas,
écrit ]\L PoREL-. Pour les ouvrages du xvni*^ siècle,
qu'elles veulent acquérir maintenant parce qu'ils
sont à la mode, elles ont été depuis longtemps par-
ticulièrement malfaisantes. »
Et le maître bibliophile Jacob, si expert en ces
matières, et d'habitude cependant si courtois et
indulgent, atteste à son tour, et nettement et formel-
lement, que « les femmes n'aiment pas les livres et n'y
entendent rien : elles font, à elles seules, l'enfer
des bibliophiles :
point de tracasserie, la femme du biijliophile est néces*ai-
lement la maîtresse de la maison, pourvu qu'elle saclie s'ar-
rêter au seuil du cabinet. ■•
1 . BoiKjuiniana, noies et nuliiks iVun bihliolofjue, pp. 56 et 94.
— ouvrage destiné à « tous les amants du livre, curifux des
opinions et des impressions de ceux qui l'ont aimé avant
eux » (p. 6), où l'auteur a réuni, comme nous l'avons fait
dans notre tome I et comme nous le faisons ici encore, un
grand nombre de maximes et pensées sur les livres et la
lecture. M. Gausseron a glané de préférence parmi les écri-
vains anglais.
'2. Préface du catalogue de sa bibliothèque, journal le
Temps, 25 février liiOl.
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 295
Amours de femme et de bouquin
Ne se chanlent pas au même lutrin' ■>.
Les épingles à cheveux sont, au dire de maints bi-
bliographes, le coupe-papier habituel de la femme;
à moins qu'elle ne préfère se servir, pour le même of-
fice, de son index ou du bout de son pouce, ce qui,
d'une façon comme de l'autre, taille les bords du
livre en dents de scie.
« Ne confiez jamais, ô bibliophiles, le soin de cou-
per un livre que vous tenez en estime particulière à
d'autres qu'à vous-mêmes ; défiez-vous, pour accom-
plir cette opération si simple en apparence, mais en
réalité si délicate, de cetle main mignonne qui excelle
dans l'art de la broderie et qui ne connaît point de
rivale dans mille travaux élégants. Tout habile
qu'elle est, cette main charmante, à laquelle on peut
confier sans crainte la réparation du tissu le plus fin,
vous fera le plus innocemment du monde d'innom-
brables festons aux marges que vous voulez res-
pecter; bien heureux si le couteau, en déviant de la
ligne marquée, ne tranche cette marge jusqu'au
texte, et perde ainsi à tout jamais un livre qui n'est
1. Ap. Octave Uzanne, op. cil., p. 31. On a aussi orthogra-
phié et imprimé ce distique boiteux — que M. Uzanne traite
tout simplement en vile prose et écrit sans alinéa — de cette
façon :
Amour de femme et de bouquin
Ne se chante au même lutrin.
(Maurice Cabs, journal la République, 29 décembre 1901.)
296 LE LIVRE.
plus présentable aux yeux d'un véritable biblio-
phile '. »
La mode des papillotes est, je crois, un peu pas-
sée ; mais, alors quelle florissait, les livres en voyaient
de belles et en essuyaient de cruelles avec ces
dames!
« Nous avons en main un bel ouvrage où l'on
avait coupé de quoi se faire des papillotes, écrit
Alkan aîné-. Les femmes surtout sont les bour-
reaux des livres. (Il y a bien quelques exceptions.) »
Oui, certes, il y en a, et de plus en plus''; mais
continuons notre citation :
1. Le Magasin pittoresque, 1875, p. 262, les Ennemis des
livres.
2. Les livres et leurs ennemis, p. 1.').
5. Il n'y a, en effet, rien d'absolu ici-bas, et il convient de
rappeler, comme correctif et exemples de femmes biblio-
philes, les noms d'Isalieau de Bavière, d'Anne de Bretagne,
de Catherine de Médicis, de la marquise de Ponipadour, de
la comtesse do Verrue (la dame de Volupté), de la vicomtesse
de Noailles, des duchesses de Raguse et de Mouchy, de
Mlle Dosne, de Mlle Marie Pellechet surtout, à qui ses im-
portants travaux sur les incunables ont valu le titre (qu'au-
cune femme avant elle n'avait porté) de bibliothécaire hono-
raire à la Bibliothèque nationale; etc. (Cf. Mouravit, op.
cit., pp. 45-45 et 578; Mémorial de la librairie française, 4 juil-
let 1001, p. 595; et surtout Ernest Qlentin-Bauchart, les
Femmes bibliophiles de France; Paris, Morgand, 1886; 2 vol.
in-8.) Le baron Ernouf a même revendiqué, il y a quelque qua-
rante ans, pour une vierge et martyre du x'" siècle, le glorieux
titre de <■ patronne des bibliophiles ». Il a placé tous les amis
des livres sous la protection de sainte Wiborade {Weibrath,
femme sage et de bon conseil), qui, issue d'une riche et
puissante famille de la Souabe, se retira dans une cellule
BIBLIOCLASTES ET BIRUOPHOBES. 297
« Nous lisons, dans un petit volume supérieure-
ment imprimt' par Pilrat aîné, à Lyon, 1879, petit
in-S, papier leinlé, encadrements rouges, ayant
pour litre Icx Ennemis /les livres, par un Biblio-
phile', ce qui suit :
« J'ai connu un bibliopliile qui venait d'acquérir
« un livre, à la recherche duquel il était depuis long-
voisine du monastère de Saint-Gall, et s'occupa à broder
et orner les étoffes destinées î'i couvrir les nombreux et
somptueux manuscrits que possédait ce monastère. Une
horde de barbares et de païens, des Hongrois, ayant envahi
le pays, la noble recluse courut chez les moines en pous-
sant ce cri, qui remplissait d'enthousiasme le baron bio-
graphe, et mérite encore la reconnaissance de tous les biblio-
{)hiles : •' Sauvez d'abord les livres! Cachez-les! Vous vous
occuperez ensuite de mettre à l'abri les vases sacrés! »
Est-ce cette i)réierence qui lui valut un si prompt châtiment,
— ou une si soudaine récompense céleste? Tant il y a que,
les barbares partis, Wiborade fut trouvée morte dans sa cel-
lule, la tète fracassée par trois coups de hache, et baignant
dans son sang. (Cf. Bulletin du bibliophile, 14" série, 1860,
pp. lW.t-1446, article du baron Ernouk, intitulé : Une Martyre
hihtiophile.) On pourrait ajouter encore ici le nom d'une
célèbre abbesse du xir' siècle, llerrade de Landsperg ou
Landsberg (....-H95), qui composa et calligraphia de sa
propre main Vllortus deliciarum, sorte d'encyclopédie abré-
gée des connaissances humaines au point de vue religieux,
admirable manuscrit de 648 feuillets, orné d'un grand nombre
lie dessins et de figures coloriées, qui se trouvait dans la
hibliothèque de Strasbourg et a péri, en 1870, durant l'incen-
liic allumé par les obus prussiens. (Cf. P. Louisy, le Livre
•■l les Arts ijui s'y rattachent, p. 56; Michaud, op. cit.; La-
ROL'SSE, op. cit.)
1. D'après Lohenz, Catalogue général de la librairie fran-
■aise, cet ouvrage, qu'il ne faut pas confondre avec les arti-
cles anonymes publiés sous le même titre dans le Magasin
pittoresque, a pour auteur Mulsant (Etienne).
298 LE LIVRE.
« temps; il eut l'imprudence de le laisser sur la
« table de son cabinet. Le lendemain du jour de
« son acquisition, il trouva sa femme, entrée par
« hasard dans son lieu de travail, occupée à déchi-
« rer les feuillets de ce livre, pour en faire des
« papillotes aux boucles de ses cheveux'. »
M. René Vallerv-Radot a ainsi résumé* la ques-
tion « Femmes et Livres » :
« ... Il y a un ennemi plus dangereux encore (que
le feu, l'eau, le gaz, etc.), le plus difficile à vaincre,
ennemi de tous les jours, de toutes les heures, fure-
tant partout, décidé à toutes les luttes ouvertes ou à
toutes les ruses sournoises : la femme.
« En dehors de rares et très nobles exceptions,
les femmes sont antibibliophiles. Un livre, à leurs
yeux, n'est pas plus qu'un journal : elles le plient,
elles le froissent, elles le retournent. Un coupe-
1. Alkan aîné, op. cit., p. 15. Citons encore, en bas de
page lout au moins, cette drolatique anecdote, contée, à
peu près en ces termes, par la Revue de poche (l'" année,
n" '2, s. d.), sous la rubrif[ue : Enfants terribles! ■■ Ux Poète
(en visite) : Je me suis permis, Madame, de vous envoyer
mon nouveau recueil, les derniers nés de ma Muse.... — La
Dame : Et je vous en remercie infiniment, Monsieur. Vos
vers sont exquis, et j'en suis encore tout extasiée.... Mais
où l'ai-je donc mis, ce charmant petit volume? — Charlot
(bambin de cinq ans) : Mais tu sais bien, maman! Aussitôt
reçu, lu l'as mis sous le pied de la table, pour qu'elle ne
boite pas. Tu ne te souviens donc plus! »
2. Dans sa préface de la réimpression de l'opuscule de
Charles Nodier, le Bibliomane. pp. xi-xn. (Paris, Conquet,
1894.)
i
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 299
papier manque-t-il? elles prennent une carie, une
épingle, même une épingle à cheveux. S'agit-il de
livres rares? le moindre bibelot les intéresse plus
que toutes les premières éditions'. Elles préfèrent
un bout de ruban à la plus exquise reliure. Ne leur
confiez pas, en le retirant du rayon sacré qu'un
bibliophile appelait «Je reliquaire », un petit livre à
faire pâlir de joie : elles l'ouvriraient en lui cassan
1. " Pourquoi les livres coùlent-ils si bon marché et les
hibelols si chei'? C'est que les femmes adorent les bibelots
et qu'elles ne s'intéressent pas aux livres. Le bibelot est
décoratif, on le met dans son salon, on l'accroche aux
murs; tout le monde le remarque et s'extasie.... » (Adolphe
BrussoN, Portraits intimes. Un amateui- de vieux livres
[Xavier Marmier]. p. '2-4.) « Une femme élégante et riche, une
femme d'esj)rit, a noté Mme de Girardin, attend patiemment
deux mois pour lire un roman de George Sand, et l'idée ne lui
vient pas de l'acheter [elle préfère avoir recours aux cabi-
nets de lecture]; et, dans son élégante demeure, vous trouve-
icz toutes les splendeuis imaginables.... Cependant il est
une justice à rendre à nos jeunes élégantes : elles n'ont
point de livres, c'est vrai, mais elles ont de superbes Inblio-
thèfjues, des armoires de Boule d'un grand prix, auxquelles
on a laissé, par respect, le nom monteur de bibliothèque.
Mais ne craignez pas que ces belles armoires restent inu-
tiles; non, certes; on leur donne un très noble emploi;
voyez, dans celle-ci, les chapeaux, les bonnets et les turbans
de Madame.... Au fond des plus petites armoires, sur les
étagères, pas un livre non plus.... Vous trouvez des bergers
en flacon, des chiens de porcelaine, des magots chinois....
Mais à quoi bon des livres? O progrès! Que voulez-vous?
les jeunes femmes ne lisent plus, et, chose plus terrible,
hélas! celles qui, par exception, lisent encore un peu ...écri-
vent!! » Mme Emile de Girardin, le Vicomte de Launay,
Lettres parisiennes, 16 décembre 1837, t. I, pp. 288-289; Paris,
Calmann Lévy, 1878.)
300 LE LIVRE.
le dos. Le meilleur des maris peut donner la clef de
son folTre-fort à sa femme: il ne doit pas lui donner
la clef de sa bibliothèque. Il ne faut jamais laisser
une femme seule avec un livre. — Tels devraient
être les principes de presque tous les bibliophiles
mairies. *
Parmi les ennemis, sinon des livres, du moins
des beaux livres, nous avons mentionné saint .Jérôme
et les religieux de Cîteaux', qui condamnaient
l'ornementation et le luxe des manuscrits.
Nous avons parlé aussi du célèbre ingénieur et
marin Renau d'Eliçagaray, Petit-Renau-, qui avait
une aversion prononcée pour tous les livres, sauf
pour l'ouvrage de Malebranche, la Recherche de la
vérité.
Dans une de ses boutades coutumières, Jean-
Jacques Rousseau nous a formellement avertis de sa
haine du papier imprimé : « Je hais les livres; ils
napprennent qu'à parler de ce qu'on ne sait pas^ ».
Ce qui ne l'empêchait point, bien qu'ayant « très peu
lu durant le cours de sa vie ' », davoir tant fréquenté,
surtout dans sa jeunesse, — et fréquenté presque
L Supra, chap. v, p. 143, n. 1.
2. Supra, t. 1. p. '249.
5. Emile, livre 111, t. 1, p. 565. (Paris, Hachette, 1862.)
4. David Hume, lettre citée par Sainte-Beuve, Causeries
du lundi, t. H, p. 79. Cf. supra, chap. iv, p. 154, n. 2.
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 301
exclusivement, — Plutarque, Montaigne et Locke,
qu'on a dit avec raison « que le fond des idées
de YÉmile est tout entier dans ces trois écri-
vains ' ».
Nous avons vu le roi Charles X manifester, tout
comme Henri IV, son peu de goût pour la lecture-,
et entendu la maréchale Lefebvre proclamer qu'elle
n'était point du tout lisarde^.
Charles Nodier nous a prévenus que l'amour des
livres devenait de plus en plus rare ^ : « Aujourd'hui
l'amour de l'argent a prévalu : les livres ne portent
point d'intérêt.... Nos grands seigneurs de la poli-
tique, nos grands seigneurs de la banque, nos
grands hommes d'État, nos grands hommes de let-
tres, sont généralement bibliop/iobes. »
« Nos grands hommes de lettres » : oui, si étrange,
incroyable et inconcevable que la chose puisse pa-
raître, parmi les ennemis des livres et des Lettres,
i. L'abbé Morellet, ap. Peignot, Manuel du bibliupliilc,
t. I. p. Ô14.
2. Supra, t. I, p. 125. Ce qui n'empêcha pas, notons-le
pour rester impartial, le roi Charles X, alors qu'il n'était
(jue comte d'Artois, de ■■ signaler son goût pour les lettres ■■
en faisant imprimer à ses frais, par Ambroise Didot, de 1780
à 1784, une collection d'ouvrages français tout à fait remar-
quable. " Il était difficile que la typographie produisit rien
de plus joli que ces soixante-quatre petits volumes,, que l'on
placera toujours parmi les chefs-d'œuvre des Didot. •• (J.-C.
Brunet, Manuel du libraire, t. II, col. \~û, art. Collection.)
"(. Supra, ibid.
4. Cf. supra, chap. iv, p. 142, n. 1.
302 LE LIVRE.
nous rélevons les noms de beaucoup de gens de
lettres, et des noms des plus retentissants et des
plus grands.
« Chateaubriand (1768-1848) avait une antipathie
et une aversion bien singulières de la part d'un quasi-
historien : il ne pouvait soutTrir les livres. Mme de
(Chateaubriand écrivait, le 10 juillet 1859, à un vieil
ami de Lyon, l'abbé de Bonnevie : « Le bon abbé
<• Deguerry vous aura dit que nous sommes très
« contents de notre appartement. M. de Château-
« briand surtout en est enchanté, parce qu'il n'y a
« pas moyen d'y placer un livre : vous connaissez
« l'horreur du patron pour ces nids à rats qu'on
« appelle bibliothèques'. »
Ajoutons que Mme de Chateaubriand partageait
l'aversion de son illustre époux : « Elle n'estimait
guère les livres qu'au poids.... Elle eût été bien
1. Sainte-Belve, Ch'ileauhriaud et son groupe littéraire,
t IL pp. 70-7 K noie. Celte ■• horreur du patron • pour les
livres et les bibliothèques ne l'empêchait pas de glisser,
dans une note de son Itinéraire de Paris à Jérusalem (t. II,
p. 48; Paris, Didol, 1877), ces considérations, qui sont plus
que jamais d'actualité : « Aujourd'hui, dans ce siècle de
lumières, l'ignorance est grande. On commence par écrire
sans avoir rien lu, et l'on continue ainsi toute sa vie. Les
véritables gens de lettres gémissent en voyant cette nuée
de jeunes auteurs qui auraient peut-être du talent s'ils
avaient quelques études. Il faudrait se souvenir que Boileau
lisait Longin dans l'oiiginal, et que Racine savait par cœur
le Sophocle et l'Euripide grecs. Dieu nous ramène au siècle
des pédants! Trente Vadius ne feront jamais autant de mal
aux Icllres quun écolier en bonnet de docteur. ■•
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 303
fâchée de perdre son temps à lire, » nous avoue
Danielo', le secrétaire de Chateaubriand. Et, par-
lant de son patron, il dit encore : « Je ne crois pas
même qu'il ait jamais eu une édition bien complète
de ses œuvres. Quand il avait besoin d'un livre ou
d'une recherche, j'étais là pour aller aux biblio-
thèques publiques. »
Tout comme Suakespeare, qui ne devait pas être
<j;:rand liseur, puisque « son ignorance faisait pitié à
Ben Johnson-^ », « Victor JiuGO (1802-1885) lisait
très peu, et c'est en fouillant dans son imagination,
aidée de Sauvai et de l'historien Pierre Matthieu,
qu'il a édifié sa Notre-Dame'». La bibliothèque de
Victor Hugo était « très peu nombreuse (si tant est
(ju'il eût une bibliothèque) », dit encore Sainte-
Beuve \ Jules Simon est plus précis et plus formel :
« Victor Hugo n'avait pas un seul livre chez lui,
écril-iP; j'en ai vingt-cinq mille chez moi. On
peut se passer de livres quand on est Victor Hugo.
Quand on n'est que moi, on n'en a jamais assez. »
De même pour Lamartine (1790- I8G9 : « Lamartine
n'avait jamais eu de goût pour la lecture. « Je n'ai
1. A)'. Fertiault, les Amourenxdn livre, \). 198.
2. Gustave Planche, Portraits littéraires, t. II, p. 549. (Pa-
ris, Werdet, 1856.)
5. Sainte-Beuve, Nouvelle Correspondance, p. '280, lettre du
15 juin 1868.
4. Nouveaiix Lundis, t. IV, p. 454, Appendice.
5. Ap. Georges Brcnel, le Livre à travers les âges, p. 5.
304 LE LIVRE.
« commencé à lire, disait-il, que vers cinquante
« ans, à l'âge où les autres relisent. » A partir de
cette date de sa vie, ce qui l'intéresse, ce sont les
mémoires du xvn*^ et du xvnr= siècle, et, phénomène
bizarre, surtout la correspondance de Voltaire'. »
Guy DE Maupassant (1850-1895) non plus n'aimait \
pas à lire : « il a avoué lui-même plusieurs fois >
son manque de goût pour la lecture. 11 pensait que *
les livres, parce qu'ils déforment nécessairement la
réalité en la limitant, trompent et faussent l'e^
prit^ ..
Il y a un autre aveu, une autre explication, plus
exacte peut-être et plus franche, due à Chateau-
briand •"' : « Si nous lisions, nous aurions moins de
temps pour écrire, et quel larcin fait à la postérité! »
« Je suis aussi peu bibliophile que possible, décla-
rait Emile Zola (1 840-1902) ^ et tous les livres de ma
très pauvre bibliothèque sont des livres d'écolier, les
éditions les plus communes et les plus commodes. »
Posséder des éditions « communes » n'est pas un
mal, d'autant plus, en effet, que ces éditions sont sou-
vent « les plus commodes » ; mais encore faudrait-il
1. Edmond Texier, Lamartine, ap. Staaff, la Littérature
française, t. III, Cinquième cours, pp. 55(5-557.
2. Edouard Maynial, la Composition dans les romans de
Maupassant, Revue hleue, 51 octobre 1005, p. 5(i5.
3. Études ou Discours liistoriques, préface, p. 24. (Paris,
Didot, 1861.)
4. Aji. Georges Brunel, op. cit., p. 5.
BIBLIOCLASTES ET BIBIJOPHOBES 305
s'en servir, de ces humbles volumes, faudrait-il les
lire. Or, Zola, selon ses propres paroles, n'avait
pas le temps de lire : il écrivait trop. « Quel est
donc, disait-il un jour à Léon de la Brière', celui
d'entre nous qui s'amuse à lire, j'entends à lire des
livres, sans y être contraint par un travail qu'il
médite et prépare, par une œuvre qui nécessite des
recherches dans ces livres mômes? Il n'y a que les
flâneurs, que les paresseux qui ont le temps de lire^ !
— Pourtant, objectait La Brière, nos meilleures
hx'tures, celles qui nous procurent le plus de plaisir,
sont précisément celles qu'on fait pour elles-mêmes,
pour elles seules.... — Bah! Bah! Est-ce que les
charcutiers s'avisent jamais de manger du boudin?
Mais non, mon ami ! Ils laissent leur marchandise
aux clients ! » conclut Zola.
Et qui ne se rappelle la superbe, la mémorable et
inoubliable déclaration de Pierre Loti (1850-....),
dans son discours de réception à l'Académie fran-
çaise : « Je ne lis jamais.... Par paresse d'esprit, par
frayeur inexpliquée de la pensée écrite, par je ne
sais quelle lassitude avant d'avoir commencé, je ne
LIS PAS. » Emule de la bonne maréchale Lefebvre,.
je ne suis point du tout lisard; je sais tout, je
1. Cf. mon volume le Dîner des Gens de lettres, Souvenirs
littéraires, pp. 185-18G. (Paris, Flammarion, 1903.)
i. " La lecture, cette paresse déguisée.... ». (Le Père Gra-
TRY : cf. supra, 1. 1, p. 195, n. 2.)
I.E LIVRE. T. II. 20
306 LE LIVRE.
comprends tout, j'ai de moi-même el ah ovo l'om-
niscience infuse '.
Sainte-Beuve, ce si délié et expert observateur
des gens de lettres et des choses littéraires, a fort
bien reconnu et nettement attesté, et expliqué aussi,
ce phénomène : « Les grands auteurs, une fois
arrivés à la gloire, se lisent et ne lisent guère qu'eux-
mêmes^ ». Et, ajoutons-le, combien d'écrivains se
croient ici « grands auteurs », se figurent être «^ arri-
vés à la gloire » ; combien, en dehors de Pierre Loti,
d'Emile Zola, de Maupassant, etc., a ne lisent guère
qu'eux-mêmes » !
Rappelons d'ailleurs cette autre remarque, cet
autre principe, aussi formulé par Sainte-Beuve ^ :
« Ce sont les ignorants comme Pascal, comme Des-
cartes, comme Rousseau, ces hommes qui ont peu
lu, mais qui pensent et qui osent, ce sont ceux-là
qui remuent bien ou mal et qui font aller le monde ».
Nous avons vu* que Mélanchthon bornait toute sa
bibliothèque à quatre auteurs : Platon, Pline, Plu
tarque et Ptolémée. Le philosophe matérialiste
HoBBEs (1588-1079), lui, « ne possédait point de biblio-
1. A quoi sert-il de lire? On sait tout aujoiirdluii.
(Chéron, le Tartuffe de mœurs, comédie (1789). acte III,
se. v.)
'2. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, 1. 1,
p. ti09.
5. Causeries du lundi, t. II, pp. 185-186.
4. Supra, t. I, p. 2.Ô1.
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 307
thèque. Il avait très peu lu dans son enfance, et sou-
vent il disait à ses amis : « Depuis iàge de seize ans
€ je n'ai pas ouvert un livre ». Il a dit encore : « Si
« j'avais lu autant de livres que tels et tels, je serais
« aussi ignorant qu'ils le sont' ».
« Les génies ; hommes de génie; lisent peu, prati-
quent beaucoup et se font d'eux-mêmes, » affirmait
Diderot-. Ce qui est en complet désaccord avec l'as-
sertion si « intrépide'' », si téméraire d'Emerson,
que nous avons vue citée par Jules Levallois : « Les
hommes de génie doivent être de grands liseurs ».
Il y a même eu des gens de lettres partisans de la
destruction des livres.
Dans le Mercure du 15 février 17U4, le critique
Laharpe (17Ô9-1805), ci-devant membre de l'Aca-
démie française, et pour le quart d'heure fougueux
démagogue, en attendant qu'il devînt aristocrate
forcené, se contente de demander qu'on supprime
les armoiries « des tyrans » sur les plats des volumes
de la Bibliothèque nationale, qu'on fasse disparaître
1. Ferti.\llt, /es Amoureux du livre, p. 558.
2. Ap. Albert Colligxon, la Religion des Lettres, p. .ÏS'J.
ô. - Emerson, avec cette intrépidité d'assertion qui le
caractérise.... •• (Jules Levallois : cf. supra, chap. iv, p. lôo).
D'autre pari. — et pour tâcher de faire entendre tous les
sons, — H. DE Balzac a noté que - les grands conteurs :
Ésope, Lucien, Boccace, Babelais, Cervantes, Swift. La Fon-
taine, Lesage, Sterne, Voltaire, Walter Scott, les Arabes
inconnus des Mille et une IS'uits. sont tous des hommes de
génie autant que des colosses d'érudition >■. (Petites Misères
de la vie conjugale, p. 164; Paris, Librairie nouvelle, 1862.)
308 LE LIVRE.
« les enveloppes royales qui déshonorent ces maté-
riaux immortels », dût celte opération coûter quatre
millions. « Nous n'en sommes pas à quatre millions
près, quand il s'ag-it d'une opération publique, vrai-
ment républicaine, et qui intéresse l'honneur na-
tional'. »
La Convention, grâce en partie à Marie-Joseph
Chénier, repoussa celte barbare et stupide propo-
sition.
Mais un autre écrivain du même temps, ce para-
doxal et ce fou de Sébastien Mercier (1740-1814)*,
— qui déclarait que le cri de la grenouille est des
plus agréables à entendre, et que le prétendu chant
du rossignol est horripilant ; que c'est le soleil qui
tourne autour de la terre; etc."', — Mercier n'avait
pas attendu l'avènement de la Révolution pour ré-
clamer la suppression des bibliothèques publiques.
« Ce monument du génie et de la sottise, —
1. Ap. Eugène Despois, le Vandalisme révolutionnaire,
p. 221. Voir particulièrement, dans cet ouvrage, sur le sujet
qui nous occupe, les chapitres xv et xvi, Rapports de Gré-
goire sur le vandalisme et Bibliothèques.
2. « Fou furieux », dit le bibliophile Jacob {F Intermédiaire
des chercheurs et curieux, 10 février 1877, col. 75); mais qui
ne manque pas de talent, et dont les écrits sont d'une ori-
ginalité parfois pleine d'intérêt.
5. Cf. Larousse, op. cit. •• Ce bizarre Mercier..., qui s'in-
titulait lui-même ■■ le premier livrier de France », est un
de ces excentriques qualifiés aui frisent le génie et qui le
manquent.... Il ne pouvait souffrir un livre relié, et, dès qu'il
en tenait un. il lui cassait le dos. (Sainte-Beuve, Nouveaux
Lundis, t. X, p. 84.)
BIBLIOGLASTES ET BIBLIOPHOBES. 309
disait-il de la Bibliothèque du Roi, en 1781, — prouve
que le nombre des livres ne fait pas les richesses de
TespHt humain. C'est dans une centaine de volumes
que résident son opulence et sa véritable gloire....
Oui saisira un flambeau pour anéantir cet absurde
amas de vieilles et folles conceptions (c'est toujours
de la Bibliothèque royale qu'il s'agit), que le génie,
méconnaissant ses propres forces et se confiant en
autrui, va consulter encore dans ses premières
années, et qui lui font perdre un temps précieux! »
C'était à peu près ou plutôt absolument le même
langage que tenait au bibliophile Jacob, à qui j'em-
prunte ces détails', non pas un révolutionnaire, un
énergumène ou un halluciné, mais un savant de
l'Institut, un ministre de Napoléon 111, le maréchal
Vaillant (1790-1872) : « Je vous fais de la peine,
reprit le maréchal en voyant mon air consterné, —
continue le bibliophile Jacob; — je ne puis pas cepen-
dant vous cacher ce que je répète sans cesse au
conseil des ministres : Les bibliothèques publiques
ne servent qu'à nourrir les vers et les souris, en
coûtant beaucoup d'argent à l'État, et en occu-
pant de vastes bâtiments qu'on pourrait mieux em-
ployer....— Oui, répliquai-je audacieusement, si on
les transformait en casernes?... — Pourquoi pas?
repartit vivement le ministre, qui n'aimait pas la
1. ] S Intermédiaire des chercheurs el curieux, 10 février 1877,
col. 75-70.
310 LE LIVRE.
contradiction. Au reste, j'attends qu'un bon incen-
die nous en débarrasse, un jour ou l'autre. »
Ce « bon incendie », la Commune allait se charger
de l'allumer, et ce n'est pas sa faute si nous n'avons
pas été « débarrassés » de la Bibliothèque nationale
et des autres, comme de celle du Louvre.
Mais le comble, c'est le bibliothécaire bibliophobe,
le bibliothécaire biblioclaste, le bibliothécaire qui
n'aspire qu'à voir flamber tous les livres dont il a
la garde, et qui appelle ce beau jour de tous ses
vœux. Les types de cette race n'abondent pas, et l'on
n'en cite jusqu'ici qu'un exemple : c'est encore le
bibliophile Jacob qui nous le fournit. « Il y a vingt
ans et plus, écrivait-il en 1877\ on avait fait un bi-
bliothécaire dans une de nos grandes bibliothèques
publiques; on l'avait fait de rien, car c'était un
poète pour tout potage. Poète et bibliothécaire,
c'est l'eau et le feu. Je fis compliment au nouveau
bibliothécaire : « Oh! me répondit le poète, de l'air
« le plus dégagé, je fais des vœux tous les jours
« pour que la Bibliothèque brûle. — La Bibliothè-
« que où vous êtes employé! m'écriai-je stupéfait.
« — Sans doute... comme la bibliothèque d'Alexan-
« drie. A quoi bon tant de livres qu'on ne lit pas et
a qui ne méritent pas d'être lus? Il y a cinquante à
« soixante ouvrages à conserver, cela suffit, et ces
L L'Intermédiaire des chercheurs et curieux. 10 février 1877,
col. 75.
BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 311
« ouvrages-là sont dans les mams de tout le monde.
« Le reste n"est bon qu'à être dévoré par les vers ou
« mis en cendres. — Et vous êtes bibliothécaire!
« repris-je en lui tournant le dos. »
C'est en 18o!2 ou 18')5, à la Bibliothèque de l'Ar-
senal, que la scène s'est passée. Bien entendu, parmi
ces cinquante ou soixante ouvrages sauvés du dé-
sastre, ceux du barde en question devaient se trouver,
ou plutôt il ne devait plus rester sur terre que ceux-
là, que le recueil de ses chants patriotiques et bibli-
ques, fort émouvants d'ailleurs, vibrants, fulgurants
et superbes '.
1. DiBDiN raconte, dans son Voiiarjc hibliographiquc... en
France (t. IV, p. 28), que " Barrère [le conventionnel] proposa
à Mercier [de Saint-Léger] comme une pensée lumineuse,
d'extraire un abrégé du contenu de chaque livre de la Biblio-
thèque nationale; de faire imprimer avec magnificence ces
extraits par Didot,et ensuite </e brûler tou.-i les livres d'où Us
auraient clé pris. Cet idiot révolutionnaire ne pensa seule-
ment pas qu'il pourrait exister mille exemplau'es du même
ouvrage, et que plusieurs centaines de ces exemplaires pou-
vaient se trouver hors de la Bibliothèque. •■ Mais, comme
le l'ait très bien observer le traducteur et annotateur Cra-
pelet, toujours si exact et si judicieux, « il est probable que
celte anecdote n'a d'autre source que l'imagination de
M. Dibdin.... Barrère. fougueux révolutionnaire..., a toujours
été l'ami des lettres, et l'auteur ne pouvait pas plus mal
choisir le héros de son anecdote. ■•
XIII
DU PRÊT DES LIVRES
Occupons-nous d'abord du prêt des livres dans les
bibliothèques publiques.
Dans celles de ces bibliothèques où le prêt des
livres au dehors est autorisé, les bibliothèques uni-
versitaires, par exemple, il est de règle de ne laisser
sortir aucun des ouvrages qui sont fréquemment
demandés pour être consultés sur place, et dont on
ne possède que peu d'exemplaires, aucun ouvrage
« de référence » surtout, aucun livre rare, précieux
à un point de vue quelconque, au point de vue de la
reliure notamment; aucun volume non plus faisant
partie, comme les périodiques, d'une collection.
« Sont exceptés du prêt (au dehors) : 1° les livres
demandés fréquemment; 2" les périodiques; o° les
dictionnaires; 4» les ouvrages de prix; 5° les gra-
vures, cartes et plans; 6" les ouvrages brochés*. »
1. Instrvxtion générale relative aux bibliothèques populaires,
ap. Ulysse Robert, Recueil des lois concernant les bibliothc-
qnes publiques, p. 151. Voir aussi Gabriel Richou, Traité de
iadiniaislralion des bibliothèques piubliques, pp. 174-175.
DU PRÊT DES LIVRES. 313
« Les ouvrages précieux, qu'il serait impossible,
ou du moins très difficile, de remplacer, tels que les
manuscrits, les incunables, les chartes, ne doivent
pas être prêtés, dit, de son côté, Graesel, dans son
Manuel de Bibliothéconomie^ \ on peut en dire autant
des estampes, des dessins originaux et des cartes,
pour lesquels une détérioration, même légère, consti-
tuerait une irréparable perte. Il faut exclure égale-
ment du prêt tous les livres qui sont d'un usage
courant, les recueils encyclopédiques, par exemple,
les lexiques, glossaires, manuels, ouvrages de réfé-
rence, les répertoires bibliographiques dont se ser-
vent les employés de la bibliothèque, enfin les col-
lections, les revues et les publications académiques.
Inutile d'ajouter que les livres non reliés, et ceux
qui ne sont pas encore catalogués, ne doivent sortir
sous aucun prétexte. »
Egger^ conseille, en outre, et avec grande raison,
de ne prêter au public « que des livres faciles à
transporter », c'est-à-dire d'un format maniable, ne
dépassant pas l'in-octavo.
Il va sans dire que tout prêt doit être inscrit sur
un registre.
Quant à la durée du prêt, « qui doit toujours être
déterminée »% elle varie de huit ou quinze jours à
1. Page 414.
2. Histoire du livre, p. 221.
r». Léopolti Dllisle, [nstrarliuiis clémejitnires et lecliniijiies
314 LE LIVRE.
trois mois. « Les délais, dit M. Léopold Delisle', ne
devraient pas dépasser trois mois, sauf, dans cer-
tains cas, la faculté laissée à l'emprunteur de
demander la prolongation du prêt. Le bibliothécaire
ne doit jamais laisser un livre sorti de la bibliothèque
pendant plus d'un an. »
Au moyen âge, à l'origine de nos bibliothèques
publiques, il était fréquent de faire déposer un gage
pour tout livre prêté. Cette condition se trouve sti-
pulée dans le règlement de la bibliothèque de la
Sorbonne, De libris et de librariis, mis en vigueur
en 1521, le plus ancien règlement sur l'organisation
d'une bibliothèque. Le premier article établit le sys-
tème du cautionnement, et le second ordonne l'élec-
tion des gardiens ou bibliothécaires par les socii^.
Ces deux articles fondamentaux se retrouvent,
comme nous allons le voir, dans le règlement de
Richard de Bury, et en forment les points essentiels;
aussi, et selon la remarque du bibliographe Hippo-
lyte Cocheris", est-il impossible de ne point recon-
puur la mise et le maintien eu ordre des livres d'une biblio-
thèque, \). 45.
1. Op. cit., ibid.
2. Voir le texte de ces articles dans l'introduction do
Hippolyte Cocheris au Philobiblion de Richard de Buiy.
p. XLV. « La question du prêt des livres, qui fait encore le
désespoir des administrations des bibliothèques, dit H. Co-
cheris (p. XLiv), est résolue par le système du cautionne-
ment. »
J. Op. rit.. ]). XLV.
DU PRÊT DES LIVRES. 315
naître là une imitation. La haute position que
Richard de Bury, évêque de Durham et grand
chancelier d'Angleterre, occupait dans le monde
politique lui avait certainement facilité l'accès de
notre Sorbonne ; il n'avait pas manqué d'en visiter
la bibliothèque et de s'informer auprès des conser-
vateurs de l'organisation qui la régissait, et le cha-
pitre où il traite du prêt des livres* reflète ces ren-
seignements et celte organisation.
« Il a toujours été difficile de renfermer les hommes
dans les lois de l'honnêteté. Bien plus, la fourberie
des modernes s'est efforcée de dépasser les limites
des anciens et d'enfreindre, dans l'insolence de leur
liberté, les règles établies. C'est pourquoi, suivant le
conseil d'hommes prudents, nous avons déterminé
un certain mode, d'après lequel nous voulons régler
l'usage et la communication de nos livres, pour
l'utilité des étudiants. D'abord, tous nos livres, —
dont nous avons fait un catalogue si)écial, — nous
les avons, dans un but de charité, concédés et donnés
au comité des écoliers vivants à Oxford, dans notre
hall, en perpétuelle aumône pour notre âme, celles
de nos parents, et aussi pour celles du très illustre
roi d'Angleterre Edouard, troisième du nom depuis
la conquête, et de très dévote dame la reine Philippa,
\. Philùbiblion, chap. xix, Sage Règlement sur la nécessité
de communiquer les livres aux étrangers, pp. 155-158; trad.
Hippolyte Cocheris.
316 LE LIVRE.
son épouse, afin que ces livres soient prêtés pour un
temps aux écoliers et aux maîtres, tant réguliers que
séculiers, de l'Université de ladite ville, et qu'ils
servent et profitent à leurs études, suivant le mode
qui suit immédiatement et qui est tel :
« Cinq écoliers demeurant dans la hall susdite
seront choisis par le maître de ladite hall, qui leur
confiera la garde des livres. De ces cinq personnes,
trois d'entre elles, et pas moins, auront le droit de
prêter le livre ou les livres pour la lecture ou l'usage
de l'étude. Nous voulons qu'on ne laisse sortir de
l'enceinte de la maison aucun livre pour le copier
ou le transcrire. Donc, quand un écolier séculier ou
religieux, lesquels ont une part égale dans notre
faveur, viendra pour emprunter un livre, les gardiens
considéreront avec soin s'ils possèdent ce livre en
double, et, s'il en est ainsi, ils pourront le prêter
sous caution, caution qui, d'après leur estimation,
devra toujours dépasser la valeur du livre. Ils devront
immédiatement dresser un écrit qui rappellera le
livre prêté, le gage fourni, avec les noms de ceux
qui prêtent et de celui qui a reçu, ainsi que la date
du jour et de l'année. Si les gardiens ne trouvent
pas en double le livre demandé, ils ne le prêteront à
personne, sauf à ceux qui font partie du comité de
ladite hall, encore sous la condition expresse de ne
point le laisser sortir de l'enceinte de la maison ou
de la hall. Un livre quelconque pourra être prêté
DU PRÊT DES LIVRES. 317
par lun des trois gardiens à l'un des écoliers de
ladite hall, après avoir pris dabord note de son nom
et du jour de l'emprunt. L'écolier auquel on aura
prêté ce livre ne pourra point le communiquer à un
autre, à moins que ce ne soit du consentement des
trois gardiens susnommés, qui auront alors le soin
d'elTacer le nom du premier emprunteur, d'indiquer
celui du second, et la date de ce nouvel emprunt.
« Lorsque les gardiens entrent en charge, ils pro-
mettent par serment dobserver ce règlement, et
ceux qui empruntent le livre ou les livres jurent
également cprils ne le demandent que pour le lire
et l'étudier, en promettant qu'ils ne le transporteront
pas, et quils ne permettront pas qu'on le transporte
hors d'Oxford ou de ses faubourgs....
« S'il arrivait par hasard qu'un livre fût perdu,
soit par la mort, soit par un vol, par la fraude ou
l'incurie, celui qui l'aura égaré, son procureur ou
l'exécuteur de ses dernières volontés, payera le prix
du livre et recevra le gage en échange. Enfin, s'il
arrivait que, d'une manière ou d'une autre, les gar-
diens fissent quelque bénéfice [en remplaçant le
livre perdUj ils l'emploieront à la réparation et à
laugmentation des livres'.
La règle prescrivant que « le gage est une condi-
tion sine qua non du prêt » était appliquée dans les
1. Philobihlion. chap. xix. Cf. aussi Ludovic Lal.\nne. Cu-
riosités bibliographiques, pp. 187-189.
318 LE LIVRK.
bibliothèques de nombre de couvenls, et les soins
les plus rigoureux étaient souvent prescrits aux
moines pour la consej'vation et le bon ordre de leurs
livres. « Un religieux devait demander pardon,
comme dune faute punissable, d'avoir laissé tomber
un livre, dit H. (Iérald'; il devait veiller avec soin
à ce que ceux qu'il empruntait à la bibliothèque du
couvent ne fussent exposés ni à la fumée ni à la
poussière; la moindre tache arrivée par sa négli-
gence était un sujet d'un grave reproche. Enfin le
prêt des livres, même lorsqu'ils ne devaient point
sortir de la maison, était soumis à des garanties
bien autrement efficaces que dans nos bibliothèques
publiques. Le sacristain ou le bibliothécaire, arma-
rius, dans les monastères où cette charge existait,
devait non seulement inscrire l'emprunt, mais encore
exiger de l'emprunteur un gage qui n'était remis
qu'au moment où le livre était restituée »
1. Esaai sur les livres dans Vantiqitilé, p. 227.
2. Géraud cite ici, entre autres références, Félibien, Uis-
loire de Paris, pièces justificatives, t. III, p. 177, et une série
d'articles intitulés Des Bibliotliètjues au moyen âge. j)arus
dans les Annales de philosophie chrétienne de janvier et fé-
vrier 1859. Ces précautions et ces soins n'étaient malheureu-
sement pas pris dans tous les monastères. Voir ce qui est
dit dans notre tome I, page 81 : ■• La règle des couvents,
comme toutes les lois en général, indique ce qui devait se
faire, et non pas ce qui se faisait, » etc. ; plus loin, page 102
la visite de Boccace à l'abbaye du Mont-Cassin; et, dans le
présent volume, page 270, le désordre qui régnait parfois
dans les bibliothèques conventuelles.
DU PRÊT DES LIVRES. 319
Les rois eux-mêmes étaient astreints à cette clause,
obligés de déposer un gag^e, quand ils empruntaient
un volume à une bibliothèque conventuelle. Louis XL
désirant faire copier un manuscrit du médecin arabe
Razi ou Rasis (...-1>;2Ô). « le plus beau el le plus sin-
gulier Ihresor de nostre Faculté » de médecine de
Paris, n'en obtint communication que moyennant le
dépôt dune somme de « douze marcs d'argent,
vingt livres sterling, et l'obligation d'un bourgeois,
— un nommé Malingre, — pour la .somme de cent
écus d'or' ».
Certains livres même, dans les bibliothèques pu-
bliques, notamment à Leyde, à la Laurenlienne, à
la cathédrale dHereford, etc., étaient alors attachés
par des chaînettes de fer à leurs rayons ou à leurs
pupitres, de façon à ne pouvoir être consultés que
sur place : c'étaient les mtenali, les |« enchaînés ».
Les livres des bibliothèques publiques, ceux sur-
tout des cabinets de lecture-, otîrent, pour la santé,
1. Peignot, Manuel bibliographique, p. ùO. n. 1 ; et Ludovic
L.\L.\NNE, op. cit., pp. 135-lôG.
2. Disons, en passanL que c'est en 1742 qu'a été établi à
Paris, par les soins du libraire François-Augustin Quillau.
le premier cabinet de lecture, ■• le premier cabinet littéraire
où se réunissent les lecteurs ». (Ambroise Firmin-Didot,
Essai .<iur la typographie, col. 844.)
320 LE LIVRE.
des dangers qui ont été mis récemment en évidence.
Les docteurs du Cazal et Calrin, entre autres, ont
nettement démontré que les livres sont de véritables
véhicules des germes des maladies contagieuses, de
la diphtérie, de la tuberculose, de la fièvre typhoïde
principalement*.
La Revue scientifique du 4 février 1899*, dans un
article sur « les Papiers dangereux et leur désinfec-
tion », signale les faits suivants :
« Le Bulletin mensuel de l'Œuvre des enfants
tuberculeux nous apprend que la Caisse d'épargne
de Bruxelles vient d'installer un service pour la
désinfection des livrets et autres papiers qui affluent
dans l'établissement. Tous les documents sont expo-
sés maintenant pendant quelques heures aux vapeurs
de l'aldéhyde formique.... Mais il est un danger de
contaminalion beaucoup plus grand encore, et dont
le public ne semble pas s'émouvoir : c'est celui que
présentent les livres des bibliothèques publiques ou
des cabinets de lecture. Tel roman populaire, tel
bouquin à succès passe par mille ou quinze cents
paires de mains avant d'être absolument trop cras-
seux ou trop fripé pour être hors d'usage. Dans ce
nombre de lecteurs, il y a des convalescents, des
malades, des tuberculeux. Or, le papier est un excel-
1. Cf. le* journaux de février 189G, entre autres, l'Événe-
ment du 19 et VÈrlair du 25 février.
2. Paees 155-154.
DU PRET DES LIVRES. 321
lent véhicule à microbes, et un livre, passant de
main en main, peut apporter dans une famille un
choix très complet de maladies transmissibles, de-
puis la rougeole, la scarlatine et la variole, jusqu'au
choléra asiatique et la peste, en passant par le typhus,
le croup et la diphtérie, la coqueluche, la gale, le
charbon, les septicémies, les afTections puerpérales
et la tuberculose pulmonaire. Il y a là des mesures
à prendre d'urgence, et nous nous étonnons que les
services compétents n'y aient pas encore songé,
d'autant plus que le remède est d'application facile,
comme le prouve l'expérience de la Caisse d'épargne
de Bruxelles. »
Ailleurs', la même revue, en constatant encore
une fois que « le danger du transport des maladies
contagieuses par les livres est universellement
admis », cite l'exemple de vingt employés de l'Oflice
sanitaire du Michigan, successivement atteints de
tuberculose, après avoir compulsé des registres qui
avaient séjourné quelque temps dans des salles occu-
pées par des phtisiques. Ces registres furent exa-
minés, et on les trouva imprégnés de bacilles tuber-
culeux.
Un autre exemple est communiqué par un médecin
allemand, M. Max Bensinger, de Mannheim*. Il s'agit
1. Numéro du 18 janvier 1902, p. 89. Cf. aussi le Mémo-
rial de la librairie franraiiie du 26 mars 1905, pp. 176-177.
2. Cf. Mémorial de la librairie française, ibid.
l.E LIVRE. T. (f. 21
322 T.E LIVRF:.
d'une jeune mère, récemment accouchée, et de son
enfant. Pendant dix jours, tout alla pour le mieux :
mère et bébé se portaient à merveille. Au bout de
ce temps, un changement subit se produit : l'enfant
tombe malade, et meurt, quarante-huit heures plus
tard, avec de l'otite et des abcès cutanés. La mère,
do son côté, voyait se former chez elle un abcès. On
le traita sans relard chirurgicalement et aussi par
injection de sérum antistreptococcique ; mais ce fut
en vain : différentes articulations se prirent, et la
mort survint brusquement. « C'était un cas de sep-
ticémie incontestable. Mais comment l'infection
s'était-elle produite? Ne voyant rien, dans la ma-
nière dont la défunte avait été soignée, qui pût
expliquer la contamination à laquelle elle avait suc-
combé quelques jours après son enfant, M. Bensin-
ger chercha ailleurs, et voici ce qu'il trouva. Un
livre, provenant d'un cabinet de lecture, était caché
dans le lit. Ce livre, une amie l'avait apporté à la
malade, qui avait pris l'habitude de le lire pendant
qu'elle allaitait son enfant. C'était un de ces vieux
livres comme on en trouve dans tous les cabinets
de lecture de rang inférieur : taché, crasseux, grais-
seux, ayant beaucoup circulé, ayant été beaucoup
lu et ayant beaucoup ramassé de malpropretés.
« M. Bensinger examina ce livre avec soin ; il en
gratta la couverture et quelques pages, et examina
les débris qu'il avait ainsi recueillis. Il y trouva des
DU PRÊT DES LIVRES. 323
microbes en abondance, et particulièrement un
grand nombre de streptocoques. Il put donc être
presque assuré que sa malade avait été infectée par
les microbes que renfermait ce livre, qui était
un agent de contamination des plus dangereux. »
Les livres classiques, que se repassent les écoliers,
sont, non moins que les volumes de cabinets de lec-
ture et de bibliothèques publiques, dignes de sus-
picion et d'appréhension. En Hongrie, il y a quelques
années, le Syndicat des libraires, uniquement mù,
j'aime à le croire, par l'intérêt général et le souci de
la santé publique, a demandé à la Société nationale
d'hygiène d'émettre un vœu en faveur de l'interdic-
tion de la vente des livres de classe ayant déjà
servi, et un savant, M. Krausz, chargé de répondre
à cette question, entreprit, à cet effet, une série de
recherches'. Voici quelques résultats de ces expé-
riences, qui sont des plus instructives et des plus
probantes :
« M. Krausz inocule dans le péritoine des cobayes
des feuilles de papier coupées dans des livres ou des
bouillons inoculés avec les fragments de papier.
Tandis que l'inoculation ne produit aucun accident
quand il s'agit de livres neufs, la péritonite survient
toutes les fois que les feuilles sont empruntées à des
4. Zeitschrift fiir Hygiène und Infectionskrankheiten, 1901,
XXXVII, dans la Revue scientifique du 18 janvier l!)02,
p. 80
324 LE LIVRE.
livres d'école usés ou à des livres provenant de
cabinets de lecture....
« L'auteur a imprégné des feuilles de papier avec
les cultures de divers agents pathogènes. Il a trouvé
que le vibrion cholérique a perdu sa vitalité en
moins de 48 heures, le bacille diphtérique en
28 jours, le staphylocoque en 51. Le bacille typhique
ne survit partiellement que 40 ou TiO jours: excep-
tionnellement, il a résisté 95 jours. Avec le bacille
tuberculeux, le résultat reste douteux après
105 jours.... »
C'est donc la tuberculose qui présente le plus de
risques et de menaces.
M. Krausz formule ainsi ses conclusions : «... On
imposera la désinfection des livres provenant d'élèves
qui auront été atteints de maladies contagieu.ses.
L'établissement de désinfection indiquera d'une
faço^n apparente sur la couverture que l'opération a
été exécutée. Il est désirable que l'établissement de
désinfection se prête à la désinfection gratuite, de
façon que les marchands de livres d'occasion puis-
sent facilement faire désinfecter les ouvrages en
vente. Les pères de famille prendraient vite l'habi-
tude de ne plus acheter que des ouvrages désin-
fectés. On ne .saurait, sans graves inconvénients,
interdire, comme le demandent les libraires hon-
grois, la vente des ouvrages d'occasion. Dans cer-
taines classes de Budapest, 18,5 pour 100 des élèves
DU PRÊT DES LIVRES. 325
avaient des livres neufs, 47,4 des livres ayant déjà
servi, et 51,1 à la fois des livres neufs et d'oc-
casion.
« Il y a lieu d'imposer la désinfection des livres
des cabinets de lecture, qui changent très fréquem-
ment de lecteurs et doivent être souvent entre les
mains de malades ou de convalescents.... »
Nous reviendrons plus loin, en traitant de l'usage
et de l'entretien des livres, sur ces dangers de con-
tagion et sur les procédés employés pour y parer.
Nous arrivons au prêt des livres entre particuliers,
à cette question, tant de fois discutée et contro-
versée : « Doit-on prêter ses livres? »
Un principe, un axiome plutôt, à rappeler tout
d'abord, c'est qu'on ne lit bien, on ne savoure con-
venablement et complètement un livre que s'il vous
appartient, qu'à condition d'en être l'unique et absolu
propriétaire ' .
I. ■< On ne travaille bien «lu'avec ses livres à soi. Un pau-
vre homme dépensait en livres le prix de son dîner : " Mais,
« lui dit quelqu'un, si vous lisiez ces livres à la Bibliotliè-
« que? — Je ne peux lire, répondit-il, que les livres que j'ai
« achetés. » ... « On est dégoûté d'un livre banal, comme
d'une femme banale. On ne lit bien que dans ses livres à
soi. On contracte mariage avec eux.... Étudier dans les
bibliothèques publiques, c'est vivre à l'auberge; on a alïaire
aux livres de tout le monde, livres plus ou moins souillés,
326 LE LIVRE.
J'ajouterai même volontiers que, pour le bien
goûter et le bien savourer, ce livre, il n'est pas mau-
vais de l'avoir acheté de ses deniers et payé de sa
poche.
Le bon et regretté Léon de la Brière ( -1899),
historien de Mme de Sévigné et commentateur de
]\Iontaigne, a même prétendu quelque part' que les
Français « ne lisent jamais les livres qu'on leur
donne », et « lisent rarement ceux qu'ils achètent ».
Il y a sans doute là un peu d'exagération, mais
l'idée, le principe que nous venons d'émettre, se
retrouve dans cette boutade.
maculés: on n'en peut user qu'à son tour, après ou avant
tel ou tel lecteur; ils passent par toutes les mains; ils ne
s'attachent pas à vous, on ne s'attache pas à eux; on vit
avec eux d'aventure, au jour le jour, dans un commerce
banal et sans intimité. Mais. <juand on retrouve ses livres à
soi. ceux qu'on connaît depuis sa jeunesse et depuis son
enfance, ceux qu'on a conquis au collège par son travail,
ceux qu'on a amassés peu à peu par livraisons avec lo
fi-uit de ses épargnes, avec ses scmniiies d'écolier, quel vrai
plaisir! quelle joie vive! comme on les fête! comme on les
reconnaît! On les a feuilletés cent fois; on a fait ici une
corne, là une manpie de crayon, là un cri d'admiration syni-
j)athique. là une réfutation véhémente ; partout on a laissé
quelque chose de soi. de son cœur ou de son esprit; un
papier, un brin d'herbe, un parfum d'autrefois! On retrouve
parmi les feuillets mille souvenirs endormis, qui tout à coup
se réveillent. » Etc. (Emile Deschanel, A bâlona rompus.
Ouand on range sa bibliothèque, pp. 102-134; Pans, Hachette,
isGS.)
1. Dans son récit la Nouvelle Echalane. qui fait partie du
volume intitulé Bayalelles, par le Comité de la Société des
gens de lettres, p. 50*2. (Paris, Dentu, 1802.)
DU PRÊT DES LIVRES. 327
Que les livres dont vous vous servez soient à vous.
Évidemment il ne faudrait pas pousser cette règle
trop loin, jusqu à refuser, par exemple, comme Lar-
CHER (1726-1812), le traducteur d'Hérodote, deconsul-
ter un volume des plus rares, parce que ce volume ne
vous appartient pas'; je parle ici, non des ouvrages
1. ■• Quelqu'un demandait au docteur Luther son psautier,
qui était vieux et déchiré, lui promettant de lui en rendre
un nouveau; le docteur s'y refusa, parce qu'il était habitué
à son exemplaire. Il ajouta : « La mémoire locale est fort
• utile.... » " Bon nombre de savants obligés de faire un fré-
quent usage de livres, partagent la façon de voir, la manie,
si l'on veut, de Luther: ils s'accoutument si fortement aux
exemplaires des ouvrages dont ils se servent d'habitude,
qu'ils ne travailleraient [>as aussi bien avec d'autres entiè-
rement identiques, mais qu'ils n ont pas l'habitude de feuil-
leter. On cite en ce genre l'obstination du traducteur d'Hé-
rodote, Larcher, qui ne voulut jamais se servir que de
volumes lui appartenant. Son collègue Langlès ayant reçu
de Londres, à une époque où les communications étaient
très difficiles, le travail du célèbre Rennel sur la géogra-
phie de l'historien grec, s'empressa de le porter au vieux
savant, le mit à sa disposition. Il fut bien surpris dentendrc
Larcher le remercier sèchement et lui dire : •■ .Jai pour
• principe de ne jamais travailler avec des livjes qui ne sont
« lias à moi. • (Lca Pn/y»;*- de lnhte de Martin Lullter, De l'Écrir
ture Sainte, p. 'iHô, traduction et notes de Gustave Brunet:
Paris, Garnier frères. 1844.) •• A propos de M. Larcher. je ne
puis m'empécher de raconter ici une anecdote qui est
encore un de mes souvenirs de jeunesse. J'ai connu M. Lar-
cher dans les derniers temps de sa vie. Je crois le voir
encore avec son costume antique-, son air sévère et le siècle
presque entier qui pesait sur sa tète. Q\ï\\ me paraissait
vieux! On était sûr de le rencontrer tous les jours, à la
même heure, assis au pied du même arbre, dans le jardin
du Luxembourg, en compagnie de sa bonne, presque aussi
vieille que lui. Ancien universitaire. M. Laicher, par une
328 LE LIVRE.
de référence accidentelle et momentanée, mais de
ceux qu'on lit entièrement et qui méritent d'être relus.
Et ces livres donc, vos livres, les preterez-vous ?
Voyons les arguments et les exemples présentés
par les « prêteurs » et les « non prêteurs », et
écoutons, dès le début, le maître bibliophile Gustave
MouRAviT, qui met en avant, pour soutenir sa
cause, — le prêt, — les considérations les plus éle-
vées et les plus éloquentes, les plus nobles motifs :
« 11 ne suffit pas à la bibliophilie de nous défendre
contre les productions inutiles ou malsaines, écrit-iP,
de maintenir dans toute leur pureté les traditions
de la littérature et du goût, de provoquer, de hâter
même les progrès de la science et des lettres; c'est
à elle qu'il appartient de vulgariser, de répandre le
culte des choses de l'esprit en se faisant communi-
cative, en ouvrant généreusement ses trésors à ceux
qui n'en sont pas ou qui en sont moins favorisés.
« Un des plus grands hommes du dernier siècle a
simplicité que j'aime, avait conservé l'habitude de se donner
congé tous les jeudis; et, ce jour de congé, il le passait dans
les magasins de MM. de Bure, à causer avec eux des nou-
velles de la république des lettres, ou à fureter, tant que
ses forces le lui permirent, dans leurs rayons chargés de
vieux livres. Les jours de jeûne et de pénitence, M. Lar-
cher, devenu très bon catholique, avait inventé un moyen
de se mortifier qui ne pouvait être bon que pour lui seul.
Ces jours-là, il ne lisait pas= de grec, et se réduisait au vil
latin. » (S. DE Sacy, Variétés Utléraires, t. I, pp. 244-245; Paris,
Pcrrin, 1884.)
1. Le Litre et lu l'elitc BihJiulhèijue d'ninalsar, p[). ''2^^'^ et s.
DU PRÊT DES LIVRES. 329
écrit : « L'amour des livres n'est estimable que dans
a deux cas : lorsqu'on sait les estimer ce qu'ils
« valent et qu'on les lit pour profiter de ce qu'ils
« peuvent renfermer: lorsqu'on les possède pour les
« communiquera »
«... Dans tous les cas, conclut M. Mouravit, c'est
un véritable devoir pour le bibliophile d'ouvrir géné-
reusement sa bibliothèque, qui doit lui être surtout
chère par ce motif que « sa propre satisfaction s'y
« trouve avec celle de beaucoup d'autres : bonum,
« qiio coinmimius eo melius- ».
Et plus loin% M. Mouravit cite divers exemples
empruntés à l'antiquité : « Lucullus en fit (de ses
livres) un usage plus honorable encore que leur
acquisition, en ouvrant sa bibliothèque au public ;
on s'y rendait comme dans un sanctuaire des
Muses^ ». Et, au temps d'Auguste, alors que les
\. D'Alembert, Encyclopédie, t. II, p. 22; ap. Mouravit,
op. cit., p. 255.
2. « La Mothe-Le Vayer, qui ne nomme pas l'auteur de ce
mot, cite un peu inexactement : Bonnm quo communnix est, co
esldioiniiis, avait dit Possevin.... Sur quoi Le Vayer ajoute :
« Et véritablement si nous louons la chanté de quelques
« [bonnes] personnes qui font provision et distribuent... des
•• remèdes à beaucoup d'infirmités corporelles, quelle estime
" ne devons-nous point faire de ceux qui ont de si belles
« boutiques et si bien garnies de sûrs et véritables remèdes
<■ contre toutes les maladies de l'esprit? • (Œuvres, 1662,
t. II, p. 454; [ou 1684, t. X. p. 107]; a]). Mouravit. op. rit.,
pp. 256-257, note.)
".. Pages 268-26U.
4. pLi:TAROut;, Vie de Lucullus : cf. supra, t. I, ji. U. n. 2.
330 LE LIVRE.
grandes bibliothèques, pour être rendues plus acces-
sibles, furent placées sous les portiques des temples,
les particuliers, « les bibliomanes mêmes, dit Petit-
Radel', se crurent obligés, pour éviter la censure qui
s'attachait à la jouissance personnelle et exclusive
des livres, d'imiter la munificence des grands, en
faisant disposer leurs collections dans l,es vesti-
bules de leurs maisons, et quelquefois dans leurs
thermes. »
Parmi les « prêteurs ». nous nommerons encore
le célèbre amateur Jean (loannes) Grolier (1479-
1565). dont on connaît la devise ou Yex-libris : d'un
côté de ses livres, sur l'un des plats, il faisait gra-
ver : lo. Grolierii et amicorum, et sur l'autre : Portio
mea, Domine, sit in terra vivenlium*.
Un autre bibliophile de la même époque, Thomas
Maïoli, Maioli ou Majoli (xvi'^ siècle), inscrivait de
même sur ses livres : Tho. Maïoli et amicorum ;
mais, remarque M. Henri Bouchot^, il corrigeait
parfois « d une devise sceptique l'élan de son ami-
tié : Inyrati^ servire 7iep/ias\ ce qui pourrait bien
1. Recherches sur les bibliothèques anciennes et modernes,
p. 14.
2. Cf. Ludovic Lalanne, op. cil., p. 28C. Voir une bonne
étude sur Grolier, a/». Edouard Focrmer, VArt de la reliure
en France, chap. xiii, pp. 78-109.
5. Le Livre. l'Illustration, la Reliure, p. 264; et Gustave
Brunet, Fantaisies bibliographiques, p. 295.
4. Gustave Brunet, op. cit., ibid., donne : Ingratis servare
7iepha.<.
DU PRÊT DES LIVRES. 331
être le cri d'un jjropriétaire de livres trompé par
les emprunteurs ».
Rabelais écrivait sur le titre de ses livres, comme
on le voit encore à notre Bibliothèque nationale :
« Francisci Rahelsesi, medici, -/.-A xàjv aÛTou cpOvûv ' ».
D'autres savants ou amateurs, Bathis (....-....), de
Bruxelles, Marc Laurin (I550-lo81), de Bruges, ont,
le premier en grec, le second en latin, employé la
même sentence, et proclamé que leurs livres étaient
à eux et à leurs amis^
Le savant François Marucelli (1625-1713), qui fit
construire à Florence, sa ville natale, une biblio-
thèque publique encore existante, et qui dota Rome
d'un établissement du même genre, avait pour pro-
gramme : Piiblicx etmaximœ paiiperiim utilitati''.
Un illustre collectionneur et érudit du même
temps, Michel Bégon (1658-1710), n'hésitait pas non
plus à mettre ses livres à la disposition d'autrui, et,
comme son bibliothécaire lui remontrait un jour
([u'avec ce système il s'exposait à voir disparaître
plus d'un de ses trésors, il lui répliqua fort digne-
ment : « J'aime encore mieux perdre mes livres que
d'avoir l'air de me défier d'un honnête homme ^ ».
1. JS Intermédiaire des elierr heurs et curieux, 10 juillet 1879.
roi. 402; el Rabelais, Oeuvres, édit. annotée pai- Burgaud
des Marets et Rathery, t. II, p. Il, n. 2. (Paris, Didot, 1880.)
2. Cf. Gustave Brlxet. op. rit., pp. 271 et 296.
5. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 553.
4. Cf. Peignot, Dictionnaire raisonné de bibliologie, t. II,
332 LE LIVRE.
« Entre amis tout est commun » : telle était la
devise du bibliophile Charles-Jérôme du Fay (1062-
1725)1.
Le médecin Camille Falconet (1671-1762) était,
comme nous l'avons vu*, possesseur d'une belle
bibliothèque, composée d'environ 45000 volumes,
qui « était autant à ses amis qu'à lui; et plusieurs
fois il lui est arrivé de racheter d'autres exemplaires
de livres qu'il avait prêtés, jugeant que, puisqu'on
ne les lui rendait pas, on les avait perdus, ou qu'on
en avait encore besoin^ ».
Le conteur et philosophe Thomas-Simon Gueu-
p. 361. C'est en l'honneur de Michel Bégon et en souvenir
du bon accueil quavait reçu de lui le botaniste Plumier que
celui-ci donna le nom de bégonia à un genre de plantes
d'Amérique.
1. Fertiault, op. cil., p. 55j. Du Fay ou Dufay (Charles-
Jérôme de Cisternay) « était lieutenant aux gardes, lors-
que, au siège de Bruxelles, en 169.'j, il eut, à la tète de sa
compagnie, la cuisse gauche emportée d'un boulet. Il n'en
quitta pourtant pas le service, et il eut le grade de capi-
taine en 1705: mais il fut enfin obligé d'y renoncer, par les
infirmités qui lui survinrent, et l'impossibilité où il était de
monter à cheval. <• Heureusement, dit Fonteneilc, i! aimait
• les lettres, et elles furent sa lessource. » Il se forma une
très belle bibliothèque : économe sur tous les autres objets
de sa dépense, il ne ménageait rien pour se procurer les
livres qui lui manquaient ou dont il avait envie. Difficile
dans le choix de ses amis, il mettait tous ses soins à con-
server ceux qu'il s'était faits en petit nombre, et leur prê-
tait ses livres même les plus précieux, disant qu'entre amis
tout doit être commun. » (Michaud, op. cit.)
2. Supra, chap. xii, p. 270, n. 3.
5. Michaud, op. cit.
DU PRET DES LIVRES. 333
LETTE (1685-1766) avait également pour devise :
Thomas G. et amicomm' .
Le bibliophile Jordan (1700-1745), de Berlin, ami
de Frédéric le Grand, mettait aussi en tête ^de ses
livres l'inscription : Jordani et amicomm^.
De même, J. Gomez de la Corti.na (....-....),
dont plusieurs volumes se trouvent à la bibliothè-
que universitaire de Douai, faisait graver sur le plat
de ses livres, au-dessus de ses armoiries : ,/. Gomez
de la Cortina et amicorum, et au-dessous : Fallitur
hora legendo^.
Et Jacques Denyau ( -....)) bibliophile ange-
vin : Sum Jacobi Denyau et amicomm, non om-
nium''.
De nos jours, le sénateur Victor Schœlcher (1804-
1894) avait adopté cet ex-libris, bien autrement libé-
ral que celui de Grolier : t Pour tous et pour moi ^ ».
En vrai et magnanime philanthrope, il commençait la
charité par autrui, par tout le monde, et se servait
le dernier.
Un collectionneur du xvnr' siècle. Randon de
BoissET, désirant concilier sa jalouse passion de
1. Fertiallt, op. cit., p. 553.
2. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VII, p. 480.
5. Jules CoLSiN, De l'organisation... des bihliolhèques. p. 100,
n. 1.
4. L Intermédiaire des chercheurs et curieux, 10 juillet 1879.
col. 390.
a. L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, 10 juillet 18'!»,
col. 401.
334 l'E LIVRE.
bibliophile et ses sentiments dobligeance, s'avisa
de se créer deux bibliothèques : l'une, pour lui seul,
composée d'éditions princeps et d'exemplaires rares;
l'autre, de volumes ordinaires ou de doubles, qu'il
prêtait volontiers'.
Au lieu de deux bibliothèques, le richissime biblio
mane anglais Richard Heber (1775-185')) conseille
den avoir trois, composées des mêmes livres : l'une
pour la parade et la montre, l'autre pour son usage
personnel, la troisième pour les emprunteurs, « pour
prêter à ses amis, à ses risques et périls* ». Mais
tout le monde ne possède pas, comme Richard
Heber--, l'emplacement suffisant ni la fortune néces-
saire pour s'offrir le luxe de trois, voire de deux
bibliothèques, renfermant les mêmes ouvrages en
éditions différentes et diversement habillés.
Constantin \, dans son petit manuel de fîjô/io^/téco-
1. Cf. Gustave Brunet. Dictionnaire de biUiologie catho
tique , col. 517.
2. Octave Uzanxe, Du prêt des livres, Miseellanées biblio-
graphiques, t. I, p. 37.
5. Sur Richard Heber, voir supra, chap. xi, p. 250.
4. . Constantin, pseudonyme de Léopold-Auguste-Con-
stantinHESSE, bibliographe français, né à Erfurlh (Prusse) en
1779, mort à Paris en 1844. » (Lorenz, Catalogue général de
la librairie française, t. I, p. 579.) Parmi les « prêteurs »,
M. Fertiault (les Amoureux du hure, pp. 552-553) mentionne
encore les noms suivants, dont plusieurs ont été déjà cités
par nous dans les pages qui précèdent : « Lucullus (109-57
av. J.-C): Pline le Jeune (62-115); saint Isidore de Peluse
(570-4.50); les de Thou : Jacques- Auguste (1555-1617), et son
fils François-Auguste (1607-1642): Antoine Possevin (Posse
DU PRÊT DES LIVRES. 335
nomie\ est davis, lui, qu'il ne faut blâmer ni ceux
qui ne prêtent pas leurs livres, ni ceux qui les prê-
tent, et n'accuser ni les uns d'insouciance, ni les
autres d'égoïsme.
Les « non prétours », au nombre desquels figure
l'évêque d'Avranches HuetS ne sont pas moins con-
vaincus et formels que les « prêteurs ». L'un d'eux,
M. Jules Le Petit (1845-....), va même jusqu'à
contester la bonne foi de ses adversaires, à décla-
rer qu'il ne croit pas « que Jean Grolier et ses imi-
tateurs aient été sincères. Peut-être cependant,
ajoute-t-il, les amis de ces hommes généreux
étaient-ils appelés à limmense satisfaction dadmi-
rer de temps à autre, à travers des vitrines, les
splendides [reliures qu'ils faisaient exécuter. Dans
ce cas, je comprends la portée de leurs devises, qui
étaient, à vrai dire, tant soit peu hypocrites. Je le
maintiens, les vrais amateurs ne prêtent pas leurs
livres, même à des amis\ »
Voilà qui est net.
vino, jésuite italien, 1534-1611); Etienne Baluze (1650-1718)- le
poète et historien italien Crescimbeni fl665-1728); d'Ale'm
bert (1717-1785): Francis Douce, antiquaire anglais (1757'
1834); Nicolas de Nicolis (?); Gabriau de Riparfonds r^)- M^
thieu GuéroulK?).' ^''' ^'
\. Page 71.
2. Cf. Fertiault, Drames et Canrans du lirre, p. 264
3. Jules Le Petit, VArt d' aimer les livres, p. 5'
336 LE LIVRE. ;
Plus explicilo encore est M. Ocfave Uzanne
(1851-....), qui a on ne peut mieux dépeint les
angoisses et les transes, 1' « état dame » d'un biblio- i
phile qui a prêté un de ses chers livres*. i
« Les livres ont toujours été la passion dos hon- I
nêtes gens, disait le poète polyglotte Vadiua Ménage : i
si nous paraphrasons cette pensée devenue célèbre, !
noii'i diron« que les livres ont toujours été le goût
favori, la passion raisonnée des hommes paisibles, .1
rangés, d'un esprit correct et systématique. Un i
bibliophile aime ses volumes d'un amour particu- ï
lier, d'un amour quelque peu vaniteux, de ce même .i
amour de propriétaire que Gavarni a immortalisé
dans cette légende de bourgeois possesseur : Afon
mur; un bibliophile dit : Mes livres axec la même into-
nation satisfaite et glorieuse; il res.sent pour eux une
tendresse mêlée de crainte, de pudeur, defTaremenl
bizarre, qui se comprend et s'analyse facilement.
« Si, dans les mains du gros propriétaire, le plâtre
se fait or, les livres deviennent joyaux dans celles
i. Octave Uzanne, Du prêt des livres, op. cit., t. I, pp..>5-40.
Cf. aussi Bayle (ap. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I,
p. 'M), qui, à Coppet, en 1672, cesl-it-dire à l'âge de vingt-
cinq ans, et dans tout le feu de la galanterie, ayant prêté à
une demoiselle le roman de Zayde, et ne pouvant plus le
ravoir, s'impatientait, s'énervait, s'exaspérait : • Fâché de
voir lire si lentement un livre, je lui ai dit cent fois le t^tr-
dirjrada, domipjorta, et ce qui s'ensuit, avec quoi on se
moque de la tortue. Certes, voilà bien des gens propres à
dévorer les bibliothèques ! -
j
DU PRÊT DES UVRES. 337
du bibliophile; il vil au milieu d'eux dans une quié-
tude sans égale, dans le bonheur intime du droit de
possession, dans des ravissements béatifiques et
infinis, il passe de longues heures à les contempler,
à les aligner, à les soigner, essuyer, épousseter avec
une joie enfantine: il les connaît page par page, ligne
par ligne; il les apprécie par des affinités variées de
sensations douces et charmantes: il pense enfin,
avec Montaigne, que ces bons et sûrs amis, que ses
livres, sont encore la meilleure munition qu'il puisse,
trouver à cet humain voyage.
« L'emprunteur, bibliophage et insouciant, ne
calcule rien de tout cela : il tombe au milieu de ces
doctes jouissances comme un renard dans un pou-
lailler; il est possédé tout à coup d'une fringale de
lecture; il arrive et laisse gravir impudemment ses
convoitises sur les rayons où juchent les volumes
que son esprit voudrait dévorer: il implore avec des
paroles caressantes, il jure ses grands dieux que
l'emprunt qu'il fait est un emprunt forcé, il affirme
que le livre demandé sera couvert soigneusement,
enveloppé, serré sous clef, loin des regards indis-
crets et des mains malheureuses; il invoque l'amitié
la plus confraternelle, la sympathie la moins dégui-
sée, et promet de rendre le livre dans la huitaine.
— C'est, hélas! la cigale qui quémande à la fourmi.
Et la cigale est oublieuse!
« La fourmi ne doit pas se laisser séduire, elle
Lt uvKc. — I. II. ii
338 LE LIVRE.
doit être calme et inflexible, et répondre sans cesse
et toujours par le plus formel refus.
« Le bibliophile qui prête un livre se fait injure à
lui-même: il travaille à ses peines, à ses insomnies,
au châtiment de sa générosité....
« Le bibliophile qui prête un volume s'en repcnt
toujours; ce sont d'abord des craintes vagues, un
sentiment curieux d'inquiétude, qui l'obsèdent, un
agacement inconscient qui le tracasse ; il sent qu'il
lui manque quelque chose, et la place béante laissée
par l'absent sur les rayons de sa bibliothèque le fait
frémir furtivement.
« 11 n'y a rien que Ton rende moins fidèlement que
« les livres, dit sentencieusement un moraliste
« ancien; l'on s'en met en possession par la même
« raison que l'on dérobe volontiers la science des
« hommes, desquels on ne voudrait pas dérober
« l'argent. » Un livre prêté est, en effet, à moitié
perdu; l'emprunteur le plus honnête s'accoutume à
sa vue, il en remet de jour en jour la restitution, et
arrive, sans qu'il y songe, à se faire tacitement une
morale à la Bilboquet : « Ce livre pourrait être à
« moi... il devrait être à moi... il est à moi ». Au sur-
plus, on ne se gêne guère avec les livres des autres,
on en use sans façon; ce sont les mains humides,
les cendres du cigare, la poudre de l'écfitoire, que
sais-je! Tout contribue à maculer les pages virgi-
nales.
DU PRÊT DES LIVRES. 339
« Il est rare que le bouquin vagabond ne revienne
pas légèrement détérioré, comme un écolier qui
aurait fait des fredaines; ce ne sont quelque-
fois que taches insignifiantes, que feuillets froissés;
mais aussi, plus souvent, le pauvre volume porte des
stigmates indélébiles; sa reliure est meurtrie, ses
pages sont déchirées, et ses gardes n'ont su le
défendre des plus vilaines atteintes....
« Souvenons-nous de cette anecdote gasconne de
deux amis couchés dans la même chambre :
« Pierre, dors-tu? dit Tun à son camarade.
— Pourquoi? répond ce dernier.
— C'est que, si tu ne dormais pas, je temprunle
rais un louis.
— Alors... je dors. »
« Adoncques, dormons toujours; soyons sourds
à la voix attendrie et suppliante des emprunteurs;
gardons nos livres en avares, en égoïstes, si l'on veut,
quelque pénible que le refus nous soil. Gardons
précieusement nos livres, ne les prêtons pas; c'est
le plus sûr moyen de conserver la tranquillité inté-
rieure, la paix de conscience, le bonheur sans nuage,
l'ivresse paradisiaque de nos voluptés bouqui-
nières. »
Elle remonte loin, du reste, cette méfiance et cette
aversion qu'inspire tout emprunteur ou quéman-
deur de livres. Martial (43-104) nous en fournit la
pleuve, entre autres, dans une de ses épigrammes :
340 LE LIVRE.
« Vous ne manquez jamais, Lupercus, à chaque
rencontre, de me dire : « Voulez-vous que je vous
« envoie mon esclave, et voulez-vous lui confier votre
« petit volume d'Épigrammes, que je vous renverrai
« dès que je laurai lu? » Il est inutile, Lupercus, que
vous donniez cette peine à votre esclave. La route
est longue de chez vous au Poirier; déplus je loge au
troisième étage, et les étages sont très hauts. Ce
que vous demandez, vous n'avez pas à le chercher
si loin. Vous êtes un habitué de FArgilète' : or, près
du forum de César se trouve une boutique, dont la
devanture est toute couverte de titres d'ouvrages,
de sorte qu'on y lit d'un coup d'œil les noms de tous
les poètes. Là, vous me demanderez, en vous adres-
sant à Atrectus; c'est le nom du marchand. Du pre-
mier ou du second casier il tirera un Martial bien
poli et orné de pourpre, qu'il vous vendra cinq de-
niers. — « C'est trop cher, » dites-vous. — Vous
avez raison, Lupercus-. »
Nous avons vu Bayle (1647-1706) tout à l'heure''
maugréer contre certaine emprunteuse qui lisait
i. L Argilèle, coimne nous l'avons dit (t. I, pp. 24-tif>). était
le quartier de Rome habité de préférencepar les libraires.
2. Occurris quotics, Luperce, nobis.
Vis miltani pueriim, subinde dicis,
Cui tradas Epigrammaton libellum.
Etc.
(Martial, Êpigrammes, livre I. 118. trad. Nisard, p. 3.î9. —
Cf. aussi livre IV, 72, p. 401.
ô. Page 5Ô0, note 1.
DU PRKT DES LIVRES. 341
« comme une tortue », et gardait indéfiniment son
exemplaire de Zayde.
Joseph ScALiGER (1540-1609) répondait tout net à
ceux qui faisaient mine de lui emprunter un volume :
Itc ad vendentes ! « Allez en acheter ' ! »
Le peintre Daniel du Moustier (1575-1646?), pre-
nant les devants, avait décoré « le bas de ses livres »,
la plinthe de sa bibliothèque, de cette fulminante
inscription, vrai cri du cœur : a Que le diable em-
porte les emprunteurs de livres-! »
Et comme on comprend bien ce sentiment de ter-
1. Jules Jaxin, r Amour des livres, pp. 50-60.
2. Tallemaxt des Réaux, Historicités, Du Moustier, t. III,
p. 159. (Paris, Techener, 1862; 6 vol. in-18.) Au nombre des
« non-prêteurs », citons encore, d'après M. P^ertiault {les
Amoîireux du livre, p. 555) : le médecin italien Demclrio
Canevari (1559-1625): Guillaume Colletet (1508-1659) et Guil-
bert de Pixérécourt (1 775-1 84i), dont nous parlerons tout à
l'beure; le critique et pbilosophe Naigeon (1758-1810); le
marquis de Morante (1808-1868), magistrat, sénateur et biblio-
phile espagnol; Cigongne (?) [s'agirait-il de Charles Sigonio
dit aussi Sigonius (vers 1520-1584), archéologue italien, un
des créateurs de la science de la diplomatique?]; Gita-
nins (... — ...); et J. -Thomas Aubry, curé de l'église Saint-
Louis-en-l'Ile (... — ...). — « Un jour que Gaspard Schopp
[Scioppius, célèbre philologue et grammairien allemand :
1576-1640] priait Gifanius de lui prêter un manuscrit de
Symmaque, Gifanius lui lit celte réponse : ■• Me demander de
]»rêter mon « Symmaque. monsieur! mais c'est comme si l'on
■> me demandait de prêter ma femme!- Perinde est alcjue
uxnrem meam utendam postulare! « (Emile Deschanel, .4
bâtons rompus, Quand on range sa bibliothèque, p. 152.)
342 LE LIVRE.
reiir, celte colère et cette exaspération que provo-
quent les emprunteurs de livres parmi les biblio-
philes ou les simples travailleurs! « Un livre prêté
est à moitié perdu », nous disait, il y a un instant,
M. Octave Uzanne ; on en use sans façon avec les
livres d'autrui. « Un volume une fois sorti de Tinté-
rieur d'une bibliothèque, nous dit à son tour le bi-
bliographe Constantin', est exposé à toutes les
chances, sinon de perte, du moins de dégradation et
d'avarie de la part des maladroits, des négligents
et des malpropres; il ne rentre ordinairement qu'à
la volonté de l'emprunteur, qui le garde pendant
des années et souvent môme tout à fait, parce que
le principe que garder un livre n'est pas un vol est
malheureusement adopté par beaucoup de per-
sonnes. »
Comme exemple de l'inqualifiable incurie des em-
prunteurs délivres, on rapporte l'aventure survenue
à André Chénier, aventure bien propre à décourager
les bibliophiles prêteurs de leurs trésors.
André Chénier, qui avait une prédilection spé-
ciale pour Malherbe, dont il a d'ailleurs commenté
les vers, possédait une bonne édition de ce poète, un
petit in-8 publié par Barbou en 1776, avec la notice
et les notes de Meunier de Querlon. Un jour un
visiteur emprunta ce volume à Chénier, qui ne sut
pas le défendre, n'osa pas refuser, et le livre ne lui
1. Bibliotliéconomie , p. 68.
DU PRET DES LIVRES. 3/i3
revint que tout taché d"encre et dans le plus
pitoyable état. Sur une des pages, la page 61, en
regard de la plus grosse tache, Chénier écrivit alors
(1781) ces lignes :
« J'ai prêté, il y a quelques mois, ce livre à un
homme qui l'avait vu sur ma table, et me l'avait
demandé instament (m-\. Il vient de me le rendre en
me faisant mille excuses. Je suis certain qu'il ne la
pas lu. Le seul usage qu'il en ait fait a été d'y ren-
verser son écriloire, peut-être pour me montrer que,
lui aussi, il sait commenter et couvrir les marges
d'encre. Que le bon Dieu lui pardone (sic) et lui
ôte à jamais l'envie de me demander des livres ' ! »
C'est le cas de rappeler le « mirlitonesque »^ dis
lique, dont Charles Nodier. Guilbert de Pixérécourl,
d'autres encore, se disputent la paternité^ :
Tel est le triste .sort de tout livre prêté,
Souvent il est perdu, loujoiu"> il est sràté;
et le fameux sixain de Guillaume CoUetet, que, par
une singulière erreur, provenant sans doute et uni-
quement de l'assonance, on attribue fréquemment à
Condorcet^ :
1. Llntermédiaire des chercheurs et curieux, 10 août ISO.Î,
col. Vil.
'2. L'épilhète est de M. Octave Uzanne, op. cit., t. I, p. 56.
3. Cf. Octave Uzaxne, op. cit., ibid.; Jules Richard, l'Art
de former une hibliothèque, p. 41; l'Intermédiaire des cher-
cheurs el curieux, 10 juillet 1870, col. 401; etc.
4. Voir, entre autres, pour cette attribution à Condorcet .
344 LE LIVRE.
Chères délices de mon âme,
Gardez-vous bien de me quiller.
Quoiqu'on vienne vous emprunter!
Cliacun de vous m'est une femme,
Qui peut se laisser voir sans blâme
Et ne se doit jamais prêter.
Ce qui n'empêcha pas Colletet, lorsqu'il reçut de
Richelieu « la somme énorme de six cents livres »
pour six vers seulement, consacrés à la description
de la pièce (feau des Tuileries, de remercier le
généreux cardinal par ce distique, plus dig-ne d'un
trafiquant que d'un bibliophile :
Armand, qui, pour six vers, m'as donné six cents livres.
Que ne puis-je, à ce prix, te vendre tous mes livres' !
Les livres prêtés — pour revenir à eux — « les
livres prêtés ne sont jamais rendus.... Parfaitement!
Jules Janin, l'Amour des livres, pp. 60-61 ; Edouard Rou-
VEYRE, Connaissances nécessaires à un bihliopfiile, 3= édit.,
t. I, p. 92; Yve-Plessis, Petit Essai de biblio-thérapeutique,
p. 20; etc. Sur la paternité de Colletet, voir V Intermédiaire
des chercheurs et curieux, 10 et 25 février 1878, col. 65 et 122.
A part une épître A un jeune Polonais exilé en Sibérie, Con-
dorcet, qui s'est surtout occupé de science et de politique,
n'a jamais écrit de vers.
1. Cf. Théophile Gautier, les Grotesques, p. 216. (Paris,
Lévy, 1859.) <■ Certainement jamais vers, même alexandrins,
c'est-à-dire les plus longs qui soient, n'ont été payés aussi
cher à aucun poète du monde, >• ajoute ici Théophile Gau-
tier. — A propos de Guillaume Colletet et de sa biblio-
thèque, Charles Asselineau a écrit une très intéressante
page {ap. Eugène Crépet, les Poêles français, t. II, p. 496),
que je me reprocherais d'omettre : <■ ...Chevreau s'est trompé
lorsqu'il a dit que Colletet ne laissa à son fils que son nom
DU PRÊT DES LIVRES.' 345
Ainsi tous les livres que vous voyez là, sur ces rayons,
ce sont des livres qu'on m'a prêtés et que j'ai gar-
pour héritage. Ce nom serait déjà quelque chose; mais
C.olletet put transmettre à son héritier un legs plus positif
l't plus palpable, sa bibliothèque, — bibliothèque considérable
et célèbre, même en son temps, au témoignage du Père Jacob,
(le ChAlons, l'auteur du Traité dex plus belles bibliuthèques du
monde, et qu'il sut conserver cinquante [quarante?] ans, mal-
gré son peu de fortune, pour la léguer à ce fils. La pauvreté
et les instances de la veuve forcèrent, dans le courant de
l'année, François 0>llelet à se défaire de son héritage, et les
regrets qu'il lui a consacrés seront une conclusion touchante
pour cette notice. •■ Vente, dit-il, qui tire presque des larmes
« de mes yeux et des soupirs de ma bouche, toutes les
« fois que j'y pense, et qui rappelle en ma mémoire la fai-
* blesse d'un homme intéressé, qui, pouvant me conserver
" ce seul petit héritage que m'avoit laissé mon père, a mieux
- aymé le donner en proye à la justice que de m'en laisser
" la jouissance; advantage certe qui lui donne bien peu de
■ gloire, aussi bien qu'à ceux qui, pouvant inspirer à la
" vefve de nobles et généreux sentiments en ma faveur,
" n'ont pas été fidèles conseillers ny juges équitables dans
■• ma cause. C'est un ressentiment qui me tient trop au cœur
« pour l'étouffer; et l'indignation que j'eus, dès ce tems-là.
« d'une action si contraire au sang et à la nature m'inspira
« une ode de cent vers, qui seront quelque jour imprimez,
« et dont voici le commencement :
Chères délices de mon père,
Livres doctes et précieux,
yui de ses écrits curieux
Fûtes l'entretien ordinaire;
Vous qu'en quarante ou cinquante ans,
Malgré les misères du temps,
Il acquit avec tant de peine.
Eh quoi! je ne vous verrai plus!
Puisqu'il faut que cette semaine
A l'encan vous soyez vendus, »
Etc.
'- Quoique cent fois supérieurs à YOde à Namur ces vers
346 LE LIVRE.
dés, » répondait un jour, d'après une légende, sans
doute plus amusante qu'authentique, certain biblio-
phile à un téméraire visiteur qui faisait mine de lui
emprunter un volume'.
C'est probablement le même ingénieux collection-
neur qui répliquait à un de ses amis, en train de le
prier de lui prêter un volume : « A vous? Jamais de
la vie! Vous m'en avez prêté un jadis, et vous ne me
lavez jamais réclamé! »
Mais que de fois c'est en vain qu'on réclame, —
quand on ose réclamer! l'emprunteur fait la sourde
oreille: ou bien il promet de restituer très prochai-
nement, de rapporter sans retard, sans faute....
« Vous /'aurez demain.... Ce soir même il sera chez
vous.... » Et ni ce soir ni demain, pas plus que
sœur Anne, vous ne voyez rien venir.
" dit Charles Nodier, — continue Asselineau, — sont assez
" mauvais; mais il y a, dans tout ce passage, une fleur de
« sentiment qui fait penser, une mesure d'expression qui
- fait réfléchir, et qui satisfait mieux mon cœur et mon
« esprit qu'un vain luxe de paroles. L'homme qui n'accuse
" son spoliateur que de faiblesse, qui ne voit dans sa marâtre
- que la veuve de son père, (pii ne trouve dans les con-
« selliers de cette femme que des juges peuéqidtables. valait
•< bien mieux à aimer que ce triste Boileau. Il n'aurait jamais
■• stigmatisé d'un opprobre éternel le malheur d'avoir besoin
« de pain et d'en demander aux valets, extrémité cruelle sans
<■ doute, mais préférable à la honte d'attendre de l'or de leurs
• maîtres. •■
1. '- La Sagesse des nations dit vrai : " Les francs prêtés
" sf)nt quelquefois^ rendus. — les livres, jamais! » (Albéric
Second, /c Tiroir anx soiiven'rs, p. 17": Paris, Dentu, 1886.)
DU PRKT DES LIVRES. 347
On conte, à ce propos, que l'acerbe et agressif
lexicologue François Génin (1803-1856)* avait eu
occasion, alors qu'il était professeur à la Faculté de
Strasbourg, de prêter les deux premiers Aolumes
d'un superbe exemplaire de Tom Jones, à l'un de ses
collègues qui voulait apprendre l'anglais. Rentré à
Paris, attaché à la rédaction du National, fiénin
avait vainement écrit vingt fois pour réclamer ces
volumes : pas de réponse. A bout de patience, il fit
un paquet des deux tomes qui lui restaient et les
i envoya par la diligence à son trop silencieux
emprunteur. « Comme cela, du moins, lui écrivait-il
en même temps, un de nous deux aura l'ouvrage
complet. Ce sera vous, puisque vous ne voulez pas
que ce soit moi; ce qui cependant m'aurait paru
plus naturel-. »
Une des pertes d'ouvrage les plus regrettables,
causées par un emprunteur de livres, c'est celle du
traité De Gloria de Cicéron, que Pétrarque prêta à
1. « Génin est un tape-dur; il a toujours liesoin de taper
sur quelqu'un. >• Etc. (Sainte-Beuve, Causeries du lundi,
l. XI, p. 464.) « Génin, l'écrivain anti-jésuitique et anti-
ecclésiastique le plus passionné. >• (Id., op. cit., t. I, p. 590.)
Particularité curieuse, cet adversaire acharné de la religion
et des prêtres avait, outre la passion des lettres, celle du
plain-chant, et « il a composé une messe en musique qui a
été exécutée deux fois, le jour de Noël, dans l'église Saint-
Leu, à Paris ». (B. Hauréau, art. sur Génin, ap. D"" IIoefer,
Nouvelle Biographie générale.)
2. P.-J. Martin, V Esprit de tout le monde, pp. 1I7-11S.
(Paris, Magnin, 1850.)
348 LE LIVRE.
son vieux maître de grammaire Convenevolc (ou
Gonvennole) da Prato, et que celui-ci, pour se pro-
curer quelques ressources, mit en gage, mais sans
jamais oser dire entre quelles mains. Malgré nombre
de réclamations et quantité de recherches, le pré- 1|
cieux manuscrit demeura introuvable, et fut perdu
pour Pétrarque comme pour nous'.
Parmi les emprunteurs peu enclins à restituer, on
cite le moraliste Nicole (1625-1695) : « Il ne rendait
pas très exactement les livres qu'il empruntait,
écrit de lui Sainte-Beuve-. M. de Pontchâteau, qui
tenait fort à ses livres^, paraît s'en plaindre en un
endroit de ses lettres : « N'en dites rien néanmoins,
« il faut savoir perdre. Mais il faut avouer ma fai-
« blesse, je hais plus de perdre un livre qui ne vau-
« drail que dix sols, que dix pistoles. Cela est d'un
« petit esprit : aussi suis-je tel. »
Goethe n'aimait pas non plus, prétend-on, rendre
les ouvrages ou estampes qu'on lui prêtait, et c'est
ainsi qu'il a su, jusqu'à ses derniers jours, enrichir
ses collections. « Emprunter et oublier longtemps
L Cf. Ludovic Lalanne, op. cit., p. 227; et Fehtiault
Drames et Cancans du livre, pp. 141-150.
2. Port-Royal, t. IV, p. 414, n. 1.
3. C'est ce M. de Pontchâteau qui •< s'éveillait quel-
quefois avec ce mot de V [mitation à la bouche : In omni-
bus requiem qusesivi, et nusquam inveni nisi in angulo cnm
libro : « J'ai cherché partout le repos, et je ne l'ai nulle part
trouvé que dans un petit coin avec un petit livre. ■> (Saixte-
Beuve, op. cit., t. V, p. 257.)
DU PRÊT DES LIVRES. 349
de rendre, c'est là le vrai signe du collectionneur
passionné, » conclut sans barguigner le traducteur
des Conversations recueillies par Eckermann'.
On avait prêté au philosophe et académicien
Victor Cousin (i79'2-1867), alors qu'il était ministre
de l'Instruction publique, un beau manuscrit de
Malebranche. En vain le lui avait-on redemandé à
plusieurs reprises, nous conte Emile Deschanel',
Cousin « fit longtemps la sourde oreille ; si bien
qu'à la fin on mit en campagne un homme presque
aussi considérable que le ministre lui-môme auquel
il était chargé de réclamer formellement le manu-
scrit précieux ». Alors Cousin refusa de le rendre.
« Mais enfin, dit l'intermédiaire, ce manuscrit est
« à M..., qui vous l'a prêté; il le réclame, il en a le
« droit. — Mon cher N..., répondit majestueuse-
« ment le grand éclectique, il a son droit, mais f ai
« 7na passion \ » Oncques ne rendit le manuscrit. »
Un autre célèbre minisire de l'Instruction publique
et membre de l'Académie française, le critique et
historien Villemain(I 790-1 870), se montrait, lui aussi,
paraît-il, extrêmement dur à la desserre. « Il ne
rendait jamais les livres empruntés, assure Jules
Richard^, et il fallait la complicité de son secrétaire
1. Tome I, page 85, note l; liad. Emile Délerot.
2. A bâtons j^ompus. Quand on range sa bibliothèque,
p. 132.
3. Op. cil., p. 41.
350 LE LIVRE.
pour que le prêteur pût aller reprendre furtivement
son bien. »
Un autre immortel encore, Louis de Loméme
(181o-1878), était, au dire du même bibliographe',
atteint de cette même fréquente faiblesse.
Tous ces larcins, toutes ces négligences et dété-
riorations expliquent et justifient la méfiance des
bibliophiles. Les précautions employées par ceux-ci
à l'égard de leurs confrères ou des simples profanes
dépassent souvent toute idée.
Un célèbre collectionneur hollandais, le baron
Westreenen van TiELLANDT (1785-1848), dont la
riche et curieuse bibliothèque se voit encore, réunie
à celle du comte Meerman, le long d'un des canaux
de la Haye, ne laissa, pendant quarante ans, — les
quarante ans qu'il mit à rassembler ses livres. —
personne, pas même son plus intime ami, entrer dans
son « muséum ». « Un jour enfin, raconte M. Fir-
min Maillard-, il annonça à deux amis qu'il allait
pouvoir les admettre à contempler ses merveilles,
ses trésors, etc. ; mais il fallait pour cela qu'ils se
soumissent complaisamment aux conditions sui-
vantes : la voiture du baron irait les prendre, parce
1. Op. cit., p. 41.
2. Les Passionnés du livre, pp. 127-1*J8.
DU PRET DES LIVRES. 351
que l'atmosphère pouvait être ce jour-là chargée
d'humidité; avant d'entrer dans son cabinet, ils chan-
geront de costume, mettront chacun une robe de
chambre (il en a deux toutes neuves pour cet usage),
un bonnet et des pantoufles, leurs vêtements et leurs
chaussures ordinaires pouvant introduire delà pous-
sière, — la chose la plus pernicieuse pour les livres.
Ce sont, du reste, des précautions auxquelles il se
soumet lui-même. Les deux amis acceptèrent; mais
ce fut inutile' : il traîna la chose en longueur, et
finalement mourut, laissant cependant sa fameuse
bibliothèque à l'État ; mais, ajoute M. Firmin Mail-
lard, avec des stipulations qui n'avaient d'autre but
que d'écarter autant que possible de ses diables de
livres les malheureux lecteurs ^ »
1. Edmond Texier, dans son volume les Choses du temps
présent (pp. 147-148) fait un rôcil qui diiTère sensiblement
de celui de M. Firmin Maillard. 11 se borne à dire, sans le
nommer, que le baron Westreenen contraignait ses amis
les plus intimes, lorsqu'ils manifestaient le désir de visiter
ses richesses, « à l'humiliante condition de revêtir par-des-
sus leur habit une grande robe sans manches et sans ouver-
tures pour laisser passer les bras ». Touchante confiance !
2. La Bibliolhcque ou Muséum Meermanno-Weslreeninnum,
([ui occupe à la Haye un local distinct de la BibIiothè(iue
royale, sur les confins de la ville, au bord du canal dit
Prinzessegracht, n'est ouverte au public que les premier
et troisiènfe jeudis du mois. — A propos du baron Wes-
treenen, rappelons qu'il s'est spécialement occupé de l'iiis-
loire de l'imprimerie dans les Pays-Bas, et s'est tout particu-
lièrement attaché à prouver que la première idée de l'emploi
des caractères mobiles est due aux Hollandais, — à Lau-
rent Coster, de Harlem, — idée qui sest ensuite perfec-
352 LE LIVRE.
Le comte de Labédoyère (xix® siècle), dont nous
parle encore M. Firmin Maillard', était de même un
bibliomane et bibliotaphe implacable. « Il avait
inventé Tart de coifTer les livres, c'est-à-dire de les
emprisonner dans un carton, qui ne laissait de visible
que le dos ; il ne les prêtait jamais et ne les commu-
niquait même pas, ce dont nous ne pouvons le
blâmer »
Si nos livres n'étaient que des objets de luxe,
s'ils ne devaient servir que pour l'ornement et la
montre, volontiers, si beaux, si merveilleux qu'ils
fussent, nous suivrions les généreuses recomman-
dations de M. Mouravit, et conclurions avec lui que
le devoir de tout bibliophile est d'ouvrir libérale-
ment à tous sa bibliothèque, de doubler et tripler
tionnée à Strasbourg et à Mayence. Cette thèse, dont l'erreur
est pleinement démontrée aujourd'hui, — puisque « Lau-
rent Coster, né en 1370, avait soixante-dix ans en 1440,
époque la plus éloignée qu'on puisse attribuer à la décou-
verte de l'imprimerie, et que cette année même est celle où
il est mort » (Ambroise Firmin-Didot, Essai sur In typoyru-
pliie, col. 590). — a été également soutenue par un autre
bibliographe hollandais, le baron Gérard Meerman (1722-
1771), père du comte Jean Meer.max (1753-1815). C'est ce
dernier qui a laissé à la ville de la Haye la riche biblio-
thèque de son père, bibliothèque qu'il avait lui-même beau-
coup augmentée, et qui a été réunie à celle du baron
Westreenen.
1. 0/1. cil., p. 5. Sur le comte de Labédoyère, cf. supra,
p. 220, n. 2.
DU PRÊT DES LIVRES. 353
ainsi son bonheur par le bonheur dautrui. Tout en
déplorant ces négligences et ces dégradations, en
nous indignant contre ces soustractions, ces escro-
queries, plus ou moins dissimulées ou efîrontées,
nous passerions sur elles condamnation.
Mais, pour nous, et selon notre méthode et nos prin-
cipes, nos livres sont à la fois des confidents et des
instruments de travail : ils peuvent porter trace, dans
leurs marges ou sur leurs gardes, de nos réflexions.
de nos recherches, de nos comparaisons ou hésita-
tions, et ces confidences n'appartiennent qu'à eux
seuls et à nous seuls.
En outre, vous en avez sans cesse besoin, de
vos livres, vous liseur, travailleur et fureteur. — et
de tous, sans distinction ni prévision possibles. Tel
mol entendu, telle bribe de causerie, tel aiticlr dr
journal, tel passage de roman, une rencontre, une
allusion, un événement ou incident quelconque
vous amène et vous oblige, presque à tout instant,
à consultertel ou tel de vos volumes; et, remarquez-
le bien, c'est toujours le livre absent qui vous fera
défaut, toujours, comme par un fait exprès, celui-là
que vous voudriez feuilleter. Ayez-les donc toujours
tous sous la main, en état de répondre immédiate-
ment à votre appel. — et. pour cela, hélas! n'en
prêtez pas.
INDEX ALPlHABÉTIQUE
Abauzit : 7.
Abd-Allatif, médecin ara-
be : 266.
Abeilles (les), comparées à
certains lecteurs: 63 et s.
About (Edmond) : 178.
Abraham : 94.
AccuRSE : 148.
Addison : 117.
Aimé Martin : 118.
AïssÉ (Mlle) : 277.
Albany (comtesse d') : 75.
AldeManuce : 82, 145,257.
Alembert(d') : 154, 199, 2"9,
280, 529, 555.
Alexandre le Grand : 220.
Alexandre Polyhistor :
265.
Alfieri : 57, 84.
Alkan aîné : 255, 296, 298.
Almeloveen (Jans.) : 145.
Ambroise (saint) : 95.
Ajupère (André-Marie)
175, 176.
Ampère (Jean-Jacques)
176.
Amrou-ben-Alas, lieute-
nant d'Omar : 266, 2(i7.
Amyot (Jacques) : 64, 95.
Anacréon : 122.
Ancillon (David) : 72, 85,
146.
Anne de Bretagne : 296.
Annotations manuscrites
sur les livres : 79 et s.
Appien : 55.
Argent (l'j, sa toute-puis-
sance, « le nerf et le dieu
de la littérature d'aujour-
d'hui » (Sainte-Beuve) :
207 et s.
Argental (comte d') : 56.
Argilète (1'), quartier de
Rome habité par les li-
braires : 540.
Arioste (l') : 107, 121.
Aristippe de Cvrène : 9Î.
94.
Aristophane- : 122.
Aristote : 70.
AnsouiLLE (milord l') : 209.
Artois (comte d') : 501.
AssELiNEAu (Charles) ; 544,
546.
.\trectus : 540.]
Aubert (abbé) : 157.
AuBiGNÉ (Agrippa d'i : 61.
Aubry (J. -Thomas) : 541.
1. Les cliillVes i;ras (éyvjjUennes) indiquent des pages
contenant des renseignements détaillés.
356
INDEX ALPHABÉTIOUE.
AUC4USTE, empereur : 108,
529.
Augustin (saint) : 19, 56, 285.
AuMALE (duc d') : 221.
AusoNE : 97, 155.
Auteurs anciens: 161 et s.,
180 ; — modernes : ICI et s.
Voir Gens de lettres.
AvENEL (Georges) : 107.
Bacon (François), chance-
lier :95, 115.
BAGFORD(John) :277.
Baillet : 1 1<).
Baillière (Henri) : 252, 257.
Bailly (Sylvain) : 212.
Baluze (Etienne) : 85, 555.
Balzac (Guez de) : 62.
Balzac (Honoré de) : 21,
107, 112, 185, 200, 201,
210, 222, 507.
Baranzane ou Baranzanus:
115.
Barbey d'Aurevilly : 210.
Bardoux (Agénor) : 57, 109.
Barl.teus : 245.
Barracand (Léon) : 9.
Barrère, conventionnel :
511.
Barrientos (Lope de) : 272.
Barthélémy (abbé) : 125.
Basile (saint) : 225.
Bathis : 551.
Bayle:72,155,142, 146, 195.
222, 556, 540.
BÉGiN (E.-A.) : 288, 2S9.
Bégon (Michel) : 551, 552.
Bensinger (Max) : 521,522.
Bkntkowski (Félix), histo-
rien : 240.
Beraldi (Henri) : 147.
Bergier : 116.
Bernard (Mlle) : 116.
Bernard (saint) : 144.
Bernardin de Saint-Pier-
re : voir Saint-Pierre
(Bernardin de).
Béroalde de Verville :
184.
BÉROSE, historien : 265.
Berouin : 44.
Berthoud (Henry) : 252.
Bertin (Armand) : 228.
Bkssarion (cardinal) : 95.
Beyle (Henrij : voir Sten-
dhal.
Bible (la) : lOS, 110, 112,120.
Biblioclastes : 263 et s.
Bibliokleptes : 218.
Bibliolàtres : 216 et s.
Bibliomanes : 216 et s., et
fjassim.
Bibliophile Jacob : voir
Lacroix (Paul).
Bibliophile (un) [Etienne
Mulsantj, auteur d'un
ouvrage sur les Ennemis
lies livres : 297.
Bibliophiles : 216 et s., et
jxt^^sim ; « le véritable bi-
bliophile est celui qui a
déjà lu tous les livres
qu'il possède... «(Tenant
(io Latour) : 256.
Bibliophilie, le bonheur de
la — : 150-151.
Bibliophobes ; 263 et s.;
« nos grands seigneurs
de la politique, de la
banque, etc., sont gêné-
INDEX ALPHABÉTIQUE.
357
ralement bibliophobes »
(Charles Nodier) : 501.
Bibliotaphes : 218.
Bibliothèque, — de Daniel
Huet: 27-29; — de Jacques
de Thou : 28 ; — nombre
de volumes que possè-
dent les bibliothèques
des principales villes du
inonde: 90 et s. ; — Biblio-
thèque Nationale : 90;
— de l'Arsenal : 91, 511 ;
— Mazarine, Sainte-Ge-
neviève, etc. : 91 ; — de
la Sorbonne : 91,514; —
Palatine (d'Heidelberg) :
91, 274; British Muséum
(à Londres) : 92; biblio-
thèque d"()xford (Bod-
lèienne) : 92, 2(ii, 515 et
s.; — Ossolinski (à Lem-
berg) : 92 ; — Angélique,
Barberini , Casanatense
ou de la Minerve, Alexan-
drine ou de la Sapienza,
Vaticane, etc. (à Rome) :
92; — Marjlkibecdiiana :
92, 259; — Mediceo-Laa-
reaziana, Marucellidna,
Riccanliana (à Florence) :
92-95; — la Brcm, Am-
brosienne (à Milan) : 95;
— Bovhonica (à Naplesi :
95 ; — la Marciana (à Ve-
nise) : 95; — du Congrès
(à Washington) : 94; —
bibliothèque merveil-
leuse du monastère de
la Sainte-Croix (Ethio-
pie) : 94: — plans de
bibliothèques : 115 et s.;
— bibliothèques popu-
laires : 125 et s.; — bi-
bliothèques de Napo-
léon 1"" : 125; — vendre
sa bibliothèque, « un
des grands malheurs de
la vie ï : 224 ; — bil)liothè-
que nationale polonaise
(à Varsovie) : 240 et s. ; —
bibliothèques fictives ou
iactices : 200 et s. ; —
bibliothèque d'Alexan-
di'ie : 205 et s. ; — des
califes d'Egypte (au
Caire) : 269; — de Tripoli
de Syrie : 209 ; — Mecr-
iiianno-Weslreenumum (à
la Haye) : 551, 552 (Voir
Ijassint).
BiON : 122.
Blades (William) : 278,
282 et s.
Blancard : 244. 245.
BoccACE : 270, 507, 518.
BocHART (Samuel) : 85.
BoDLEY (Thomas) : 92.
BoEHME (Jacob) : 11.
BoiLEAU : 04, 121, 125, 155,
256, 502, 546.
BoisnsLE (A. de) : 79.
BoissERÉE : 196.
Boissonade : 67, 84.
Bollioud-Mermet : 102,
105.
BoNALD (vicomte de) : 104.
BONAVENTURE DES PÉRIERS :
voir Des Périers (Bona-
venture).
BoNiFACE (saint) : 145.
358
INDEX ALPHABÉTIQUK.
BoNNEViE (abbé de) ; 502.
Bordas-Demoulin ; 246-247.
BoRROMÉE (cardinal) : 05.
BossAXGE ( Martin ), libraire:
275.
BossLET : 11. 21, 54, 107,
121. 125.
Bouchot (Henri) : 550.
BouFFLERS (chevalier de) ;
95.
BouLARD (Antoine-Marie-
Henri), bibliophile : 251
et s.
BouLARD (Michel), tapis-
sier : 251.
BouLARD (Mme) : 256, 257.
BouLARD (Sylvestre), impri-
meur, libraire et biblio-
graphe : 79, 85, 117, 251.
Bouquin, définition et éty-
mologie de ce mot : 151;
amour des — : 151 et s.
BOURDALOUE : 121.
BouRGET (Paul) : 112.
Briel'S (Antoine) : 94.
Brisson (Adolphe) : 299.
British Muséum : 92.
Brizeux : 180.
Brougham (lord) : 99.
Brun-ck. (Bichard) : 225.
Brunel (Georges) : 503,
304.
Brunet (Gustave): 81. 85,
85, 281. 527, 550, 551,
554.
Brunet i Jacques-Charles) :
84, 85,229. 501.
Brunetière (Ferdinand) :
104.
Bruno (Giordanoi : 5.
Bryan, bibliophile : 226?
227.
BuDÉ (Guillaume) : 222.
BuFFON : 55, 120, 280.
Bulwer-Lytton : 171 et s.
BuNYAN : 40, 126.
Bure (J.-J. de) : 149, 328.
BuRGAUD DES Marets : 551.
BuRTON : 40.
BuRY (Bichard de) : 171,291,
292, 314 et s.
Byron (lord) : 21, 100, lifi.
Cabinets de lecture : 519
et s.
Cabs (Maurice) : 295.
Calendrier des livres (le) :
177 et s.
Calendrini (Mme) : 277.
Camerata (prince) : 226.
Campbell (lord) : 79.
Canevari (Demetrio) : 541.
Cantù : 115.
Cardan (Jérôme) : 104.
Carlyle (Thomas) : 128-133,
205.
Caro (Edme) : 12.
Casanate (cardinal) : 92.
Castille (Hippolyte) : 207.
Catenati, livres enchaînés :
519.
Catherine de Médicis :
296.
Catrin (docteur) : 520.
Catulle : 122.
Cazal (docteur) : 520.
Celse : 52.
Cervantes :46, 47, 107.100,
111,117,125, 166,188,507.
CÉSAR : 76. 124, 220, 266.
IXDKX ALPHABÉTIQUE.
359
Chalabre (marquis de),
bibliophile : 227-228.
CiiAMi ORT : "204.
Champfleury : 190.
Channing : ISl.
("harboiNné (Mme) : oS.
C.HARLEMAGNE : .")(i.
ClIAHLES-OuiNT : 2ÏM).
Charles X : r»OI.
Charron, philosophe : lUi.
Cmarton (Edouard) : (ii.
128.
Chasles (Philarèto) : 176.
Chateaubriand : 46, 181,
199, 215,302-303,304,500.
Chateaubriand (Mme de) :
502.
CirÉNiER (André) : fii, 180,
342 et s.
Chénier (Marie-Joseph) :
508.
Chenu (J.-F.), bibliophile :
245.
Chéron, auteur drama-
tique : 500.
Chesneau (Ernest) : 25.
Chevilher (André) : 148,
149.
Chevreau : 544.
Chi-Hoang-Ti, empereur
chinois : 205.
Christine, reine de Suède:
82.
Chrysostome (saint jean) :
225.
CicÉRON : 5, 55, 76, 100, 106,
120, 121, 125,154,284,547.
Cigongne : 541.
Claretie (Jules) : 177, 187,
2-26.
Clément VII, pape : 95.
CocHERis (H.) : 171, 292,
514 et s.
Colbert : 28.
Collignon (Albert) : 2, 3, 5,
41». .M. 66, 67, 69, 76. 120,
136 et s., 161, 105, 109,
188, 205. 20i, 215, 507.
Colleti:t (François) : 545.
CoLLETET (Guillaume) : 541,
343 et s.
CoLNET DU Ravel : 225.
Colomb (Christophe) : 175.
Colomb (R.) : 41.
Columelle : 115.
commelinus : 115-110.
commenius : 115.
Comte (Auguste) : 114, 125.
CoNDORCET : 545, 544.
Constantin (Léopold-Au-
guste-Constantin Hesse) :
554, 542.
CONVENEVOLE OU CONVEN-
NOLE DA Prato : 548.
Corbière (comte de) : 252.
CORNARO : 108.
Corneille (Pierre) : 109,
122, 154, 223.
Correction typographique,
« la plus belle parure des
livres » : 145 et s.
CoRviN (Mathias) : 270.
Cosme de Méuicis : 93, 254.
Coster (Laurent) : 351, 552.
CoTTiN (Mme) : 45.
Courier (Paul-Louis) : 84,
140, 178, 180, 186, 215.
CouRsou : 56.
Cousin (Victor) : 185, 355,
349.
360
INDEX ALPHABÉTIQUE.
Cramoisy : 19'J.
Crapelet (Charles) : 2'24.
Crapelet (G. -A.) : 145, 146,
211, 218, 224, 284, 511.
Crébillon, le tragique : 122,
125.
Crémone (Laurent de) : 94.
Crépet (Eugène) : 544.
Créoui (marquise de) : IGG.
Crescimbeni : 555.
Crispinus : 115.
Cromwell : 264.
CuJAS : 78.
CuPEB : 116.
Dacier : 56.
Dacier (Mme) : 108.
Dagiesseau, chancelier :
70, 71, 126.
Dante: 46, 72, 106,100, 117,
124, 127, 154.
Darche (Jean) : 66, 156, 158,
186, 102, 251.
Darwin : 115.
Daudet (Alphonse) : 112.
Daunou : 88, 89.
Debure : voir Bure (de).
Délerot (Emile) : 11, 175,
187, 201, 549.
Deleuze : 117.
Delille : 62, 125.
Delisle (Léopold) : 515,
514.
Delon (Charles) : 51.
Démosthène : 121.
Denis (Ferdinand) : 277.
Denyau (Jacques), biblio-
phile : 555.
Derome ou De Rome, re-
lieur, surnommé par
Dibdin « grand ton-
deur » : 283 et s.
Deroussent : 281.
Descartes : 1.55, 182, 188,
204, 256, 506.
Descaves (Lucien) : 278.
Deschanel (Emile) : 526,
541, 549.
Descuret (docteur) : 256 ,
257.
Des Essarts (Emmanuel) :
164.
Desessarts(N.-L.-M.) : 118.
Des Houlières (Mme) : 125.
Desmoulins (Camille) : 212.
Desormaux (Mlle) : 248.
I)EsPÉRiERs(Bonaventure) :
184.
Despois (Eugène): 152, 508.
Desportes : 179.
Develay (Victor) : 96.
Devilly, libraire : 288.
Devilly (Mme) : 288.
Dibdin : 218, 285, 284, 311.
Dickens : 185.
Diderot : 95, 94, 125, 126,
178, 179, 192, 280, 507.
DiDOT (les) : 501, 511.
DiDOT (Âmbroise-Firmin) :
voir FiRMiN-DiDOT (Am-
broise).
Diogène : 260.
Diogène Laërce : 94.
Disraeli : 256.
DoLET (Etienne) : 5.
DoMPMARTiN (abbé DE) :
281.
Donné (Mme) : 194.
DoRAT : 260.
DosNE (Mlle) : 296.
INDEX ALPHABÉTIQUE.
361
Douce (Francis) : 555.
DouDAN (X.) : 54,57, 59, 77,
159, liO. 165, 176,188. 189,
195, :204.
DouMic (René) : 164.
Du Bartas : 55.
DuHiEFi Eugène) : 197. 212.
215, 214.
Du Cerceau : 116.
Ducis : 179. 204.
DucROS (Louis) : 46.
Du Deffand (marquise) :
65.
Du Fay ou Dufay (Charles
Jérôme de Cisternayi :
552.
DuLAURE : 84.
Du Luc (comtel : 64.
Du.MAKSAis : 64, 65.
Du MousTiER (Daniel) : 541.
Dupont (Paulj : 228, 250,
252.
Du Seuil ou Duseuil, re-
lieur : 281.
Duvergier de Hauranne :
285.
LbertIF.-A.) : 251.
eckermann : 11, 175. 187.
201. 549.
Edouard IlL roi d'Angle-
terre : 515.
Edouard VI, roi d'Angle-
terre : 275.
Egger (Emile) : 515.
EiLLAUx (Mme) : 248.
Emerson : 155, 181, 507.
Enoch : 94.
Enrioue d'Aragon (don),
marquis de Villena. poète
et érudit espagnol : 271
et s.
Épictète : 181.
Epicure : 5.
Épinay (Mme d') : 15.
Ermini (Michel) : 255.
Ernouf (baron) : 296 et s.
EscHiNE : 121.
Eschyle : 111, 112, 168.
ÉSOPE : 122, 211, 507.
EsTiENNE (Robert! : 145.
EsTRÉES (maréchal d') : 2i9.
Etienne, de l'Académie
française : 225.
Eudel (Paul) : 295.
Euripide : 502.
eutrapel : 184.
Faguet (Emile) : Hli.
Falconet (Camille), méde-
cin : 279, 280, 552.
Falconet (Etienne), sculp-
teur : 279. 280.
Falloux (comte de) : 74,
142.
Femmes (les) et les livres :
290 et s.
FÉNELON : 11, 59. 44, 120.
Ferdinand IV, roi de
Naples : 95, 262.
Fernel : 67.
Fertiault (F.) : 22, 58, 61,
64,-8.95,96,105, 104, 127,
145, 149, 151, 157 ets., 162,
169, 176, 222, 225, 224, 226,
228,229,251,256,249,251,
260,279,505,507,551,555,
554, 555, 541, 548.
Feuillet de Conches : 284.
Fielding : 125.
362
INDEX ALPHABÉTIQUE.
FiNAHbi (le Père Angelo) :
!2ô4.
FiRMiN-DiDOT (Ambroise) :
SS. U5, U6, 149. 225, 224.
519, 552.
Flahaut (Mme) : 45.
Flammarion (Camille) : 150,
151.
Flaubert (Gustave) : 112.
Fléchier : 121.
Fleiry (abbé) : 265.
Florian : 41. 122.
Foi: (Daniel de) : 21. 100.
125.
FoNTANEs : 82, 167.
Fontenelle : 141, 552.
Format, grand format, son
incommodité : 182.
FoRMEY : 105, 116-117.
Fououier (Henry) : 113.
FouRNEL (Victor) : 278, 27H.
FoiR.MER (Edouard) : 89.
261. 2()8, 550.
Franklin (Benjamin) ; 59,
40, 109, 125, 217.
Frédéric-Guillal.me : 7.
Frédéric II le Grand : 76,
555.
Freund : 115.
Fromentin : 112.
Gabriau de Riparfonds :
555.
Galiani (abbé) : 15, 67, 179.
260.
Galilée : 19.
Galitzin ou Galitzine
(prince Augustin) : 169.
Gassendi ou Gassendus :
115.
Gaullielr : 247-248.
Gaultier (Léonard) : 281.
Gausseron (B.-H.) : 294.
Gautier (Théophile) : 59.
60, 196, 544.
(j.WARNi : 556.
GÉNiN (François) : 547.
<rENLis (Mme de) : 45.
Gens de lettres, ignorance
de certains auteurs dau-
jourdhui : 502 : « lire,
c'est perdre son temps :
larcin fait à la postérité »
(Chateaubriand) : 504 et
s. ; « les grands auteurs
ne lisent guère qu'eux-
mêmes » (Sainte-Beuve) :
306. (Voir passtm.)
Geoffrin : 141.
Geoffrin (Minej : 141, 142.
GÉRAUD (H.) : 144, 518.
Gess.ner : 45.
GiFANius : 541.
GiR.\LDUs : 115.
GiRARDiN (Emile de) : 278.
279.
Gikardin (Mme de) : 201.
299.
Gluc de Saint-Port : 85.
Goethe : 5, 11, 67, 109, 155,
155,154,173,180,181,187,
201, 548.
Gomez de la Cortina (J.),
bibliophile : 555.
GopiLE ou Goupil, méde-
cin : 225.
GoujET (abbé) : 224.
Goupil ou Gopile, méde-
cin : 225.
Graesel : 71, 251, 515.
INDEX ALPHABÉTIQUE.
363
Granvelle (Cardinal de) :
290.
Grapina, bibliophile : 250.
Gratry (le Père) : lôC, 202.
et s., 505.
Gray : 60, 192.
Grégoire, évêqiie et con-
ventionnel : 151.
Grégoire le Grand, pape,
ou Grégoire (saint i : 207.
Grégoire XIll, pape : 9i.
Grégoire XVI. pape : 27i.
Gresset : 12."), 12(3.
Grétry : 2(i0.
Grignan (Pauline de) : 189,
190.
Grim-M : 57, 178, 280.
Grolier (Jeanj : 550, 555,
555.
Grotius : 126.
Guéneau de Montbéliard :
55.
Gl'érard (Edmond), pseu-
donyme de Victor Foui-
nel : 278, 279.
GuÉROULT (Mathieu) : 555.
Gueulette (Thomas-Si-
mon) : 552-555.
GuEz de Balzac : voir Bal-
zac (Glez de).
Guicciardi : 126.
Guillemot (Gabriel) : 211.
Gui Patin : 67. 97, 98, 126.
GuiTON (domj : 145.
GuizoT : 290.
Gurson (comtesse de) : 65.
Guyot-Daubès : 279.
Hanotaux (Gabriel) : 197.
Harduin (H.j : 18.
bibliophile :
impri-
biblio-
227.
180,
Harius (Jean)
2-49.
Harsy (Olivier),
raeur : U9.
Hauréau (B.) : 547.
Hauteroche : 116.
Hhber (sir Richard I.
phile : 250 251. 554.
Heine (Henri) : 46, 112.
Helvétius : 225.
Hé.mardinquer : 199, 261.
Henri 111 : 276.
Henri IV : 57, 501.
Heredia (M. de) : 220,
Hérodote : 125, 175,
527.
Herrade de Landsberg ou
Landsperg : 297.
Hesdin (Simon de) : 292.
Heyman : 256. 257.
HiERON : 10.
HippocRATE : 67.
HoBBES : 306.
HoEFER {Nouvelle Biogra-
phie générale, publiée
sous la direction du doc-
teur) : 255, 240, 280, 547.
Homère : 5, 76, 106 108,
109,110,112,117. 121. 164.
168, 174, 184.
Horace : 21, 65, 67. 106,
121, 122, 164, 174.
HouDETOT (Mme d") : 178.
Huet (Daniel), évêque : 25,
26-31, 85. 84, 555.
Huet (François) : 246.
HLGO(Victor):107. 110. 111,
114, 127, 196, 303.
HuLTHEM (Van), biblio-
phile : 84. 242-243.
364
INDEX ALPHABETIQUE.
HUMBOLDT : 115.
Hume (David) : 155, 500.
Huss (Jean) : 5.
Hypatie : 5.
Index à la fin des volumes,
leur « absolue néces-
sité » : 77 et s.
IsABEAU DE Bavière : 296.
Isidore de Péluse (sainl) :
Jacob (bibliophile—) : voir
Lacroix (Paul).
Jacob (le Père) : 545.
Jacouemond (Victor) : 179.
Jal^ 280.
Jamet le Jeune : 281.
Jamin (dom Nicolas) : 102.
Janin (Jules): 221, 224, 220,
541, 544.
Jean Chrysostome (saint) :
223.
Jean II, roi de Castille :
272.
Jenner : 215.
JÉRÔME (saint) : 90, 144,
500.
JoANNE, guides — : 274.
JoANNE (Paul) : 90, 91.
Job : 94.
JoHANNEAu (Éloi) : 84.
Johnson : 129, 150, 505.
JoLY (le Père Joseph-Ro-
main) : 95.
JoLY (M. de), traducteur :
95.
Jordan, bibliophile : 555.
Joubert (Joseph) : 57, 84,
137, 166 et s., 182, 281.
JouFFROY (Théodore): 12-15.
Journaux (les) : 195 et s.; —
« un dessert de l'esprit » :
195; — concurrence faite
au livre par le journal :
197 et s.; — le bien et le
mal qu'on a dit des jour-
naux: 198 et s.
Julien, empereur : 225.
JuNius (François) : 95.
JUSTIMEN : 200.
JivÉ.NAL : 07, 122.
Kant : 112.
Keble : 126.
Kepler : 6.
KiRCHER (le Père Alha-
nase) : 94.
Klopstock : 117.
KocK (Paul DE) : 184.
Krausz : 525, 524.
Labédoyère (comte de) :
220, 552.
La Bédoyère : 56.
Lahitte (Charles) : 11.
La Boëtie : 227.
Laboulaye (Edouard) : 40,
150, 152, 153, 255.
La Brière (Léon de) : 505,
520.
La Bruyère : 98, 120, 199,
261.
Lacordaire (le Père) : 153,
205.
Lacroix (Paul) (bibliophile
Jacob) : 89, 152, 154-155,
250, 268, 285 et s., 294,
308 et s.
INDEX ALPHABÉTIQUE.
365
Lacirne de Sainte-Palaye:
280.
Lafayette (Mme de) : 189,
190.
Lafon (Mary) : aS'i, 258.
Lafontaine (Auguste) :45.
La Fontaine (Jean de) : 45,
64, 82, 107, 109, 122, 126.
180, 185,211, 507.
Laiiarpe ou La Harpe: 121,
251,507.
Lainez : 1 16.
Lalandk : 84.
Lalanne (Ludovic) : 82,
256, 258, 265, 265, 266, 268,
269, 270,273,274,517,519,
550, 548.
La Madelène (Henri df.) :
247.
Lamartine : 21, H et s..
110,111,125,165,278,303-
304.
Lambert (Mme de) : 182.
Lamennais : 85, 207.
La Monnoye : 83.
La Mothe-Le Vayer : 104,
105, 114-115, 120.154,529.
La Motte ou Lamotte-
Houdard : 156, 157.
Landrtot (archevêque) :
65, 138 et s.
Landsberg ou Landsperg
(Herrade de) : 297.
Langlès : 327.
Lanson (Gustave) : 164.
Larcher, traducteur : 327
et s.
Larchey (Lorédan) : 151.
La Rochefoucauld : 120,
. 182.
Larousse (Pierre) (Grand
Dictionnaire universel du
xix" aiècle par) : 13, 84,
95, 115, 209,225, 240,246,
267, 272, 297, 508.
La Sablière (Mme de) :
64.
Latour (Antoine de) : 47.
Laude (Jule.s) : 71.
Laurin (Marc) : 331.
Lai'wkrs. bibliophile : 241-
242.
Lehelf (abbé) : 285,286.
Lk Bon (docteur Gustave) :
266.
Lebrun (Charles-Françoisj,
traducteur du Tasse :
42.
Lebrun-Pindare : 84.
Lecture, premières lectu-
res : 21 et s.; — diverses
façons de lire : 52 et s. ;
— lecture à haute voix :
52 et s. ; — lecture des
romans : 57; — des re-
cueils de pensées : 57 et
s.; — lire vite ou lente-
ment? 58 et s.; — l'art
de parcourir : 58 et s. ; —
yeux fatigués par la lec-
ture : 58; — savoir lire
est une science : 67 et
s. ; — lire en prenant des
notes : 68 et s. : — abus
de la lecture : 97 et s. ; —
relectures : 135 et s.
(\' Oiv passi m.)
Lecoy de la Marche : 144.
Lffebvre (la maréchale) :
501, 505.
366
INDEX ALPHABÉTIQUE.
Lefebvre, notaire : 255-
254,
Lefèvre, traducteur : 94.
Le Gallois : 94, 115. 120.
Legouvé (Ernest) : 52.
Le Grand : 116.
Leibnitz ou mieux Leibniz :
155.
Le Maistre de Sacy : 265.
Lemaitre (Jules) : 110 et s.,
114, 164.
Lemoinne (John) : 247.
LÉON l'Isaurien ou l'Ico-
noclaste : 268.
Le Petit (Jules) : 170, 555.
Lesage ou Le Sage : 60,
125, 188, 192, 507.
Le Sueur (Eustache) : 265.
Le Tasse : voir Tasse (le).
Letronne : 84, 208.
Lettres (religion des) : 1 et
s., 215. Voir Gens de
lettres.
Leu (Ttiomas de) : 281.
Levallois (Jules) : 57. 136.
140. 141, 165. 177 et s..
196, 507.
Libanius : 225.
Libri : 115.
Licouet (Théodore) : 218.
Ligne (prince de) : 58. 195.
Linguet (S.-N.-H.) : 2(J0.
Littré : 5, 52, 115, 148.
Livres, annotations manu-
scrites sur les — : 79 et s. ;
— dénombrement des
livres publiés depuis lin-
vention de l'imprimerie :
80 et s. : — nombre de
livres publiés chaque an-
née dans les principaux
pays : 90; — faut-il en
posséder beaucoup ou
peu? 97 et s.; — choix
des livres : 106 et s.; —
livres de référence : 155
et s.. 512; — livres de
luxe et bouquins : 144 et
s. ; — conditions typo-
graphiques d'un beau
livre: 148-149: — les livres
sont des amis : 150, 154,
157 et s., et passim; —
livres anciens et livres
nouveaux : 161 et s. : —
calendrier des livres :
177 et s. ; t ceci (le livre)
tuera cela (l'Église) » :
196, 197; — « la passion
des honnêtes gens» : 198
et 556; — bibliomanes et
bibliolâtres : 216 et s. ;
vente de livres : 224 et s.,
271; — biblioclasles et
bibliophobes : 263 et s. ;
— mutilation des livres :
276 et s. ; — les femmes
et les livres : 290 et s. ;
— prêt des livres : 312 et
s. : — livres enchaînés,
catenati : 519. (Voir pas-
sim.)
Locke : 5, 59, 501.
LoMÉNiE (Louis DE) : 550.
LoNGiN : 502.
LoPE DE Barrientos : 272.
LoRENZ lOtto) : 297, 554.
Loti (Pierre) : 112; t Je ne
lis jamais » : 505. 506.
Louis IX (saint Louis) :5(i.
INDEX ALPHABÉTIQUE.
367
Louis XI : 519.
Louis XII : 211.
Louis XIII : 211.
Louis XIV : 194.
LouisY (P.) : 297.
LuBBOCK (John) : 99, 126,
192.
LucAiN : 221.
Lucien de Sa.mos.vte : 90,
190, 507.
Lucrèce, poète : 5, 05, 82,
ISO.
LucuLLUS : 529, 55i.
LupEHCus : 540.
Luther ; 327.
Mabillon : 250, 270.
Mably : 120, 124.
Machiavel : 72, 114.
Magliabecchi : 59, 01, 92,
233 et s., 241.
Maillard (Firmin) : 220,
229, 250, 245, 244, 240,
247, 295. 550, 551,552.
Maioli (Thomas) : 550.
Maistre (Joseph de) : 70,
73 et s.
Maistre (Xavier de) : 55.
Maittaire : 80.
Malebranche : 500. 549.
Malesherbes : 199.
Malherbe : 122, 542.
Malingre : 519.
Manuce (Aide) : 82, 145.
257.
Manuce (Paul) : 82.
Marc-Aurèle : 95, 112.181.
205.
Marculphe : 108.
Maret (Henry) : 177 et s.
Marie-Caroline, reine de
Naples : 262.
Marivaux : 112.
Marmier (Xavier) : 175.
Mars (Mlle) : 228.
Marsigli : 116.
Marsile (Théodore) : 95.
Martial : 122, 559, 540.
Martin (Aimé) : voir Aimé
Martin.
Martin (Henri) : 78.
Martin iP.-J.) : 19, 347.
Martinius : 115.
Martonne (Alfred de) : 22.
Marucelli labbé François! :
76. 95. 331.
M.\ssiLLON : 50, 120. 121.
Masson (Frédéric) : 248.
Mathildei princesse) :,178.
Matthieu (Pierre) : 505.
Maupassant (Guy de) : 112.
210, 304, .500,
Maury (abbé) : 56, 211.
MAXiMiLiEN.duc de Bavière:
274.
Maynard : 179.
Maynial (Édouardj : 50 i.
Médicis (cardinal de) : 255.
MÉiticis (Cosme de) : 95,
254.
Médicis (Jules de) : 95.
Meerman (baron Gérard) :
552.
Meerman ( comte Jean) :
550. .552.
Meilhac : 112.
Meister (Léonard) : 127.
Mélanchthon : 506.
Mén.vge (Gilles I : 6i. 198,
550.
368
INDEX ALPHABETIQUE.
MÉRAY (Antony) : U7.
Mercier de Saint-Léger
(abbé) : 84, 311.
Mercier (Sébastien) : 308.
Merlet (Gustave) : 213.
Merlin : 228.
Meunier de Ouerlon:342.
MiCHAUD (Biographie uni-
verselle ancienne et mo-
derne, publiée sous la
direction de) : Cl, 76,
22.J. 226, 2.33. 236, 239, 240,
241, 254, 272, 297, 332.
MiciiELKT : 37, 65, 78. 111,
113, 124, 196.
Millevoye : 50.
MiLTON : 46, 117, 121. l.'>4.
169.
Mirabeau : 8 et s., 73. Si.
212.
Mirabeau (marquis de) :
5i.
Molière : 107, 110, 111,
114, 122,127, 184.
Mommsen (Théodore) : 232.
MoNSiGNY : 260.
Montaigne : 37, 57, 62, 63,
69, 82, 97. 107. IH, 114,
117, 120, 161. 182, 191,
195-196. 301, 326, 337.
Montalembert : 196.
MoNTÉMONT (Albert), tra-
ducteur • 255.
MoNTESOUiEU : 117, 124,126,
161, 162.
Montfaucon. érudit : 256.
Montpensier (Mlle de) :
54.
Morante (marquis de), bi-
bliophile : 251, 541.
MoREL LE JEUNE (Frédéric),
imprimeur : 223 et s.
MoRELLET (abbé) : 84, 301.
MoscHus : 122.
MoTTELEY. bibliophile :
230 et s.
MoucHY (duchesse de) :
296.
Mouravit (Gustave) : 53,
54,84,85,97. 104,105,125.
146, 151, 152, 221, 225,
227,252,241,242,243,248,
250.261, 262,296.328 et s..
352.
MuLSANT (Etienne) : 297.
MuRGER (Henry) : 21.
MuRRAY. imprimeur : 146.
Musset (Alfred de) : 21,80,
Nabonassar : 263.
Nadal : 116.
Naigeon : 84, 341.
Napoléon I" : 53, 54, 76, 84,
125. 191, 192, 248-249.
Xaudé (Gabriel) : 70. 151,
167.
Néron : 18.
Nicole, moraliste jansé-
niste : 100, 186, 190, 3i8.
NicoLis (Nicolas de) : 335.
Nieuwentyt : 116.
NisARD (Charles) : 23, 84, 97,
153, 221, 340.
Noailles (comtesse de) :
296.
Nodier (Charles) : 83. 84,
85. 89, 142, 184, 216, 227,
252, 298, 301, 345, 346.
NoÉ : 94.
INDEX ALPHABETIQUE.
369
Noël (Eugène) : 182.
Normand (Jacques) : 150.
160.
Notes, lire en prenant des
— :68ets.; — manuscrites
sur les livres : 79 et s.
NuNEz DE LA Yega : 275.
OLiVET(abbé d') : 25, 50. 82.
Omar : 205, 200, 207.
Orderic Vital : 20S.
Origicne : 204.
OssiAN : 46, 55.
osy.mandias : 170.
Ovide : 67, 122, 284.
Panzer : 80,
Paris (frères), financiers :
260.
Paris (Gaston) : 18.
Parseval - Grandmaison :
62.
P.\SCAL : 50, 107, 100. 111,
120, 506,
Pasouier (Etienne) : 05.
Passerat : 170.
Pasteur : 20.
Patrice : 115.
Patru : 224.
Paul (saint) : 18, 145. 265.
275.
Paulmy d'Argenson (mar-
quis de) : 85.
Peignot (Gabriel) : 75, 70,
82,86,89,97, 105, 114,117,
118 et s., 125, 501, 519,
551.
Pellechet (Mlle Marie) :
296.
Pellico (Silvio) : 47.
Perse, poète : 122.
Petit-Radel : 89, 550.
Petit-Renau : voir Renau
d"Éliçagaray.
Pétraroue : 40, 95, 96,228,
257, 347 et s.
Petzholdt : 71.
Phèdre, fabuliste : 122.
Philippa, reine d'Angle-
terre : 515.
Philomusus : 97.
PiEDAGXEL (Alexandre) :
1.50, 158.
Pierre (saint) : 18.
PiXDARE : 122.
PiNGRENON (Mme Renée) :
147.
PiRON : 141.
PiSCATORY : 105.
Pitrat aîné, imprimeur :
297,
PixÉRÉcouRT (Guilbert de) :
541, 545.
PiZARRE : 175.
Planche (Gustave) : 505.
Platon : 82. 500.
Pline l'Ancien : 67, 09,
120, 506.
Pline le Jeune : 69, 86,
121. 125, 161, 554.
Ploutocratie (la), « la source
de tous nos maux » (Er-
nest Renan) : 207 et s.
Pluche : 116.
Plumier, botaniste : 552.
Plutaroue : 10, 52. 36, 37,
40, 60^ 02, 04, 70, 82, 95,
109.120, 124,289,501,500,
529.
PoGGE (le) : 270.
■24
370
INDEX ALPHABÉTIQUE.
PoMPADOUR (marquise de) :
296.
PoNTCHÂTEAu (Sébastien -
Joseph DE), janséniste :
548.
PoNTis (Louis DEj : 54.
Pope : 55, 261.
PoREL : 294.
POSSEVIN ou POSSEVINO
(Antoine) : 529, 554. 555.
PoTT (Auguste-Frédérici :
78.
Préfaces, leur importance :
59 et s.
Presse, liberté de la — : 211
et s. — Voir Journaux.
Prêt des livres : 312 et s.
Prévost (abbé) : 45.
Prévost-Paradol : 5.
Properce : 122.
Proudhon (P.-J.) : 15-, 200.
207, 210.
Prudhomme (Sully) : 112.
Ptolémée : 506.
ouatremère (e.) : 269.
Quentin - Bauchart (Er-
nest) : 296.
Quérard : 76, 248, 255.
QuiLLAU (François-Augus-
tin), libraire : 519.
QuiLLiET, « le roi des équar-
risseurs de livres » : 287
et s.
QUINTE-CURCE : 124.
QuiNTiLiEN : 121, 270.
Rabelais: 107,111,117,124,
166, 184, 507, 551,
Racan : 179.
Racine (Jean) : 10, 85, 99,
109,111,122,126,194,502.
Racine (Louis) : 99.
Radcliffe (Anne) : 60.
Raflin (Numa) : 251 et s,
Raguse (duchesse de) : 296.
Randon DE BoissET : 555.
Raphaël : 277.
Rasis ou Razi, médecin
arabe : 519.
Rathery : 551.
Raynal (Paul de) : 84.
Reclus (Elisée) : 115, 275.
Référence, ouvrages de— :
155 et s.
Regnard : 122, 166,185.
Régnier (Mathurin) : 179.
Relieurs, leur tendance à
trop rogner les livres :
282 et s.
Religion des lettres (la) : 1
et s., 215.
Renan (Ernest) : 15 et s.,
111,115,186, 187, 207 et s.
Renard, auteur de voya-
ges : 56.
Renau d'Éliçagaray dit
Petit-Renau : 500.
Rennel : 527.
Repnin (prince) : 241.
Retz (cardinal de) : 124.
RiccARDi : 95.
Richard (Jules) : 85, 102,
195, 545, 549.
Richardson : 45, 125, 188,
192.,
Richelieu : 285, 544.
RiCHOU (Gabriel) : 512.
RiGAULT (Hippolyte) : 152.
RiOLAN : 67.
INDEX ALPHABETIQUE.
371
Rive (abbé) : 84.
Robert (Ulysse) : 512.
RoBERTSON : 117, 277.
Robespierre : 211.
RoccA (Angelo) : 92.
Roland (Mme) : 32 et s..
70.
RoLLiN : 99, 140.
Romans (les), en commen-
cer la lecture par la fin
(Doudan) : 57 ; — 186 et s.
Rothschild : 209.
RoucHER (Jean-Antoine) ;
39.
Rousseau (Jean-Baptiste) :
64, 123.
Rousseau (Jean-Jacques) :
31-32. 107, 124, 12»!, 135,
1G(). 181,188,207.300,50(1.
RouvEYRE (Edouard) : 285,
286, 288, 544.
RouviLLE (marquis de) : 284.
Rover, bibliophile : 252.
Royer-Collard : 140, 141,
178, 215.
Saba (reine de) : 94.
Sabatier de Castres: 101.
Sacy (Silvestre de) : 149,
295, 528.
Saint-Évrejiond : 98, 182.
Saint-Julien (Mme de) ;
84.
Saint-Pierre (Bernardin
de) : 44, 50, 62, 180.
Saint-Réal : 124.
Saint-Saëns (Camille) : 5
et s.
Saint-Simon (duc de) : 79,
124, 249.
Sainte-Beuve : 1, 2, 5, 7,
11, 15, 29, 57, 55, 55, 60,
02, 67, 70, 75, 82, 112,
121, 135, 157, 158, 141 et
s., 161, 162, 105, 164,160,
107, 168, 170, 177, 186,
192,195,199,207,500,502,
505, 506, 508, 555,556, 347,
548.
Salluste : 124.
Salosion : 94.
Samson, Hébreu : 204.
Sand (George) : 11, 49,
180, 185, 299.
Sarlo (F. DE) : 126,
Sarrasin : 190.
Sauval : 201, 505.
ScALiGER (Joseph-Juste) :
82, 95, 104, 224, 541.
ScAPULA : 115.
SCARRON : 53.
ScÉvoLEDE Sainte-Marthe:
225.
Scheffter (Edouard) : 171.
ScHOELCHER (Victoi") ." 555.
SCHOPENHAUER : 112.
ScHOPP (Gaspard) : 541.
SciOPPius : 541.
Scott (Walter) : 21, 57,
60, 185, 192, 255, 507.
Scribe (Eugène) : 262.
ScuDÉRY (Mlle de) : 189.
Second (Àlbéric) : 546.
Sedaine : 260.
Sénac de Meilhan : 106.
Senancour : 181.
SÉNÈQUE le Philosophe ;
42, 62, 64, 07, 70, 80,120.
SÉNÈouE LE Tragique : 122.
SKRÉ^Ferdinand)': 89,208.
372
INDEX ALPHABETIQUE.
SÉviGNÉ(Mme de) .125. 179,
189. 193, 526.
Seymolr (lord Henry) :
209.
Shakespeare : -46. 107, 109,
111. 117. 124, 154, 166.
174, 180, 303.
SiEYÈs : 212.
SiGONioou SiGOMus (Char-
les) : 541.
Simon (Jules) : 303.
SiMOMDE : 10.
SiMONNET (J.) : 70.
SiRMOxD (Jacques) : 51.
Smiles : 126.
SocRATE : 5, 91-92, 212.
Solitude (la), son influence
sur les travaux intellec-
tuels . son éloge : 203
et s.
Sophocle : 109, 122, 194,
502.
SoR (Charlotte de) : 248.
SoREL (Charles) : 118, 119,
191.
SocLiÉ (Jean-Baptiste-Au-
gustin), bibliothécaire :
243 244.
Spe.ncer (lord) : 284.
Spinoza : 111, 182.
Staaff : 504.
Staël (Mme de) : 45.
Stapfer (Paulj : 61, 284.
Stendhal : 40, 55.
Sterne : 507.
Stock, bibliomane : 271.
Stoupe, imprimeur : 224.
Stromates : 281.
Sully Prudho.mme : voir
Prcdhomme (Sully).
Surville (Clotilde dk) :
122, 125.
SwETCHiNE (Mme de) : 74-
75, 142.
Swift : 507.
Sym.maoue : 541.
Tables des matières, leur
importance : 59 et s.
Tacite : 67, 109, 111, 124,
284.
Taine ( Hippolyte) : 112, 124.
Talbot (Eugène) : 96.
Tallemant des Réaux :
25, 541.
Tanneguy de Wogan :
voir Wogan (Tanneguy
de).
Tasse (le) : 57, 59, 42,
45,46, 82, 107, 121,122.
Telesius : 115.
Tenant de Latour : 85,
225, 256. 259.
TÉRENCE : 122.
Terrasson : 116.
Texier (Edmond) : 67, 218
et s.. 221. 50 i, 551.
Théocrite : 122.
Théodore, bibliomane, son
épitaphe : 217.
Théophile, évéque : 266.
Tméophkaste : 120, 292.
Thérapeutique bibliogra-
phique : 170 et s.
Thiaudière (Edmond) :
200.
Thierry (Augustin) : 124.
Thiers : 200.
Thomas d'Aouin (saint) :
156.
INDEX ALPHABETIQUE.
573
Thompson ou Thomson,
auteur des Saisons : 125.
Thou (Jacques-Auguste, et
son fils François -Au-
guste DE) : 28 et s.. 82,
285, 554.
Thucydide : 125.
Ti BULLE : 122.
TiLLY (comte de) 274.
TiMONi (Alexandre) : 244
et s.
TiTE-LivE : 124. 267, 284.
Tournes 'Jean de) : 248.
ToussENELi Alphonse) : lOti.
TRACY(Mme de) : 67.
Troubat (Jules) : 82. 177.
TuRGOT : 188. 259 et s.
TuRNÈBE (.Vdrien) : 225.
Ulbach (Louis) : 55.
Urfé (Honoré d') : 189.
UzANNE (Octave) : 198, 286,
292, 295. 554, 336. 542, 545.
Vaillant (maréchal) : 309.
Valère Maxime : 292.
VALLKRY-RADOT(Rpné) : 298.
Vallès (Jules) : 21.
Vanderberg : 271.
Van Hulthem, bibliophile :
8i, 242-243.
Varron (Marcus) : 115. 16S.
Vauvenargues : 57, 54, 99,
145, 192, 195.
Végèce : 115.
Vente de livres : 224 et s..
271.
Verlaine (Paul) : 76.
Vermorel(A.) :212.
Véron (docteurj : 2(10. 252.
Verrue (comtesse de) : 296.
Vertot : 124.
Verulam ou Verulamius
(le chancelier François
Bacon) : 115.
Vettori (Francesco) : 72.
Veuillot (Louis) : 210.
\'tARDOT (Louis) : 47.
Vico : 208.
Vigneul-Marville : 264.
Vigny (Alfred de) : 141.
\'lLLEMAIN : 549.
ViLLEMESSANT (H. DE) : 209.
ViLLENA (marquis de), poète
et érudit espagnol : 271
et s.
ViNCENTE (doni) : 274.
ViOLLET-LE-DuC : 196.
Virgile : 72. 82, 106, 107
et s.. 111. 114, 117, 121,
122, 174, 180,228.
Vital (Orderic) : 268.
ViTET : 196.
Voiture (Vincent) : 190.
Voltaire : 5. 7 et s.. 58, 44,
56. 65, 67,85. 84, 100, 101.
107, 109, 110, 111, 114, 117.
121. 122, 125, 124, 155,154,
155,164, 179, 188, 199,251,
504, 507.
Weiss (J.-J.) : 55.
Werdet (Edmond) : 275.
WeSTREENEN VAN TlEL-
landt (baron) : 350 et s.
White : 126.
WiBORADE (sainte), pa-
tronne des bibliophiles :
296 et s.
Wieland : 117.
374
WiTTiGHAM, imprimeur :
219.
WoGAN (Tanneguy de) : 77,
78. 202, 205, 208, 210.
XÉNOPHON :120, 125, 180.
XiMÉNÈs (cardinal) : 2(U.
Yeux fatigués par la lecture :
comment les reposer? 58.
INDEX ALPHABETIQUE.
Yve-Plessis : 344.
Zaluski (Joseph-André) .
240 et s.
ZiMMERMANN :175.
Zola (Emile): 76, 112. 304-
305, 50(5.
ZOROASTRE : 5.
ZuMARRAGA (Jean de) :
275,
.Mit86. — PARIS, IMPRIMERIE GÉNÉRALE LAHURE
9, RIE DE FLEUP.US, 9
La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Echéance
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